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›› Editorial

Dans le sillage scabreux des routes de la soie

Washington – Pékin. De la connivence au compromis.

Le 29 janvier 1979 Jimmy Carter et son épouse reçoivent Deng Xiaoping à la Maison Blanche. A cette époque le Cambodge est occupé par l’armée vietnamienne depuis le 7 janvier. Un mois plus tard, l’armée populaire de Libération lancera une brève attaque contre la région de Langson.


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Deux ans plus tard, Pékin, dont le premier souci était d’effacer les traces de sa proximité avec Polpot et, à ce titre, inquiet de la publicité qu’un procès libre et transparent pourrait donner à l’histoire de son influence au Cambodge, opposa son veto à l’établissement d’un tribunal indépendant pour juger les Khmers Rouges.

Les États-Unis et beaucoup d’autres Occidentaux n’en furent pas fâchés. Au nom du « droit international », mais en réalité enfermés dans des réflexes de guerre froide antisoviétiques et antivietnamiens, ils avaient eux aussi, soutenu les Khmers Rouges à l’ONU et sur le terrain.

« Sur le terrain, » écrit Francis Deron, « la coopération était bien répartie. Pour simplifier : la Chine fournissait des armes à Sihanouk qui s’était institué « chef de la résistance » ; la Thaïlande les distribuait ; les États-Unis assuraient la coordination de l’espionnage électronique et humain ; Singapour fournissait des instructeurs en forces spéciales ».

En haussant l’analyse d’un étage et en se souvenant des vues de Kissinger et Brzesinski pour qui la relation Chine – États-Unis est cruciale, ce qui peut aujourd’hui apparaître comme une insulte aux victimes du Polpotisme soutenu par Pékin responsable d’un perte démographique sèche de 1,7 à 2 millions d’habitants – soit plus d’un quart de la population, sinistre record mondial et historique -, n’était que l’expression d’une stratégie globale de Washington et de Pékin dont la plus emblématique manifestation fut, précisément en 1979, l’établissement des relations diplomatiques officielles entre la Chine et les États-Unis dont le projet murissait depuis la visite de Nixon à Pékin en 1972.

Ainsi, l’année même où Jimmy Carter, « le défenseur des droits de l’homme », donna le 29 janvier 1979 à Deng Xiaoping en visite à Washington, son approbation à l’attaque chinoise contre le Vietnam (17 février – 16 mars 1979) qui venait pourtant de débarrasser le Cambodge des tueurs polpotistes que Pékin et nombre d’Occidentaux, à commencer par les États-Unis, continuèrent à soutenir après leur chute, la Chine et les États-Unis inauguraient une nouvelle page de leur histoire commune qui dure encore.

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Faite de tensions stratégiques et de violentes secousses commerciales, marquée par la compétition pour le magistère en Asie Pacifique d’où Pékin dit vouloir chasser Washington qui résiste au nom de son histoire militaire sur ce théâtre, la relation reste encore articulée par la vision globale de « Zbig », l’ancien conseiller pour la sécurité du président Carter, vénéré par les Chinois.

En dépit de vastes différends sociaux-économiques et politiques auxquels s’ajoutent les effervescences récurrentes autour de Taïwan et de la mer de Chine du sud, à Pékin comme à Washington, l’idée dominante reste celle prônée par la mouvance Kissinger – Brzesinski selon laquelle leurs intérêts communs passent par le maintien envers et contre tout d’une relation « normalisée » qu’en Chine Xi Jinping appelle « la nouvelle relation entre les puissances », marquée par le respect mutuel des « caractéristiques » de chacun.

L’avenir dira s’il s’agit d’un vœu pieux qui sera perturbé par la carte sauvage de D. Trump, les nouvelles ambitions chinoises, la question de Taïwan ou celle de la mer de Chine du sud, mais pour l’heure, ce modus-vivendi sino-américain s’est encore exprimé lors de la visite à Pékin de James Mattis où, dans un monde chaotique et dangereux et en dépit de profonds désaccords, les deux se sont présentés comme les garants de l’apaisement, condamnés à s’entendre.

Le 27 juin, le porte-parole du Waijiaobu était sur cette ligne « la clé des problèmes bilatéraux est le respect mutuel. Nous croyons toujours que la relation bilatérale peut bénéficier à nos deux pays et à nos deux peuples ».

La déferlante chinoise au Cambodge.

A Sihanoukville les casinos et les jeux d’argent ont envahi la ville provoquant le ressentiment d’une partie de la population.


