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Coopération nucléaire franco-chinoise : une page se tourne

La longue marche vers l’indépendance.

Photo : Février 2013, installation par Westinghouse – Toshiba de la tête de la cuve de confinement sur le réacteur AP 1000 de Sanmen au Zhejiang.

L’histoire remonte à 2004 quand le Conseil des Affaires d’État a approuvé le projet de doter la Chine de réacteurs de troisième génération, d’abord produits à partir de technologies importées, avant de construire un réacteur purement chinois.

La décision prise il y a déjà dix ans attestait la volonté de Pékin de conquérir son indépendance dans ce secteur hautement stratégique. Le choix du modèle étranger fut confié à l’administration publique en charge du développement des technologies nucléaires (sygle anglo-saxon : SNPTC State Nuclear Power Technology Corporation, en chinois 国家核电技术公司Guojia hedian Jishu Gongsi).

Après une année d’évaluation conduite par 200 experts et probablement parce que les concurrents américano-japonais d’Areva offraient de meilleures conditions de transferts de technologies, en 2006 le Conseil des Affaires d’État choisit non pas la filière française (CPR-1000 modernisé ou EPR), mais l’AP 1000 de Westinghouse, appelé à devenir la base technologique du futur réacteur chinois de 3e génération. Simultanément, la SNPTC poussait pour construire un modèle de réacteur plus grand, décalqué de l’AP 1000 (la série CAP 1000 et 1400), mais possédant des caractéristiques techniques permettant de se prévaloir d’un droit de propriété chinois.

La marche vers l’indépendance nucléaire civile n’en fut pas pour autant dénuée de controverses internes, conséquences de sévères rivalités entre les grandes administrations publiques du nucléaire chinois. Le choix national de l’AP 1000 ébranlait en effet l’ambition de la China National Nuclear Corporation (CNNC) de construire son propre modèle de réacteur aux caractéristiques purement chinoises. Alors que la SNPTC s’engageait sur la voie de l’AP 1000, la CNNC développait une unité de 1000 MWe dérivée de réacteurs en service à Qinshan depuis 1994.

Pour ajouter aux confusions, la China Guangdong Nuclear Power Corporation (CGNPC), le très ancien partenaire de la France, devenu récemment le China General Nuclear Power Corporation (CGN, 中国广核集团) développait de son côté avec succès la filière française à partir des réacteurs de Daya Bay et Ling Ao aboutissant à la mise au point du CPR-1000 avec un programme de 57 réacteurs planifiés pour 2010 et la mise sur pied, grâce aux transferts de technologies français, d’un efficace réseau de sous-traitants presque entièrement chinois.

Fukushima et les vulnérabilités de la filière franco-cantonaise.

Mais la filière franco-cantonaise avait une double faiblesse : elle était articulée autour de réacteurs de 2e génération et restait contrainte par la licence d’AREVA interdisant l’export. Alors que 6 réacteurs CPR 1000 étaient opérationnels et 16 autres en construction, l’accident de Fukushima provoqua une rupture brutale des ambitions de la filière. Les autorités chinoises bloquèrent les nouvelles mises en chantier et décidèrent pour des raisons de sécurité d’appliquer à toute nouvelle approbation de réacteur les normes de 3e génération. En même temps, réagissant à l’embargo, CNNC et CGN entamèrent une coopération pour transformer le CPR 1000 en réacteur de 3e génération aux caractéristiques entièrement chinoises.

Concurrence Pékin Canton

En 2011, les autorités nucléaires chinoises en charge de mettre au point un réacteur chinois à partir de technologies étrangères et dont le souci de sécurité avait été attisé par la catastrophe japonaise au point de faire de la 3e génération une norme nationale, se trouvaient donc face au choix stratégique suivant : d’un côté le CPR-1000 en voie de « sinisation » et de modernisation vers la 3e génération déjà opérationnel, dérivé de la coopération française portée par le fief de Canton et la CGN dont le gouvernement central possédait 45% des parts ; et de l’autre la filière américano-japonaise (Westinghouse – Toshiba) articulée autour de la série ACP-1000, encore à l’état de projet dans les cartons des ingénieurs chinois de CNNC basée à Pékin.

