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Chine – Hongkong, la fracture

Le 16 juin, 2 millions de personnes étaient dans les rues à Hong Kong. Les racines du mouvement déclenché par un projet de loi d’extradition vers la Chine, plongent dans l’hubris de puissance de Xi Jinping.


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Le 21 juin, interviewé par CNN, Joseph Cheng, analyste politique à la City University of Hong Kong, considérait que les vastes mouvements de protestation déferlant pour la 3e fois depuis moins d’une semaine dans les rues de la R.AS exerçaient une pression sur Xi Jinping lui-même, en amont du sommet du G.20 d’Osaka la semaine prochaine : « Hong Kong est retournée à la Chine, mais pas le cœur des Hongkongais. », dit avec justesse Joseph Cheng.

La crise doit être replacée dans un contexte international plus large qui dessine une vulnérabilité chinoise face aux exigences démocratiques. En rencontrant D. Trump à Osaka, Xi Jinping qui vient d’effectuer un voyage à Pyongyang – première visite d’un n°1 chinois depuis 2005 – où il a souhaité le succès des négociations entre Pyongyang et Washington, continuera certes d’expliquer que Hongkong est une affaire intérieure chinoise et que Washington n’a pas à s’en mêler.

Récurent depuis 1997, ce discours de Pékin ignore cependant les inquiétudes des Hongkongais face à la lente érosion de leurs droits, singulièrement celle des jeunes dont la mémoire a oublié les conditions très peu démocratiques de l’histoire coloniale de Hongkong sous la règle britannique.

C’est pourquoi, quoi qu’en dise Pékin, un faux pas chinois – comme un débordement répressif ou même une fin de non recevoir opposée aux Hongkongais - face au surgissement d’un élan démocratique d’une telle ampleur, exacerbé chez certains très jeunes activistes en une revendication d’indépendance, porterait un sérieux potentiel d’affaiblissement de l’image de la Chine.

Pour Pékin, la crise que QC avait anticipée est d’autant plus sensible que les protestations s’accompagnent d’un pensée politique de rupture. Celle-ci est encore marginale mais elle monte, touchant le cœur même de l’exigence centralisatrice et de rédemption historique du Parti Communiste Chinois et de Xi Jinping.

Un potentiel de contagion antichinois

L’effervescence qui se développe aux marches de l’Empire, sous les yeux de Taïwan, elle-même placée sous les pressions de Pékin en amont de l’élection présidentielle de 2020, ne manquera pas de peser sur le scrutin. Alors que les sondages de l’Île sont très nettement défavorables à Tsai Ing-wen, les manifestations qui portent les anxiétés des Hongkongais homothétiques de celles des Taïwanais pourraient changer la donne.

Pour l’heure, à Hong Kong, le cœur des reproches cible Carie Lam, gouverneur de la R.A.S. Les manifestants où les jeunes sont en nombre important, réclament le retrait définitif de la loi d’extradition vers Pékin qui fut l’étincelle à l’origine de l’agitation monstre et le départ de Carie Lam.

Désignée à la tête de la R.A.S en 2017, elle s’est, dit Joseph Cheng, montrée trop empressée à s’aligner sur Pékin, manquant de défendre les intérêts des Hongkongais (lire : Hong Kong. Les grands défis de Carrie Lam.).

Après les échauffourées violentes du 12 juin, ponctuées par des tirs de gaz lacrymogène de la police contre des barricades qui transformèrent le cœur financier de la R.A.S en champ de bataille, le 16 juin, 2 millions de manifestants étaient encore dans les rues, record absolu de mobilisation anti-Pékin depuis 1997.

Deux jours plus tard, le 18 juin, - très rare incidence - Carie Lam s’est publiquement excusée : « Je vous ai entendus fort et clair et je suis sincèrement désolée (…). Les soucis de ces derniers mois sont la conséquence de déficiences du gouvernement ».

Pour autant, elle n’a pas répondu à l’exigence de retrait définitif de la loi d’extradition, pour l’heure seulement reportée. Elle est aussi restée sourde aux appels à sa démission.

