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En passant par Montmartre.
Danjou sirotait une bière à la terrasse du Wepler. Il n’était pas très bière mais il était bien trop tard pour avaler un café... C’est Grodègue qui lui avait fait connaître cette gargote de luxe, comme il aimait l’appeler. Grodègue habitait dans le coin, un peu plus haut, vers le Moulin de la Galette. Il était devenu un enfant de la butte lorsqu’il avait atterri à Montmartre, en débarquant de sa Normandie natale, une cinquantaine d’année plus tôt...
Danjou s’offrait une pause... Il s’en voulait un peu d’avoir entraîné son ami dans cette aventure mais à la guerre comme à la guerre... Un sentiment où de mêlait un peu de culpabilité pour la rudesse du procédé mais aussi un peu de jalousie... Il regrettait de ne pas pouvoir partir avec lui... D’un autre côté, ils n’auraient jamais eu les moyens d’imposer deux personnes sur cette mission qui n’apparaissait pas comme prioritaire... La Piscine avait des budgets de misère qu’elle gérait avec la même précarité qu’un smicard atteignant le 10 du mois...
Et puis, Grodègue était sûrement celui qui connaissait le mieux le père Weng... Ils avaient souvent fait les quatre-cents coups ensemble... Weng et Grodègue, c’était une histoire de presque 40 ans...
C’était en 1984... La Chine venait de rejoindre Interpol ; Weng était un jeune inspecteur chinois francophone, envoyé en France à cette occasion et Grodègue, un des rares policiers français à parler le chinois à l’époque, avait été chargé de le chaperonner...
Une belle complicité était alors née, cimentée deux ans plus tard par l’attentat au siège d’Interpol de Saint-Cloud, qui avait bien failli leur coûté la vie si Grodègue n’avait pas eu la brillante et héroïque idée d’aller boire une bière au bistrot d’en face au moment où une bombe pulvérisait leur bâtiment... Le plafond du bureau qu’ils partageaient, avait cédé lors de l’explosion et leurs places de travail écrasées par des tonnes d’armoires à rangements...Ce coup du sort les avait lié pour la vie et ce fut le début de leur croisière sur un long fleuve pas vraiment tranquille...
Danjou n’était pas seulement là pour boire à la santé de son ami... Il avait encore une bonne heure à passer avant son dîner...Un des CCE coincés à Paris, un certain Jean-Michel Pigetot, habitait justement également à Montmartre. De plus, c’était le précédent président de la section Chine des CCE... Un prédécesseur de Guy Yaume, qui avait gardé le titre pompeux de Président Honoraire de la section.
Au bout du fil, en moins de deux minutes de conversation, Grodègue savait déjà qu’il habitait dans un ancien appartement où avait résidé Picasso et que le RMB, la monnaie chinoise, n’était toujours pas vraiment convertible...Ils s’étaient mis d’accord pour se rencontrer autour d’un petit frichti à la « Maison Rose » au croisement de la rue de l’Abreuvoir et de la rue des Saules.
Danjou avait toujours regardé cet établissement avec méfiance et circonspection... Cet endroit sentait le piège à touristes à plein nez. Mais, COVID oblige, débarrassé de son trop-plein de touristes, Montmartre était redevenu presque civilisé. Les restaurants de la butte retrouvaient une couleur presque locale et une virginité depuis longtemps perdue... Pigetot ayant insisté pour rester sur les hauteurs, Danjou avait eu la faiblesse de se laisser convaincre de dîner dans cette Maison Rose, même si, pour lui, seul le Wepler méritait un arrêt, dans le quartier.
Pigetot lui avait promis de tenter de rallier quelques CCE, comme lui en exil forcé. Danjou lui avait donné carte blanche pour associer qui lui plairait... Il ne savait donc pas encore si le dîner se ferait en tête à tête ou autour d’une tablée plus large...
