›› Chronique
Ambiguïtés chinoises.
L’histoire de ces trente dernière années recèle en effet plusieurs exemples où, après un apaisement et même des promesses de démantèlement, les crispations avaient resurgi en partie à cause de la radicalité des États-Unis, notamment, pour ne citer qu’une péripétie chaotique parmi d’autres, quand Georges Bush, ignorant la soif de respectabilité de Kim Jong Il, père de Kim Jong Un, avait publiquement placé Pyongyang dans « l’axe du mal ».
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« La modération » des exigences américaines, conditions du dialogue bilatéral, telle est précisément ce que Pékin suggère à Washington en même temps que Xi Jinping a, dans un échange téléphonique avec D. Trump, rapporté par Xinhua, répété la détermination de la Chine à dénucléariser la Corée à quoi il ajoutait l’immuable message de Pékin espérant que « les parties concernées feront preuve de bonne foi et éviteront toute initiative pouvant affecter l’élan positif en cours ».
Au-delà des bonnes paroles diplomatiques, Pékin on le voit, s’attache à rester en position médiane.
La réalité est qu’ayant longtemps ménagé Pyongyang, son allié de la guerre de Corée avec qui elle est toujours liée par un accord de défense, la Chine n’a que récemment placé la dénucléarisation en tête de ses priorités. Tenu à longueur de gaffe par Pékin qui ne l’a jamais invité en Chine, le petit fils de Kim Il Sung a à ce point accéléré ses programmes balistique et nucléaire qu’ils ont progressivement convaincu le régime chinois de les placer au premier rang de ses urgences.
Mais, à ce niveau des priorités stratégiques de Zhongnanhai, la dénucléarisation aujourd’hui mise en exergue par Xi Jinping n’a fait que rejoindre l’exigence de statuquo et celle de la stabilité du régime nord-coréen que les stratèges chinois continuent de considérer, malgré son caractère délétère, à la fois comme un « tampon » contre une ingérence militaire américaine sur toute la péninsule et un efficace levier de pressions sur la Maison Blanche.
En dépit de la décision de D. Trump de répondre favorablement à l’invitation au dialogue de Kim Jung Un, c’est peu dire que la machine politique américaine n’est pour l’instant pas sur la même longueur d’onde de « bénévolence » apaisante que Pékin exprime à l’égard de Pyongyang.
Rigidités américaines et carte sauvage de D. Trump.
Echaudée par les volte-face passées du régime et ses ruses ayant tué le programme KEDO de réacteurs à eau légère (1995 – 2005), les stratèges américains restent en effet sur une prudente réserve, anticipant, au mieux, une manœuvre dilatoire de Pyongyang pour se donner le temps de la mise au point définitive de son programme nucléaire et balistique, au pire un piège. Le 9 mars, répondant aux journalistes à la Maison Blanche, Sarah Sanders chargée des relations avec la presse traduisait cette méfiance en rappelant les données de l’incertitude à la racine de la prudence américaine.
Jetant un froid sur l’emballement médiatique, elle réaffirma l’exigence de Washington qu’au-delà des promesses nord-coréennes relayées par l’envoyé de Séoul, le dialogue avec Pyongyang était toujours soumis à la condition préalable de « gestes concrets et vérifiables » du régime prouvant sa détermination à dénucléariser. Ajoutant encore à l’imprévisibilité de la situation, en arrière plan, subsiste une incertitude liée à la souplesse turbulente, iconoclaste et versatile de Donald Trump.
Habitué à prendre le contrepied de ses conseillers, maniant la stratégie comme une négociation d’affaires et exalté par la perspective narcissique de parvenir à un accord là où tous ses prédécesseurs ont échoué, le Président passera t-il outre les injonctions de prudence de son administration qui – et là se trouve une incohérence américaine nourrie par les subterfuges et les tête-à-queue nord-coréens – exige que la dénucléarisation, objet des négociations, commence à titre de garantie, avant même que ne s’engage le dialogue ?
En somme, Washington exige qu’en préalable aux pourparlers, Pyongyang se soumette par avance aux conclusions de négociations n’ayant pas encore au lieu. Il faut se rendre à l’évidence, le processus engagé qui fonde les espoirs des plus optimistes baigne dans l’ambiguïté, les arrière-pensées et la méfiance.
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A côté du gouffre des inconnues nord-coréennes, du quant-à-soi chinois et des méfiances américaines au-dessus desquelles plane l’imprévisibilité de Donald Trump, coexiste le jeu du président sud-coréen dont la culture politique s’inspire du souvenir de Kim Dae-jung.
La marge de manoeuvre réduite Moon-Jae-in.
Prix Nobel de la paix, chantre de la démocratie sud-coréenne contre la dictature militaire, ayant maintes fois pris le contrepied du complexe militaro-industriel épine dorsale de l’alliance entre Washington et Séoul contrôlé par les États-Unis, Kim, le vieil opposant à Syngman Rhee mis en place par les États-Unis après le 2e conflit mondial, est resté dans l’histoire de la péninsule comme l’auteur emblématique de la « politique d’embellie – sunshine policy - », symbole d’une réconciliation possible avec Pyongyang, prélude à la réunification.
Au pouvoir à Séoul depuis mai 2017, Moon Jae-in conduit, au milieu des intraitables rivalités de ses grands voisins et du durcissement de Pyongyang une stratégie difficile, empruntant les pas de Kim Dae-jung. Tirant profit de la trêve olympique il a réussi à convaincre Washington de céder temporairement aux conseils de Pékin qui, depuis mars 2017, prône le double moratoire des manœuvres de l’alliance et de l’arrêt des tests nucléaire et balistique nord-coréens.
A la racine de l’actuel apaisement, l’initiative ayant recueilli l’agrément de tous les acteurs, Pyongyang compris, a provisoirement placé le président sud-coréen au centre du jeu. Mais la vérité oblige à dire que la comparaison avec Kim Dae-jung s’arrête là. Pour l’heure, tout indique que Pyongyang et Pékin sont entrés dans son jeu pour peser sur Washington avec l’objectif de réduire la puissance des pressions militaires exercées par la Maison Blanche et convaincre Trump d’accepter la perspective d’un dialogue. Mission accomplie.
Mais la capacité de Moon Jae-in à se démarquer de Washington, condition d’une stratégie autonome de Séoul est réduite. Dès lors qu’un accord de paix avec Washington est toujours l’objectif ultime de Pyongyang, la Maison Blanche, seul bouclier dissuasif crédible contre la Corée du Nord, reste le centre incontournable de la situation stratégique.
Réduits au rôle d’intermédiaires convoyant à Washington les messages de Kim Jong-un, les envoyés sud-coréens affirment que Pyongyang aurait à la fois déjà accepté la perpétuation des manœuvres de l’alliance et la perspective d’un démantèlement de ses programmes nucléaire et balistique.
Comparé aux rodomontades croisées des mois passés entre Washington et Pékin, le message venant du « régime ermite » paraît à ce point décalé, qu’il oblige – ultime et suprême incertitude - à s’interroger sur sa signification, sinon sa réalité.
Seul l’avenir dira si nous sommes en présence d’un nouveau subterfuge de Pyongyang pour gagner du temps ou si, comme le croient les optimistes, le soudain changement de ton initié par la manœuvre de Moon Jae-in révèle qu’en interne, Kim Jong-un aurait été mis en difficulté par une meilleure efficacité des sanctions à la suite de la fébrile effervescence exprimée par D. Trump depuis son accession au pouvoir.