Le 21 juin, ils étaient encore très nombreux dans les rues bloquant brièvement Harcourt Road en face du Conseil Législatif, avant de basculer vers Wan Chai où Joshua Wong, un des organisateurs récemment libéré de prison, exhortait les manifestants à faire le siège du quartier général de police.

(A propos de Joshua Wong, porteur d’une revendication d’indépendance aussi explosive qu’inacceptable pour Pékin, lire A Hong Kong, la justice met fin à l’indulgence.).

Les effets pervers de l’impatience.

En mars 2017 Xi Jinping était venu dans la R.A.S pour présider à l’investiture de Carie Lam à la tête de Hong-Kong. 2 ans plus tard, alors qu’elle refuse de démissionner sous la pression de la rue, le parti semble prêt à la lâcher.


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En haussant l’analyse d’un étage, on ne peut manquer de souligner à quel point l’hubris de puissance et l’empressement du rêve chinois centralisateur de Xi Jinping sont les ferments toxiques ayant braqué les Honkongais contre Pékin.

Avant de mourir, le 19 mars 1997, quelques mois avant la rétrocession, le très sage Deng Xiaoping avait exhorté le Parti à la patience le mettant en garde contre les dangers d’une impatience politique portant le risque de braquer la population de l’ancienne colonie britannique. « Allez-vous engager les chars contre les Hongkongais s’ils se cabrent contre nous ? ».

A Londres où, compte tenu de l’histoire, on observe les évolutions avec une attention particulière, l’ambassadeur de Chine dédouane le Parti et Xi Jinping de toute responsabilité et rejette la faute sur le zèle excessif de Carie Lam. « Si elle démissionne on ne la regrettera pas ».

Le problème n’en sera pas résolu pour autant. L’inquiétude qui a mis en mouvement la population de la R.A.S dont l’activisme est attisé par de jeunes spadassins de la démocratie animés par une pensée de rupture, dépasse largement la loi sur l’extradition. Le risque pour Pékin est qu’elle trouve un large écho dans la totalité des pays occidentaux qui commencent à considérer Pékin comme une menace globale pour la démocratie.

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Le 21 juin, sous la plume de Dabid Dodwell le South China Morning Post publiait un analyse sur ce qu’il appelait la plus grave crise entre Hong Kong et le Continent depuis 1997.

Ses racines (voir la note de contexte) sont longues et plongent dans une longue histoire de défiance commencée en 2003, 6 années après la restitution, avec les manifestations contre l’Article 23 sur sur la sécurité, visant à restreindre les libertés (lire : Hong Kong : grande manifestation contre "l’Article 23".)

Une nouvelle effervescence spectaculaire avait eu lieu avec le mouvement Occupy Central en 2014 qui réclama en vain l’application du suffrage universel. La même année l’enlèvement par la police secrète chinoise de 5 libraires et, en 2017, la disparition du milliardaire Xiao Jianhua de son hôtel des 4 Saisons à Hongkong, le tout dessinant progressivement un rejet dont les causes sont bien plus profondes que la seule loi sur l’extradition.

Elles touchent aux contrastes entre deux système politiques encore aggravés par la mise en œuvre sur le Continent d’une stratégie globale et très invasive de surveillance de la population.

A la racine un malentendu qui renvoie à la pérennité même du concept "Un pays deux systèmes". Initialement le schéma avait été imaginé pour tenir compte des différences de développement et empêcher des vagues massives d’immigration vers Hong Kong. En arrière-plan l’espoir naïf, aujourd’hui déçu, que le rattrapage économique du Continent serait accompagné par des progrès politiques vers plus de démocratie.

Alors que les plus progressistes des Hongkongais imaginaient que le Continent adopterait un modèle se rapprochant de celui de la R.A.S, c’est aujourd’hui à tout le contraire qu’ils ont invités. Le Continent dont les projets de la Grande Baie ont amplement été relayés par Carie Lam est sur le point d’avaler Hong Kong. Lire : Anxiétés politiques à Hong-Kong.