Le bois de sa chaise commençait à lui froisser les rides du fessier ; Danjou décida donc de se mettre doucement en route et de remonter paisiblement la rue Caulincourt, en guise de petite marche apéritive...Il bifurqua peu après, à droite, pour traverser le bas du cimetière de Montmartre où il trouva, comme de bien entendu porte close...L’heure n’était plus aux visites ; les morts n’attendent pas...
Il regretta de ne pas pouvoir s’arrêter devant la dernière demeure de Dalida et reprit la rue Caulaincourt pour survoler la tombe, faute de pouvoir se recueillir devant... Il n’avait jamais acheté un disque d’elle, de son vivant, mais cela l’amusait beaucoup de voir l’engouement qu’elle déclenchait encore 35 ans après sa mort...
Il se consola en se disant qu’il pourrait se rattraper en contemplant le buste de la chanteuse, un peu plus haut en se léchant les babines rien que d’y penser...
– On n’a beau être barbouze, on en est pas moins homme... ronchonna-t-il, pour essayer de se faire pardonner cette pensée impure...Il ne put s’empêcher de sourire en pensant qu’il devrait s’acheter un calepin pour noter toutes ces pensées profondes qui lui traversaient l’esprit...
Il s’engagea, en sifflotant malgré la raideur de la côte, dans la rue Lepic pour rejoindre l’étroit passage de la sorcière qui menait vers la rue Junot. C’est Grodègue qui lui avait fait connaître ce passage qui était devenu privé.Des grilles en barraient l’accès mais Danjou avait appelé Grodègue au début de l’après-midi pour le tenir informé de son prochain dîner avec Pigetot et Grodègue, entre deux jurons bien sentis, avait quand même trouver le moyen de lui refiler le code d’accès des grilles, en l’avertissant solennellement du danger mortel qu’il y avait à manger la mal-bouffe des restaurants à touristes du quartier...
Après une délicieuse promenade sur le petit sentier pavé et après avoir contourné le fameux rocher de la sorcière qui en obstrue le passage, en plein milieu du chemin, il déboucha sur la rue Junot qu’il remonta encore sur une centaine de mètres avant d’emprunter sur sa droite la rue Simon Doreur et l’allée des brouillards qui l’amenèrent directement sur le buste luisant de Dalida...
La statue vaut le coup d’oeil ; elle est en bronze noircie par l’usure du temps, à l’exception de la poitrine restée dorée, lustrée par les caresses des millions de visiteurs... Danjou, poète à ses heures, se disait qu’il faudrait un jour réunir ce buste de Dalida avec la statue de Mladi, le jeune éphèbe en bronze noir qui se dressait dans le parc du Château de Prague et qui arborait lui, allez savoir pourquoi, une quéquette dorée, toujours aussi brillante qu’au moment de sa création, malgré les outrages des ans et de la pollution...
Danjou se demanda un instant si on pouvait attraper le COVID en tâtant les mamelons en bronze de Dalida, puis, sans doute par souci de prophylaxie, se contenta de poursuivre sa route jusqu’à la Maison Rose qui se dressait à l’autre coin de la rue...
Il arriva le premier mais le sieur Pigetot avait déjà téléphoné pour réserver une table, au premier étage, pour 7 personnes... Le comptable de la Piscine allait sauter de joie...
Une charmante serveuse, fort accorte, le mena jusqu’à sa table, en lui proposant une boisson de son choix, en attendant ses autres convives. Il opta pour un verre de crémant d’Alsace et demanda à voir la carte des vins, histoire de passer le temps.
Il n’avait aucune idée sur l’identité des cinq autres personnes, si ce n’était qu’il s’agissait, de CCE retenus ou exilés en France, par la crise sanitaire.
Il ne tarda d’ailleurs pas à faire connaissance avec ses invités. Une petite troupe égrillarde fit irruption dans la pièce. Pigetot s’avança immédiatement vers lui en se présentant.
