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›› Taiwan

Drame de la pêche et querelles de souveraineté au large de Jinmen

Il y a cinq mois, une péripétie mortelle.

Le 14 février des membres des garde-côtes taïwanais près d’un bateau rapide de pêcheurs chinois renversé pendant une course poursuite. Alors que Pékin accusait les Taiwanais d’avoir volontairement heurté le fugitif, provoquant la mort de deux pêcheurs chinois, les garde-côtes taïwanais affirment avoir agi de manière mesurée et en toute sécurité pour faire respecter les zones de pêche de Jinmen (photo garde-côtes taiwanais).


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Alors que Pékin multipliait les patrouilles de ses garde-côtes autour des îles de Jinmen et Matsu, deux pécheurs chinois ont perdu la vie lors d’une course poursuite par les garde-côtes taïwanais qui les accusaient d’intrusion dans les eaux taïwanaises.

Le drame s’est produit le 14 février à un nautique au nord de Jinmen.

Les deux Chinois se sont noyés quand leur bateau qui tentait d’échapper aux garde-côtes taïwanais, s’est renversé. Alors que deux autres membres d’équipage ont survécu, les deux sont décédés à l’hôpital de Jinmen où ils avaient été transportés par les garde-côtes taïwanais.

Le 15 février, parlant à la presse, Kuan Bi-ling, le ministre taïwanais des affaires maritimes, a exprimé ses regrets. Mais il a maintenu que ses agents avaient agi conformément à la loi, alors que la partie chinoise accusait les garde-côtes taïwanais d’avoir volontairement percuté le chalutier chinois.

Enfin, le même jour un communiqué des garde-côtes taïwanais déclarait que « le navire chinois accidenté opérait illégalement de manière anonyme, sans aucun certificat d’enregistrement portuaire ».

L’épisode malheureux fut l’occasion d’un échange de messages acerbes entre les garde-côtes taïwanais et le Bureau des Affaires taïwanaises à Pékin qui replaça l’accident dans le cadre plus large de la relation tendue entre Pékin et les autorités du Min Jin Dang au pouvoir à Taipei.

A Pékin, après avoir exhorté les Taïwanais à faire la lumière sur l’accident, Madame Zhu Fenglian, la porte-parole du bureau des Affaires taïwanaises, accusait l’administration de Lai Qing De « d’utiliser divers prétextes pour saisir de force les bateaux de pêche chinois, tandis que les méthodes violentes employées mettaient en danger la vie des pêcheurs. »

Au passage, elle rappela que « les habitants deux côtés du Détroit étaient les membres d’une même famille et que la partie chinoise faisait beaucoup pour faciliter le travail des pêcheurs qu’ils soient du Continent ou de Taïwan. ».

Tout en regrettant que l’équipage chinois ait refusé de coopérer, les déclarations taïwanaises se limitèrent strictement aux faits ayant entouré l’accident : « Récemment, à l’occasion du Nouvel An lunaire de nombreux bateaux de pêche chinois ont pénétré dans nos eaux réglementées ou interdites pour pêcher des poissons de grande valeur. »

La succession des incidents dont le premier s’est soldé par des morts chinois à vue directe du Continent, près de Jinmen, très fragile symbole taïwanais de la résistance à la Chine à quelques encablures des côtes chinoises, est d’abord le signe que Taïwan et Pékin qui se sont eux-mêmes empêchés de surenchères autres que verbales, n’ont, pour l’heure, pas l’intention de se laisser aller à un affrontement militaire direct.

En même temps, le foisonnement des garde-côtes chinois dont la densité a augmenté depuis l’arrivée au pouvoir de Lai Qing De et la situation même des iles enchâssées dans les méandres côtiers du Continent dont les abords sont jalousement surveillés par les souverainistes taïwanais créent une alchimie explosive.

Sa nature détonante est encore aggravée par l’arrière-plan des campagnes de pêche où les chalutiers des deux côtés se disputent les bancs de « courbines jaunes » ou « poisson maigre », appréciés des deux cotés du Détroit pour leur chair ferme riche en protéines et pauvre en glucides dont le prix double au moment des fêtes.

Jinmen, un territoire taïwanais, à l’esprit de compromis.

Depuis les premières élections des années quatre-vingt-dix, à Jinmen où le souvenir des violents bombardements des années cinquante n’a pas disparu, la pensée politique en première ligne de la controverse taïwanaise coagule, sans surprise, un bastion électoral du KMT et des partis associés de la « coalition bleue » qui reconnaissent le consensus « d’Une Seule Chine  ».