Pékin met fin aux rivalités entre opérateurs chinois.

En septembre 2012, le pouvoir central intervint brutalement dans la controverse, d’abord en rachetant 37% des parts de CGN portant sa participation dans la société à 82% et réduisant celle de la province de Canton à seulement 10% ; ensuite en ordonnant aux deux administrations de fusionner leurs projets pour la mise au point d’une unité nationale unique de 3e génération.

En dépit d’importantes différences techniques, notamment dans les cœurs des réacteurs aux dimensions inégales, les ingénieurs choisirent sous la contrainte de résoudre la difficulté en privilégiant les plans de l’ACP 1000 malgré le manque de maturité du projet. Le résultat est le Hualong 1 construit sur ordre de Pékin basé à plus de 80% sur le concept Westinghouse – Toshiba , le reste constituant l’apport du CPR-1000 dérivé des technologies françaises.

Les captations de technologies et la fin des illusions.

La messe est dite : les autorités nucléaires chinoises et la Commission pour la Réforme et Développement, l’ancien fief de Ma Kai ont confirmé que Hualong 1 était un réacteur entièrement de troisième génération, purement chinois et prêt à l’export où il entrera assez vite en concurrence avec les réacteurs proposés par la filière française. Après 30 années de coopération franco-chinoise dans le secteur du nucléaire civil une page vient de se tourner.

La stratégie de captation technologique est assez proche de celle utilisée par l’industrie du rail chinois pour siniser le TGV de Kawasaki : la construction en parallèle de modèles dérivés auxquels ont été ajoutés des modifications purement nationales justifiant le label chinois, permettant de contourner les droits de propriété et, selon les autorités chinoises, ouvrant le plein droit à l’exportation du réacteur sans aucune contrainte de licence. Cette fois, l’appropriation a été puissamment appuyée par la décision politique de reprendre le contrôle de la féodalité cantonaise dont la liberté de manœuvre a été réduite à néant par l’intrusion financière massive de l’État dans le capital de CGN.

Comme Kawasaki, AREVA avait tenté de résister à la manœuvre chinoise en signant en 2012 un accord avec la filière cantonaise et CGN pour la mise au point d’un réacteur de 3e génération, assorti de partages de savoir-faire et de transferts de technologies. Mais l’intrusion brutale de Pékin reprenant le contrôle de la presque totalité du capital de la société de Shenzen fit avorter le projet.

Les atouts résiduels des Français.

Dans ce nouveau paysage marqué par la fin du long processus de conquête de son indépendance par l’industrie nucléaire chinoise, les intérêts français fragilisés mesurent les chances qui leur restent : une coopération hypothétique d’EDF dans la construction de Hualong 1 à Fuqing ; la fourniture par AREVA allié à SIEMENS du système de pilotage du nouveau réacteur dont 90% des composants seront chinois, à quoi s’ajoute le reliquat de la filière EPR, qui après les 4 réacteurs en projet n’aura pas d’autre choix, pour rester en prise avec le marché chinois, que de coopérer avec la Chine à l’export.

Signalons enfin qu’Alstom, associé dans une JV avec le Chinois Dongfang Electric continuera comme ce fut le cas dans le passé pour 50% des réacteurs opérationnels, de fournir les turbines et les générateurs des AP 1000 en projet.

Les 2 EPR de Taishan dont la construction est supervisée par une JV où CGN détient 70% des parts contre 30% à EDF qui les a payées 800 millions d’€, seront opérationnels en 2014 et 2015. Seule une deuxième tranche de 2 autres réacteurs est prévue. Entre temps, l’industrie nucléaire française (AREVA et EDF) s’est engagée dans une première expérience commune à l’international avec CNNC et GCN sur le marché britannique où est envisagée la construction de 2 réacteurs.

Lire notre article Les tribulations nucléaires franco-chinoises à l’export.


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