Il était vêtu d’un costume de velours noir et une longue écharpe jaune nonchalamment roulée autour du cou et une magnifique paire de chaussettes rouges... Un effort évident de porter le plus beau possible, ses 75 balais. A ses côtés se tenait une personne à peu près du même âge qu’il présenta comme étant Yves Toubain le trésorier du comité Chine des CCE. Puis se tournant vers les quatre autres qui suivaient, il introduisit Frédéric Quimechie, Julia et Benjamin Toucalves et Alina Stennis.
Il continua les présentations pendant que chacun et chacune trouvaient place autour de la table ; Alina Stennis était avocate ; Quimechie, un des meilleurs pinardiers de Chine ; Julia était une des correspondantes en Chine du Forum de Davos et de quelques autres institutions de ce type et Benjamin, son petit mari, qui n’avait par ailleurs rien de petit, était le patron d’une chaine de boulangeries-pâtisseries à Pékin et à Shanghai.
S’ensuivit un échange de cartes de visite, accompagné de très légères courbettes... Un rituel presque obligé chez les hommes d’affaires d’Asie...
– François Danjou... Il existe un Danjou qui écrit, de temps en temps dans une site sur la Chine : questionchine.fr, s’enquit Alina Stennis...
– « questionchine.net » rectifia aussitôt Danjou... Oui, cela m’arrive d’écrire parfois sur ce site...
– Hé, bien, ravie de vous rencontrer... C’est un site que j’aime bien... Ce n’est pas pour vous flatter mais, à mon avis, c’est un des meilleurs sites d’information sur l’actualité chinoise...
_Vous me flattez...
– On peut rester aussi longtemps dans la police ? Questionna Benjamin Toucalves, avec un petit air soupçonneux ?
– Vous avez raison ; je suis en retraite... C’est la raison pour laquelle, il est également marqué « Chargé de Mission » sur ma carte... Je ne reprends du service que pour certaines « missions » un peu spéciales... Quand il s’agit de la Chine en particulier... D’un autre côté, quand je vois l’âge de votre président honoraire et celui de Monsieur Toubain, je vois que chez les CCE, c’est un peu pareil...
– Oh la la... Il ne faut pas attaquer nos « dinosaures »... On y tient beaucoup... Ils sont la mémoire de notre comité... Et en plus, comme ils sont déjà plus ou moins en retraite, ils ont plus de temps à consacrer à notre organisation... C’est pour cela que nous les maintenons au bureau de notre comité Chine...
– « Commissaire de Police Divisionnaire » On est gâté... Et que nous vaut l’honneur de cette convocation ? lui demanda Pigetot.
Il s’apprêtait à lui répondre quand apparut la charmante serveuse, avec un seau à glace, garni d’une bouteille de Crémant millésimé de chez Bestheim. Les verres remplis, ils convinrent ensuite, d’un commun accord, de passer les commandes avant de s’engager plus en avant dans les discussions. Ces détails une fois réglés, Danjou leva son verre pour les remercier d’avoir bien voulu accepter son invitation... Il remarqua leurs regards curieux, tandis qu’ils trempaient leurs lèvres dans leur flute pétillante...
– Ce n’est pas un champagne mais je dois reconnaître qu’il est bon... lui lança Pigetot sur un ton sarcastique à la limite du désobligeant qui sembla piquer au vif, le commissaire...
– Excusez notre Président Honoraire, intervint aussitôt Quimechie, pour détendre l’atmosphère, il adore jouer au snob, histoire de taquiner ses interlocuteurs...Il n’aurait pas vu l’étiquette qu’il n’aurait jamais pu faire la différence, avec un autre vin pétillant... ajouta-t-il en éclatant de rire.
Toubain tenta également de séparer les belligérants en reposant de nouveau la question du pourquoi de cette réunion.
