›› Editorial
Perse, Iran, Chine : une longue histoire et des collusions parfois délétères.
Depuis qu’à l’époque des Tang, les familles aristocratiques perses fuyant la conquête arabe par l’Asie Centrale s’étaient réfugiées en Chine, jusqu’aux actuelles péripéties coagulant en Iran les aigreurs de Washington contre Pékin et Téhéran, rares sont les périodes de l’histoire où la relation entre les deux vieux empires fut conflictuelle.
Ajoutons qu’aujourd’hui, il est impossible d’ignorer que Téhéran et Pékin, rivaux rétifs de l’empire américain, sont animés d’un désir de retour de puissance.
A vrai dire et pour aller à l’essentiel, la seule période de tensions de l’histoire récente fut, après l’établissement des relations officielles modernes en 1971, celle du Shah proche de Washington et inquiet de la contagion maoïste en Iran. Après l’avènement de la République islamique et la crise des otages de l’Ambassade américaine à Téhéran, en 1979, les relations des Ayatollahs avec Pékin se développèrent à mesure qu’elles se dégradèrent avec Washington.
Un temps, la capacité chinoise à concilier les contraires fit merveille pendant la guerre Iran – Irak (1980 – 1988) quand, alliée de Bagdad et de Téhéran, Pékin, se tenant à l’écart du conflit, se proposait en conciliateur. L’aptitude pragmatique au grand écart s’exprima aussi dans les années 90 quand, développant ses coopérations avec la République Islamique, la Chine de Jiang Zemin veillait à ne pas gêner ses ouvertures vers l’Amérique et ses relations avec Israël.
Dans les années 90 cependant, l’agilité diplomatique chinoise atteignit ses limites quand Washington accusa Pékin de soutenir le vaste programme missiles iranien (Sol-sol, sol-air et anti-navires) et surtout de favoriser avec la Russie la poursuite d’un programme nucléaire militaire. La suite est connue. Au fil de la montée en puissance de la Chine et des défis qu’elle pose à l’Amérique, elle conduit droit à la crise actuelle.
Le « grand écart » chinois et la division des Occidentaux.
Les jalons de ces crispations sont la construction d’une usine d’enrichissement à Isfahan à 350 km au sud de Téhéran et la reprise par Pékin à la suite de Moscou de la construction de réacteurs nucléaires dans la zone de Buchehr, le tout faisant partie d’un accord de coopération nucléaire signé en 1990 longtemps resté secret et approfondi en 1992. Depuis 2015, Pékin et Moscou coopèrent avec Téhéran pour construire 5 réacteurs nucléaires.
L’énergie nucléaire civile n’est certes pas illégale. Mais pour Henry Sokolski du Centre de formation sur la politique de non-prolifération de Washington, cité par le WSJ en avril 2016 https://www.wsj.com/articles/irans-nuclear-bazaar-1429149781, les réacteurs civils « peuvent être de gros producteurs de plutonium de qualité militaire ».
Il ajoutait que « la construction d’une petite usine de retraitement clandestine pour extraire le plutonium est en réalité plus facile que d’installer une usine de centrifugation comme celles déjà opérationnelles à Natanz et à Fordo. »
Toujours selon le WSJ, le risque de prolifération de centrales civiles avait été avéré en octobre 2012, lorsque l’Iran retira à Bushehr, sans prévenir l’AIEA des barres de combustible contenant jusqu’à 220 kilos de plutonium de qualité militaire, soit suffisamment pour 24 bombes nucléaires de type Nagasaki.
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La Chine avait atteint la lisière extrême de son agilité stratégique quand, montrée du doigt, par l’AEIA, elle renonça à sa coopération nucléaire avec Téhéran et accepta de s’associer (ou de ne pas les bloquer) aux résolutions onusiennes à partir du 31 juillet 2006 (résolution 1696) après s’y être longtemps opposée par son veto.
Par la suite, 8 résolutions furent votées par le Conseil de sécurité entre 2007 et 2015, année de l’accord global dit « Joint Comprehensive Plan of Action - JCPOA - » dénoncé par D. Trump en 2018 qui stipule que les sanctions progressivement levées seraient réinstallées si Téhéran ne se conformait pas à ses dispositions (entre autres : destruction du stock d’uranium enrichi, désactivation des 2/3 des centrifugeuses pendant une période de 13 ans, inspections de l’AEIA).
En décembre 2013, Zhao Hong examinait dans un long article de Foreign Policy un des aspects des controverses internes suscitées en Chine par l’approfondissement des liens avec l’Iran des Ayatollahs. Le titre « Le dilemme de la Chine en Iran : Entre la sécurité énergétique et la naissance d’une puissance responsable » était tout un programme.
L’analyse mettait en lumière la contradiction vue de Pékin entre la quête d’énergie chinoise et « le statut de grand pays responsable » ; elle étudiait les réactions de la Chine à l’intensification des sanctions imposées par les États-Unis à l’Iran et passait en revue ses marges de manœuvre.
Surtout, elle exprimait un malaise et la crainte d’un isolement.
Six années plus tard, le risque d’ostracisme a changé de camp. Alors que Washington est montré du doigt, Pékin, devenu une puissance rivale, s’engouffre avec de considérables moyens dans la brèche créée par les dissensions du camp occidental.
Compte tenu des stratégies chinoises qui relancent la coopération nucléaire civile avec Téhéran, la division et les hésitations des Occidentaux face à la constance chinois porte clairement le risque d’une aggravation de la prolifération nucléaire militaire.
