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Chine – Allemagne – Europe. Le grand malentendu

La symbiose Chine – Allemagne.

Depuis les réformes structurelles entreprises par Gerhard Schröder à la fin des années 90, les performances économiques et les capacités exportatrices de la machine industrielle allemande, vues comme un outil de politique étrangère, sont au centre des priorités de Berlin. Et la Chine, avec son marché gigantesque de machines outils et de voitures Volkswagen ou Mercédès en est une des cibles privilégiées.

L’intérêt chinois pour la voiture haut de gamme et la haute technologie, notamment celle des machines quelles qu’elles soient – traditionnelles ou à commandes numériques -, de toutes tailles, ajouté à la vaste relance financière décidée par Pékin en 2008 qui augmenta brutalement la demande chinoise, ont dessiné cette complémentarité presque parfaite : à la quête technologique de la Chine, appuyée par sa capacité financière, répond la production allemande, réputée solide, fiable et de qualité, prête à transférer son savoir-faire en échange de parts de marché.

Et la Chine en développement, à l’Est comme à l’Ouest, avide de se moderniser, est une destination de choix pour l’industrie allemande en plein rebond après les années de vaches maigres de la réunification et le coût social parfois très élevé des restructurations de l’ère Schröder.

A quoi s’ajoute le nouvel engouement chinois pour les technologies vertes et les énergies alternatives qui recoupent les priorités allemandes liées à l’abandon du nucléaire, tandis que des groupes chinois achètent des industriels allemands en difficulté, d’autant plus intéressants pour Pékin qu’ils sont à la tête de solides réseaux de clients et maîtrisent les technologies de pointe convoitées par les entreprises chinoises, toujours plus ou moins liées au pouvoir politique.

Résultat, c’est la Chine qui, en 2011, a été le premier investisseur en Allemagne. Juste retour des choses, puisque notre voisin d’outre-Rhin détient depuis longtemps le record européen des parts de marché en Chine. Avec 158 projets en 2011 – une multiplication par 10 en 4 ans -, la Chine a dépassé les Etats-Unis (110 projets), la Suisse (91 projets) et la France (53 projets).

En janvier 2012, le groupe chinois Sany, fabricant de grues et d’engins lourds de construction, associé à CITIC a racheté l’Allemand Putzmeister, fabricant de pompes à béton pour une valeur totale de 500 millions de $, dettes de la société allemande comprises.

Pour donner une idée des différences d’échelle, la société allemande, n°1 mondial des pompes à béton high-tech, qui appartenait à son fondateur Karl Schlecht (79 ans) et à sa famille, emploie 3000 ouvriers et avait publié un bilan 2011 légèrement positif avec 1,5 million d’Euros de profits. En 2010 les revenus de Sany, qui emploie 70 000 ouvriers et techniciens étaient de 4 milliards de $.

Deux mois plus tard, le groupe Hebei Lingyun Industrial Group Corporation, filiale de NORINCO, produisant des armes et des équipements militaires, rachetait la firme allemande Kiekert fabricant de systèmes de fermetures pour automobiles.

Le commerce entre les deux pays, qui sont également les tous premiers exportateurs de la planète, a augmenté au même rythme. En 2010, 22% des exports allemand allaient vers la Chine contre seulement 2% en 2000, et l’Allemagne est aujourd’hui le premier destinataire des produits chinois en Europe avec 30% du total des ventes à l’UE en 2011.

Entre Pékin et Berlin qui se rapprochent aussi par l’importance de leur excédent commercial, le flux du commerce a été multiplié par 4 en 10 ans pour atteindre 144 milliards d’€, tandis que Wen Jiabao expliquait, à la fin avril 2012, qu’il envisageait que le commerce bilatéral atteindrait 220 milliards d’€ en 2015, soit 56% du commerce actuel entre la Chine et les Etats-Unis et la moitié des échanges de la Chine avec les 27 pays de l’UE.

Différences de perception et malentendus.