Danjou se serait bien laissé aller à répondre un peu vertement à l’insolence de Pigetot. Il était en partie alsacien et ne supportait pas que l’on compare le Crémant au Champagne, ou le Gewurtztraminer au Meursault... C’était différent, un point c’est tout ; on pouvait aimer le Crémant sans avoir à cracher le Meursault... Mais Toubain avait raison, il n’était pas venu là pour assouvir des querelles d’alcooliques...
– Je vous ai pas convoqués mais je suis bien aise que vous ayez accepté de me rencontrer. En fait, peut-être avez vous déjà entendu parler de cette petite affaire ; il s’avère que notre ambassade en Chine nous a informé que le président de votre section CCE, Guy Yaume, semble pointer sur la liste des abonnés absents, depuis quelques jours...
– Guy Yaume ? Disparu ! s’écria Benjamin Toucalves, sur un ton qui paraissait sincère.
L’étonnement se lisait également sur les visages de son épouse et de de Quimechie. Le président d’Honneur se contenta de tirer sur les plis de sa manche de velours et se mit à sucer une branche de ses lunettes, qu’il venait de retirer... Son visage était demeuré impassible... Définitivement, celui-là n’était pas très net...
C’est Toubain qui réagit le premier :
– Lilly, mon épouse qui est restée en Chine, m’a en effet parlé de cette rumeur mais elle m’a dit, qu’a priori, il n’y avait vraiment pas de quoi s’affoler ; La femme de Yaume aurait reçu de ses nouvelles, pas plus tard qu’avant-hier ; il serait retenu, dans le Xinjiang, pour une histoire de contagion COVID...
Danjou encaissa le coup... Personne ne l’avait averti de cette nouvelle... Si elle s’avérait vraie, l’enquête en cours finissait avant même que d’avoir commencé...
Pourtant, cela ne collait pas avec l’intervention de Weng... Certes, Weng pouvait se montrer facétieux mais pas au point de leur demander de rappliquer en Chine, toute affaire cessante, en pleine épidémie de COVID, juste pour leur faire une blague... Si Weng les appelaient au secours, c’est qu’il y avait forcément quelque chose qui ne tournait pas rond...
– Nous sommes, bien entendu, au courant de cette nouvelle, mentit-il effrontément mais nous préférons nous assurer que tout est bien rentré dans l’ordre... De plus, il n’a téléphoné qu’à son épouse, nous souhaitions savoir si d’autres personnes avaient également reçu cette information...
– C’est généralement d’abord à sa famille que l’on pense, dans ce genre de situation, lui répondit Toubain. Guy Yaume a dû confier à sa femme la mission de rassurer tous les gens qui pouvaient s’inquiéter... D’après ce qu’elle a raconté à mon épouse, il serait coincé, dans un hôtel pas très reluisant, dans la région pétrolière de Karamay au Nord du Xinjiang... Franchement, je le plains ; ce n’est déjà pas terrible de se faire enfermer à Shanghai ou à Canton mais à Karamay, dans le trou du cul du monde, je ne voudrais vraiment pas être à sa place...
– Si c’était la seule question qui vous préoccupait, j’espère que vous n’allez pas annuler le dîner lâcha Julia Toucalves, en riant...
– C’est un plaisir de vous avoir comme hôtes, rassurez-vous...
– Vous savez, c !est vraiment la plaie cette pandémie, rajouta-telle, en plus avec leur folie de stratégie Zéro-COVID, ils foncent droit dans le mur...
– Pourquoi dis-tu cela ? Ils s’en sortent plutôt bien ! lui rétorqua Pigetot...
– Mais arrête d’essayer de toujours les défendre ! lui rétorqua Toubain ! Nous ne sommes plus en Chine... Nous sommes coincés en France, on pourrait peut-être arrêter la langue de Bois...Puis se tournant vers Danjou, il ajouta ;
– Vous savez ou plutôt vous ne savez sans doute pas, les CCE en Chine sont écartelés entre une 5e colonne quasiment à la solde des Chinois et un syndrome de Stockholm qui frappe, à plus ou moins fortes doses, la plupart des expatriés... Ce n’est pas ce que l’on fait de mieux pour des critiques sereines. Sur place, le mot d’ordre général c’est « ne secouons pas l’arbre ! On est accroché aux branches ».