Note de Contexte

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L’affaire a une cause directe analysée par un article du New-York Times le 15 juin dernier.

Lors d’un voyage à Taïwan à la Saint-Valentin 2018, Chan Tong-kai, 19 ans, a, par jalousie, étranglé sa fiancée Poon Hiu-wing, 20 ans dont il a caché le corps dans une valise abandonnée près d’une station de métro à Taipei.

Un an plus tard, alors que Chan était réfugié à Hong Kong où, du fait de la rigueur de l’État de droit et de l’absence de relations avec Taipei, la police dans l’impossibilité d’enquêter, ne pouvait pas le poursuivre, le gouvernement de Hong Kong, saisi par une demande d’extradition de Taipei, a cru pouvoir tirer profit de l’affaire pour proposer une loi d’extradition de suspects vers Taïwan et d’autres pays, dont la Chine.

Détail important : dans la R.A.S, Carie Lam fut mise sous pression par une demande éplorée de la mère de la victime apparue en larmes à la télévision.

En mai 2019, Chiu Chui-cheng, un des vice-ministres taïwanais de la Commission pour des Affaires continentales compliqua la situation de Carie Lam par une volte-face en annonçant publiquement que, compte tenu des risques d’extradition vers la Chine potentiellement contenus dans la proposition de loi hongkongaise, l’Île renonçait à réclamer l’extradition de Chan Tong-kai.

Signe qu’on venait de franchir le pas de la perfidie politique laissant Carie Lam démunie en rase campagne, Chiu souligna même que ses propositions de règlement au cas pas par cas resteraient sans suite.

Ici se situe l’erreur politique de Carie Lam. Dans une déclaration télévisée du 12 juin, en dépit du cul de sac dans lequel l’avait enfermée Taipei et émue par les plaintes éplorées de la mère de de Poon, elle insista pour défendre sa proposition d’extradition : "je continue à penser que c’est la juste décision", dit-elle alors que déjà des dizaines de milliers de manifestants protestaient devant le Conseil Législatif.

Aggravant son cas, le 14 juin, elle se rendit à Shenzhen pour demander conseil à des représentants du pouvoir chinois spécialement venus de Pékin. A Hong Kong, beaucoup croient qu’une mesure moins radicale qu’une loi d’extradition vers Pékin aurait permis de régler ponctuellement la controverse.

Depuis des années Hong Kong et Taïwan qui n’ont pas de relations officielles se sont mutuellement renvoyés des suspects. Cette fois pourtant, alors que les tensions entre l’Île et le Continent sont à leur apogée, et dès lors qu’il était difficile de ne pas mettre Pékin dans la boucle d’une loi d’extradition, la manœuvre de Carie Lam, passant du pragmatisme au cas par cas, au normatif législatif, était le plus mauvais choix possible.

Le péripéties dont il faut reconnaître qu’elles sont compliquées par l’ambiguïté congénitale des "deux systèmes", les tensions dans le Détroit et l’attitude machiavélique de Taipei exploitant sans états d’âme des protestations renvoyant en miroir à l’arme démocratique, son va-tout contre Pékin, jettent un doute sur l’habileté politique de Carie Lam.

Impopulaire par construction compte tenu du mode de désignation, Lam a commis l’erreur de poursuivre 3 lièvres à la fois : 1) Les intérêts de Pékin ; 2) Ceux contradictoires de la R.A.S réglés par "les deux systèmes" dont on voit les limites ; 3) La compassion envers la mère de la victime qui toute considération morale et humaniste mise à part, semble avoir parasité sa réflexion politique.

Enfin, le temps qui passe érode mécaniquement la légitimité politique des gouverneurs dans un contexte porté au rouge par le surgissement d’une mouvance indépendantiste qui remet en question jusqu’à l’idée même de rétrocession. Cette "carte sauvage" qui affaiblit tout le processus bousculé par une variable que Deng Xiaoping n’avait pas prévue, crée une alchimie dangereuse où les émotions sont en train de prendre le pas sur la raison.


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