L’impression générale qui se dégage de l’étude est un décalage entre d’une part les visions stratégiques de la Chine cherchant toujours un contrepoids aux Etats-Unis en même temps qu’un accès rapide aux hautes technologies qui lui manquent, et d’autre part l’intérêt allemand presqu’exclusivement économique et commercial.

Semblant anticiper l’émergence d’une Europe sous influence allemande, la Chine est tentée par un rapprochement exclusif avec Berlin, au détriment de Bruxelles. Pour elle, le raccourci est d’autant plus pertinent que l’Allemagne exporte précisément les produits high-tech dont elle a besoin pour son développement. Mais le volontarisme de Pékin crée une fracture au sein de l’UE, ajoutant encore aux difficultés d’une Europe solidaire et cohérente sur la question chinoise.

Plus encore, le rapport explique que, mesurant la dépendance chinoise de l’Allemagne, Pékin, a commencé – ou pourrait commencer - à utiliser les relations privilégiées avec Berlin et son influence au sein des 27 pour tenter d’infléchir la position européenne sur plusieurs sujets d’importance stratégique de la compétence de Bruxelles, tels que l’embargo européen sur les ventes d’armes, l’attribution du statut d’économie de marché, ou les questions de droits de l’homme, du Tibet et de Taïwan.

De fait, l’approche allemande des questions sensibles se caractérise par une grande souplesse qui, selon les auteurs, est dérivée de « l’Ost Politik », de Willy Brandt qui spéculait sur les avantages du rapprochement économique comme chemin détourné vers la réunification. Une stratégie imaginée en 1963 par Egon Bahr, social démocrate, proche de Willy Btandt, résumée par « Wandel durch Annäherung » - « le changement par le rapprochement » – et mise en œuvre dans le même esprit par Schröder en Chine pour contourner la brutalité des questions politiques.

Le Parti communiste est reconnaissant à Berlin de son attitude mesurée dans les critiques sur les droits de l’homme et la question tibétaine. Pourtant, en Allemagne même, certains dénoncent l’hypocrisie de l’approche, uniquement motivée par la recherche de marchés en Chine. Tandis que d’autres mettent en garde contre la débauche de transferts de technologies et les infractions au droit de propriété qui nourrissent les concurrents chinois, mais que les industriels allemands, soucieux de ne pas fragiliser leur marché, ont parfois tendance à édulcorer.

Ainsi naît un décalage entre la réalité et les discours, tel qu’au bout du compte, ce ne serait pas l’Allemagne qui manipulerait habilement la Chine, mais l’inverse. L’Europe, avec qui Pékin n’a pas de rivalité stratégique majeure, serait en effet un partenaire idéal pour la Chine dans sa conception d’un monde multipolaire.

Elle jouerait non seulement le rôle de contrepoids aux Etats-Unis, dans une conception où l’idée de l’alliance occidentale serait affaiblie, mais constituerait aussi un marché pour ses exportations et un réservoir de hautes technologies destinées à sa modernisation, en attendant que ses efforts d’innovation portent leurs fruits.

Quelle correction de trajectoire pour l’UE ?

La Chine avance ses intérêts avec un puissant esprit pragmatique qui tient compte de l’évolution des situations. Après son entrée dans l’OMC, marquée par des négociations âpres avec les représentants de l’UE, Pékin, qui anticipait la naissance d’un nouveau pôle d’influence politique, avait multiplié les approches en direction de Bruxelles, publiant même en 2003 un Livre Blanc sur l’Europe, son premier document de politique générale traitant des relations avec un pays étranger.

Mais en 2005, les ratés du traité constitutionnel en France et aux Pays Bas incitèrent Pékin à faire marche arrière. Déjà, après le sommet Chine - Europe de décembre 2004 à La Haye, Li Zhaoxing, le ministre des affaires étrangères de l’époque, anticipant peut-être l’importance des problèmes internes à l’UE, avait indiqué que, si la cohésion politique de l’Union faisait défaut, Pékin continuerait à promouvoir ses intérêts auprès de chaque Etats membre.