Comme vous venez de le constater, notre camarade Pigetot, par exemple, oscille entre les deux tendances... Cela vous explique pourquoi on a une majorité qui ne bronche quasiment jamais et une toute petite minorité bruyante qui passe son temps à défendre ou à chercher des circonstances atténuantes à tout ce que font nos « amis » chinois.
En l’occurence, je pense comme Julia... Ils vont dans le mur avec leur politique de Zéro-Covid... Mais on ne pourra pas me retirer de l’idée que, cet acharnement à vouloir contrôler l’épidémie n’est pas seulement une question sanitaire. Le COVID, pour la Chine, c’est également l’occasion de pouvoir assouvir leur obsession de contrôler toute la population dans ses moindres gestes et dans ses pensées les plus intimes...
Les contrôles sanitaires justifient tous les débordements et leur offrent d’immenses possibilités de contraintes et de répressions. Même Orwell n’aurait pu imaginer une telle mainmise sur les gens. Cela doit faire jouir les apparatchiks comme ce n’est pas possible ! Si vous me permettez cette métaphore osée, si le régime avait un pénis, je suis sûr qu’il serait en érection permanente... Tous les nervis et les nazillons du système doivent être au bord de l’apoplexie tellement la jouissance doit être pharamineuse ! A mon avis, je ne vois qu’un seul truc qui doit les chagriner, c’est qu’avec tous ces masques, ils ne peuvent plus utiliser leurs logiciels de reconnaissance faciale... Les pauvres...
– Vous pensez donc que Yaume serait dans le Xinjiang ? Relança Danjou, soucieux de revenir sur la nouvelle information qu’il venait d’apprendre.
– C’est ce que la femme de Guy Yaume a affirmé à mon épouse et je ne vois vraiment pas pourquoi elle nous mentirait... Comme je vous l’ai dit, elle a même donné un endroit précis, Karamay... Je suis allé surfer sur Google, histoire de me faire une idée de l’endroit ; j’étais juste un peu méchant quand je vous ai dit que c’était le trou du cul du monde... C’est en fait, une ville pétrolière sortie de terre en 1955...
Qui dit pétrole, dit or noir... Enfin, je dis ça, mais je n’y ai jamais mis les pieds... J’imagine que cela doit ressembler au Far-West à l’époque de la ruée vers l’or... Il doit bien y avoir des saloons, des restaurants et des salons de massages...Sinon, j’ai vu que pour pas mal de chinois, cette ville est est associée à une phrase terrible qui est passée à la postérité : « Laissez passer les officiels d’abord ! ».
– Je ne vois pas ce qu’elle a de si terrible ta citation, s’étonna Benjamin Toucalves.
– Dans les années 90, il y a eu un incendie dans un théâtre de la ville au cours d’une représentation... Les hauts-parleurs ont expressément demandé à tout le monde de rester assis, pendant que les officiels du Parti présents quittaient la salle... Les cadres du Parti s’en sont tirés mais 300 enfants y sont restés... Vous êtes trop jeunes pour vous que cela vous rappelle quelque chose mais cela a dû être un choc aussi fort que l’incendie du 5-7 à St Laurent du Pont...
– Ah oui... Quand même... 300 gosses... Répéta Quimechie avec une petite moue d’horreur... Et les officiels du Parti qui en réchappent indemnes... Cela rappelle le tremblement de terre du Sichuan, il y a quelques années ; les écoles se sont toutes écroulées sur les élèves alors que la plupart des bâtiments du Parti sont restés debout...
– Et qu’est-ce que Yaume a été faire là-bas ? Questionna Danjou, anxieux de revenir, une nouvelle fois, dans le vif du sujet.