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Il reste qu’au Cambodge, l’attention que la Chine dit porter « à l’intérêt des peuples » est largement contredite par ses actions ou celles de ses groupes industriels.

Alors que le Cambodge est imprégné par la marque des « caractéristiques chinoises » articulées à la concentration des pouvoirs juridiques, économiques, parlementaires et militaires - l’armée Royale Cambodgienne étant devenue l’armée du parti unique, tandis que l’opposition est dissoute, en prison ou en exil -, on observe aujourd’hui, dans le vieux Royaume Khmer les symptômes préoccupants d’une très intrusive désinvolture affairiste chinoise.

A 225 km au sud de Phnom-Penh à Sihanoukville qui concentre à ses abords une centaine d’entreprises chinoises délocalisées et où se posent chaque semaine plus de 80 moyens courriers venant de Chine, la face sombre des projets des routes de la soie a, contre la loi cambodgienne interdisant le jeu, fait surgir près de 40 casinos envahis par des touristes chinois.

Certes, dit un article de Bloomberg, cette invasion s’accompagne des investissements évalués à 4,2 Mds de $ par des groupes chinois (chiffre de RWR Advisory group) dans les infrastructures de transports – dont la construction d’une route à 4 voies entre Sihanoukville et Phnom-Penh –, les centrales thermiques et dans l’exploration off-shore. Il n’en reste pas moins que la dimension déferlante des projets chinois soulève des inquiétudes.

Encouragée par le régime à la recherche de « cash » et d’emplois pour sa jeunesse, la ruée chinoise qui investit des zones de développement hors-taxes dont certaines se transforment en concessions chinoises extraterritoriales, produit des effets pervers à propos desquels le gouverneur de Sihanoukville a récemment alerté sa hiérarchie.

Signalant que la présence de nombreux “étrangers“ créait des opportunités pour les mafias criminelles chinoises, aggravant l’insécurité dans la province, il a insisté sur le malaise croissant des Cambodgiens dont certains étaient poussés hors de la ville par la hausse des loyers passés de 300 $ à 3000 $ mensuels en seulement quelques mois, tandis que les affaires locales portant des enseignes en Mandarin sont toutes contrôlées par des Chinois. Assez souvent ivres, écrit le gouverneur Yun Min, ces derniers créent du désordre dans les restaurants et sur la voie publique.

De fait les journaux locaux rapportent chaque jour des pannes du réseau électrique provoquées par la surcharge de l’illumination sans mesure des casinos, de vastes affaires de blanchiment d’argent, des trafics d’êtres humains et même, récemment, un commerce de mères porteuses cambodgiennes pour de riches clients chinois. Le nationalisme chinois exacerbé s’en mêle aussi. Il y a peu un touriste anglais qui portait un tatouage « Taiwan » s’est fait agressé et battre par une troupe de Chinois du Continent.

Il y a pire. En mai dernier, les effluents chimiques déversés dans une rivière de Kratie contenant du cyanide, provenant d’une mine d’or chinoise ont tué 18 personnes, tandis que 200 autres gravement intoxiquées ont été hospitalisées. Le ministre de l’industrie Cham Prasidh qui avait d’abord dénoncé la pollution industrielle chinoise a , comme le gouverneur de Sihanoukville, été forcé de se rétracter par le Premier Ministre qui menaçait de le destituer.

Une récente enquête conduite auprès de 25 banques centrales, par le site en ligne « Central Banking » constate que 92% des sondés espèrent que, dans les 5 ans qui viennent, les « nouvelles routes de la soie » contribueront à la croissance dans leur pays dans des proportions comprises entre 1,5% et 5,5%.

Mais près de 75% affirment que les projets n’ont pas encore apporté d’investissements notables. La majorité estime que les risques politiques liés aux méthodes sont les plus gros obstacles au projet. Un nombre notable de réponses prévoit que les projets créeront des frictions avec l’UE (42%) et avec les États-Unis (33%), s’ils ne se plient pas aux législations locales. Pour 18% des sondés jugent qu’ils portent le risque de déstabiliser les systèmes financiers locaux par la création de dettes.

Si 38% considèrent que les projets n’ont pas de réel impact, 62% pensent qu’ils sont une opportunité unique et inédite. Mais 100 % des sondés estiment que les réserves de la banque centrale locale ne devraient pas être investies dans le projet. Enfin 89% considèrent que l’éthique et la transparence sont des facteurs importants du succès.


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