Enfin, dernière étape du réajustement, la crise économique et financière, qui met à nu les fragilités des autres Etats membres de l’UE, renforce la position de l’Allemagne, donne un coup de fouet au commerce bilatéral Chine - Allemagne, et conforte Pékin dans sa stratégie privilégiant le point d’entrée de Berlin dans l’UE. Ce qui se traduit par une accélération des investissements chinois et de nouveaux achats de la dette allemande par le fonds souverain de Pékin.

De fait, les stratèges chinois croient percevoir deux perspectives à long terme, particulièrement intéressantes pour Pékin : une augmentation de la puissance de Berlin au sein de l’UE ; et une dépendance accrue de l’Allemagne à l’égard de la Chine.

Selon les auteurs du document publié par l’ECFR, cette dynamique possède un potentiel déstabilisant pour les stratégies de l’UE, risquant même de remettre en cause à la fois sa cohésion et son projet politique. D’autant qu’elle s’inscrit à contrecourant de la philosophie européenne des relations internationales basée sur le respect du Droit international, alors que la Chine les voit comme une rivalité de sphères d’influence.

Berlin qui a pris conscience des risques de sa trajectoire isolée, à la fois pour elle et pour l’Europe, a d’ailleurs exigé, sans grand résultat, de Catherine Ashton, une feuille de route cohérente et des initiatives concrètes.

Ayant identifié les faiblesses de l’UE 27 incapables de cohésion vis-à-vis de la Chine, en même temps que les risques du cavalier seul allemand, l’analyse propose d’une part un retour de Bruxelles par le biais des grands sujets stratégiques – prolifération , Iran, Moyen Orient, Syrie, droits de l’homme, controverses commerciales, changement climatique, matières premières - et d’autre part, l’intervention plus fréquente des « 6 Grands » européens (Allemagne, GB, France, Italie, Espagne, Pologne), dans des formats variables – 3, 4 ou 6 -, en fonction des sujets.

Le côté non consensuel et inégalitaire de la proposition peut choquer, mais les auteurs affirment que les dérives en cours exigent d’urgence des solutions originales et pragmatiques, qui seraient un juste milieu entre les stratégies bilatérales, dont Pékin tire avantage, et l’inertie, parfois même le désordre de l’UE 27.

Commentaires.

La Chine joue logiquement son jeu de recherche d’influence, de marchés et de technologies, face à une Europe en catalepsie, plombée par le gonflement inconsidéré du nombre de ses membres et les réticences de la France et de la Grande Bretagne à avancer plus résolument vers l’intégration politique. Pékin n’est d’ailleurs pas la seule puissance à ignorer Bruxelles. Washington également, dont l’intérêt se porte vers l’Asie, ne compte plus l’UE dans la liste des partenaires stratégiques pertinents. En Turquie, le pourcentage des opinions favorables à une intégration à l’UE est passé en quelques années de près de 80% à moins de 40%.

Dans le concert européen, Berlin est le seul grand pays à exprimer régulièrement un projet fédéral, il est vrai à ses conditions. Ce qui rend d’autant plus étrange l’actuel état de ses relations avec la Chine, donnant le sentiment que l’Allemagne s’est isolée du reste de ses partenaires européens.

En réalité, l’explosion des échanges entre la Chine et l’Allemagne, dans le contexte d’une Europe en grave crise de confiance, pose une nouvelle fois la question de la place et du rôle de Berlin en Europe. Si cette question n’est pas réglée en même temps que celle des institutions européennes, donnant à l’UE une légitimité politique réelle, il faut craindre que les mesures correctives proposées par l’étude n’auront aucun effet.

Références
China and germany : why the emerging special relationship matters for europe (document PDF).
The scramble for europe (document PDF).
A power audit of eu-china relations (document PDF).


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