– Faudra lui demander... Mais enfin, je vous rappelle qu’il fabrique et qu’il vend des contrôleurs de vannes... On peut supposer que s’il y a du pétrole, il doit bien y avoir également des tuyaux et que si il y a de tuyaux, il y a forcément des vannes... Mais franchement, je n’en sais pas plus que vous...
– En tout cas, je suis sûr qu’il va bien dans le coin de temps en temps, affirma Quimechie, je me souviens d’une mémorable soirée oenophile que l’on a organisée, il y a deux ans à Kunming, sur le thème des « vins du Xinjiang », il avait ramené trois bouteilles de Luolan bien charpentées... On les avait d’ailleurs élues « vins de la soirée ».
– Il a une mémoire d’éléphant quand il s’agit de pinard ! S’esclaffa Benjamin Toucalves ! Moi, je me souviens surtout qu’il y avait aussi un Puchang pas désagréable ! D’accord, c’est moi qui l’avait déniché mais il aurait tout aussi bien pu être élu « vin de la soirée » et même que dis-je, il aurait dû remporter le premier prix...! Mais vous, bande de lèche-bottes, vous avez préféré voter pour le pinard du Président...!
– Hé ! Les ivrognes ! Vous n’allez tout de même pas recommencer à vous chamailler ! Intervint Pigetot... Dites-moi, j’ai la mémoire qui flanche un peu mais ce n’est pas ce soir-là que la dégustation s’est terminée dans un brouillard de vapeur éthylique... Rappelez-moi, c’était quoi ce vin cuit que l’on a boosté à la vodka locale et qui nous a tous foutu K.O. ?
– C’était du « Museles » , lui répondit Julia... Et c’est moi qui l’avais ramené... Un vin cuit du Xinjiang, aromatisé au sang de pigeon, avec des clous de girofle et des herbes aromatiques du désert...et on ne l’a pas boosté à la vodka mais avec une bouteille de « Wuliangye » millésimé, un
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alcool de cinq céréales que nous avait ramené Futhé le consul général à Chengdu... J’ai rarement eu aussi mal à la tête, un lendemain soirée arrosée...
– Bruno Futhé, le consul général du Sichuan... Tu as raison... C’est comme Lulu la Nantaise, je l’avais presqu’oublié tellement on a bu... Mais qu’est-ce qu’il foutait là ? On était à Kunming, pas à Chengdu...
– Je te rappelle lui souffla Yves Toubain, que c’était à l’occasion d’une plénière CCE à Kunming et que le Consul Général du Sichuan est également en charge de la province du Yunnan... Et tu devrais le remercier ; il a dû, je pense, nous sauver la vie, parce que, sans son alcool à soixante dix degrés qui a agi comme un contrepoison, si nous avions dû boire le Museles pur, je ne suis pas sûr que nous aurions survécu...
– Vous parliez d’une plénière ? Cela consiste en quoi ? Se renseigna Danjou, histoire de maladroitement ramener la discussion sur Yaume... Ses interlocuteurs avaient vraiment le génie pour sans arrêt se disperser et s’engouffrer dans de nouveaux sujets de discussions.
Pigetot, le président d’Honneur, se sentit le devoir de combler son ignorance, en matière de plénière CCE :
– C’est une réunion à laquelle sont conviés tous les CCE de Chine. Nous sommes un peu plus d’une centaine sur toute la Chine et nous organisons trois à quatre réunions plénières par an. Le reste du temps, les réunions sont délocalisées et se font sous forme de petits déjeuners régionaux et mensuels à Pékin, à Shanghai ou à Canton.
– Donc, Yaume voyage beaucoup ?
– Effectivement, je crois qu’il voyage beaucoup mais pas à cause de ce plénières. Je viens de vous dire qu’elles n’ont lieu que trois ou quatre fois par an et en plus, il y en a au moins une sinon deux qui ont lieu à Pékin ! Non il voyage beaucoup parce que la plupart des expatriés voyagent beaucoup. La Chine est vaste, les fournisseurs viennent de partout et les marchés sont morcelés ; votre agent à Harbin sera vraisemblablement incapable de vendre à Shanghai et vice-versa... Et je ne vous parle pas de ceux qui sont représentants pour toute l’Asie.
– Je vois... Donc pour vous, il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure de la disparition de votre collègue ?
– A part Yves, nous ne savions même pas qu’il était coincé dans le Xinjiang ! Nous venons de l’apprendre ! Et si d’après son épouse, il est coincé dans le Xinjiang, nous compatissons mais ce sont les risques du métier, en Chine...Tout ce qu’il risque, c’est qu’on le charrie un max, à son retour...Il n’est pas près de finir d’entendre qu’il sent le ouïgour !
– Ce n’est pas très sympa pour les ouïgours...
– Mais non, tout est dans le ton de la plaisanterie... Ce n’est pas parce qu’il y a eu la Shoah que les blagues juives ont disparu !
– Vous pensez quoi de la situation dans le Xinjiang ?
Après un court silence un peu gêné, C’est Alina Stennis qui lui répondit :
– Je serais à Pékin, je vous rétorquerais que cette une question de politique intérieure chinoise et que nous n’avons pas suffisamment d’éléments pour vraiment bien répondre à cette question... Mais comme je suis à Paris et que je pense que vous ne portez pas de micro, je dirai simplement que l’histoire se répète ; cela fait des siècles et des siècles que la Chine cherche à mettre la main sur les nouvelles marches qui entourent l’Empire... Vous savez ce que veut dire Xinjiang en chinois ? Cela signifie « Nouvelles Frontières » ! Tout est dit... !
La stratégie n’a guère changé au cours de l’Histoire... Une conquête militaire brutale, avec un écrasement de la population autochtone suivit d’un repeuplement massif de colonies chinoises... C’est ce qu’on on fait les américains avec les indiens ; c’est ce que les chinois ont fait au Tibet, ce qu’ils font au Xinjiang...
Et c’est ce qu’ils essaieront de faire en Mongolie si on leur en laisse le temps... Dans tous ces cas, vous avez un peuple, un pays, une religion, une langue, une histoire... Dix fois plus d’arguments que nous n’en avions pour reconnaître le Kosovo... Mais c’est la Chine... Alors, on préfère se réfugier derrière des Raffarin et trouver des tas d’arguments foireux pour ne pas s’en mêler...
– Vous n’aimez pas Raffarin ? Il se mordit aussitôt la lèvre... Voilà maintenant que c’était lui qui relançait la conversation vers un autre sujet...! Il ne fut pas déçu...
– Vous avez lu l’Arrache-Coeur, de Boris Vian, lui demanda Toubain ? On y trouve le personnage de la « Gloïre » un vieillard qui doit repêcher avec les dents, les choses pourries que les habitants jettent dans la Rivière Rouge. Raffarin, c’est un peu la même chose... On ne lui demande pas de plonger dans une eau putride mais de servir de portier avec une tunique dorée, devant la façade luxueuse, façon « Grand Hôtel » que l’on a construite pour masquer le boui-boui minable que représentent nos relations avec la Chine !
Mais, que dis-je, ce n’est même pas un boui-boui ! C’est une hutte en bois vermoulu, posée sur une fosse septique ! Cela fait soixante ans que la Chine nous ballade, qu’elle nous humilie dès qu’elle le peut, qu’elle nous force à nous prosterner ... Pour quels résultats ? des clous ! des broutilles ! Du lisier ! Cela fait soixante ans que l’on essaie de nous convaincre que ce lisier est l’engrais qui va nous permettre de fabuleuses récoltes et que l’on nous gave avec des « soyez patients, c’est demain que l’on moissonne » ! Raffarin, c’est pour repêcher cette merde avec les dents et pour vanter les mérites de ce « Palace imaginaire » qu’il empoche de sirupeux pourboires !
– Vous êtes peut-être un peu sévère...
– Non... Juste cyniquement réaliste... La seule chose que l’on sait faire c’est de nous vanter d’avoir été les premiers à reconnaître la Chine ! Quant à Raffarin, son heure de Gloïre, ce n’est pas d’avoir fait de la France un Grand Partenaire économique de la Chine. Non ! Son heure de Gloïre, c’est d’avoir été en Chine, au moment du SARS...
C’est sûrement pour ça que nos « amis » chinois lui ont décerné la médaille-suppositoire de l’ »Amitié » ! Il n’est pas le seul faux-derche, loin s’en faut... C’est seulement un des plus anciens et un des plus voyants... Regardez, Bonne, le conseiller diplomatique qui vient de se rendre en Chine pour le « Dialogue Stratégique »... 25 ans de dialogue stratégique... Et pourquoi personne n’en fait jamais le bilan merdique ?
– Quand vous le qualifiez de « bilan merdique », vous me rappelez quand même un peu Coluche quand il disait « vous savez ce que je pense des cons qui votent à droite ? » ... On comprenait que la réponse était dans la question...
– Pour sûr qu’il n’est pas brillant, constata Alina Stennis en reprenant la parole... Que vous preniez les secteurs du ferroviaire, des voitures, de l’énergie, du nucléaire... Les seuls contrats qui réussissent vraiment ce sont les transferts de technologies... Et on ne vous parle pas de l’agro- alimentaire... C’est un secteur où les chinois nous prennent littéralement comme des imbéciles et où ils jouent avec nous comme un chat avec des souris... Cela fait vingt ans que l’on signe des accords et que nos produits sont toujours bloqués
– Excusez-les ! Intervint Pigetot, nos amis ont parfois tendance à s’emporter...
S’ensuivit presque deux bonnes heure de débats houleux, arrosées au « Château « Parnac » un Cahors connu que des seuls vrais initiés...
Danjou siffla la fin du match en portant un dernier toast et en proposant une photo de groupe, histoire de conserver un souvenir de cette mémorable soirée...Il enclencha le minuteur et contourna prestement la table pour encadrer tout le monde sur la photo...Ce n’était pas une photo d’art mais elle était claire...
Aidé par les cartes de visites, Danjou s’empressa d’envoyer une photo à chacun des participants.
– Comme cela, vous aurez une photo de moi ! Et vous avez mon numéro de téléphone sur ma carte de visite ! Leur lança Danjou en se levant de table, suivi par le reste de ses convives, légèrement éméchés mais, semble-t-il, contents de leur soirée...
Il les salua très amicalement en oubliant simplement de leur dire, qu’en ouvrant la photo, ils avaient vérolé leurs appareils en introduisant un virus caché qui permettrait à ses collègues d’avoir accès à toutes leurs communications, aussi bien téléphoniques, que boites aux lettres et réseaux sociaux... C’étaient surtout les communications Wechat qui intéressaient les agents de la piscine.
Les CCE communiquaient entre eux, essentiellement à l’aide de cette application que le régime chinois contrôlait et surveillait également étroitement... Il serait sûrement assez intéressant de scruter les réactions qui n’allaient vraisemblablement pas tarder à se manifester entre Pékin et Paris. Si les CCE parisiens envoyaient leurs premiers messages Wechat avant de se coucher... Les premières réponses n’allaient pas tarder... Il était presque 6 heures du matin à Pékin...
La Chine s’éveille ; je n’ai pas sommeil... aurait rajouté Dutronc...
Si Guy Yaume était bien confiné à Karamay, la mission de Grodègue allait être de courte durée... Mais, encore une fois, Danjou en doutait... Weng, n’était pas du genre à appeler un Canadair pour éteindre un feu de broussailles...