Cette sensibilité politique reflète l’esprit de compromis de la population dont la défiance à l’égard du Parti communiste chinois est tempérée par la proximité directe du Territoire où le raidissement martial de l’époque Tchang Kai-chek a peu à peu été remplacé par le projet de faire de Jinmen une destination touristique à l’usage des Taïwanais comme des Continentaux.

Dans cette ambiance nouvelle, à Jinmen, dont les responsables veulent changer l’image pour en faire un espace récréatif destiné aux deux rives, les seules installations militaires d’envergure restées en place, au milieu de la survivance des haut-parleurs géants de la propagande taïwanaise, reliquat insolite de la guerre froide, et du récent et discret déploiement des forces spéciales américaines, témoins de la persistance d’une menace, sont des stations de détection radar fixes capables de suivre les trajectoires de missiles et les raids aériens de l’APL.

Dernièrement, l’installation de radars mobiles « Bee-Eye » à balayage électronique construits à Taïwan et montés sur des véhicules tactiques, permet de suivre les intrusions à basse altitude des drones et des avions de combat de l’APL.

En 2024, le paysage politique de l’Ile s’est modifié.

Alors que l’implantation du Min Jin Dang reste faible, régulièrement fustigé par la député Chen Yu-jen 陳 玉 珍 du KMT réélue pour un deuxième mandat au Yuan législatif quand, dans l’Île, Hou You-yi (侯友宜), le candidat du KMT à la présidence a recueilli 60,40% des suffrages, le représentant de Ko Wen-je, 柯文哲 fondateur TPP, le Parti du Peuple Taïwanais, a réussi à séduire 28.58% des électeurs qu’il a détournés de leur allégeance historique au KMT en leur expliquant qu’il était le seul à s’intéresser aux affaires locales.

Le fait remarquable est que le succès du candidat de Ko n’a pas été gêné par son projet controversé de construire un pont vers le Continent reliant Jinmen à Xiamen. Au contraire, son argumentaire mettait en avant le fort potentiel économique du projet et ses avantages à venir qui permettront aux habitants de l’île de bénéficier des soins médicaux du Continent.

Durant la campagne présidentielle, mettant au défi Hou Yu-yi et Lai Qing De de donner leur avis sur son projet de pont, il a même développé l’idée en phase avec le discours de Xi Jinping datant de 2019, selon laquelle la création des « Quatre nouveaux liens directs - 新四通 - » entre le Fujian et Taïwan (Liens d’infrastructures reliant Jinmen et Matsu au Continent ; liens d’approvisionnement en eau, d’ électricité, et de gaz) améliorerait la sécurité des habitants de l’Île.

Zones de pêche taïwanaises et eaux territoriales chinoises.

Mais au milieu de l’esprit de compromis, le drame de la mort des deux pêcheurs chinois noyés alors qu’ils fuyaient des garde-côtes taïwanais, suivi, cinq mois plus tard, des représailles chinoises ayant pris en otage les pêcheurs taïwanais, constitue un enchaînement néfaste.

Alors que Pékin se donne le beau rôle en expliquant qu’aucune restriction n’est imposée aux pêcheurs taïwanais considérés comme des « compatriotes chinois », à Taipei on dénonce l’invasion des chalutiers du Continent autour de Jinmen.

Selon l’Administration taïwanaise des garde-côtes, au cours des huit dernières années, plus de 9 100 bateaux de pêche du continent ont été expulsés pour avoir volé du sable et franchi les limites des zones de pêche. Plus de 80 chalutiers ont été confisqués.

Mais en Chine, où on ne reconnait pas les zones de pêche dédiées, la rigueur des garde-côtes taïwanais passe mal et induit des réactions émotionnelles dont les Taïwanais viennent de faire les frais.

Pour expliquer la capture du « Dajinman 88 » et de son équipage, à l’évidence des représailles après le décès des deux pêcheurs en février dernier, à Pékin, la porte-parole du Bureau des Affaires taïwanaises n’hésite pas à contredire son principe de liberté de pêche, expliquant que les chalutiers taïwanais opéraient dans « une zone interdite par un moratoire ».

Sur le fond, alors que Taipei réclame la libération de l’équipage, la multiplication des incidents avec les chalutiers chinois est directement liée à la proximité des îles taïwanaises avec le Continent dont les eaux territoriales englobent Jinmen et Matsu, ainsi que les zones de pêche définies par les Taïwanais.

Mise à jour le 14 août 2024.

A la fin juillet, après des mois de négociations, Taipei et Pékin sont parvenus à un accord après la mort des deux pêcheurs chinois en février 2024.

Le 30 juillet, Chang Chung-lung, commandant des garde-côtes taïwanais a présenté ses condoléances et ses excuses aux familles des victimes chinoises « pour les souffrances qu’elles ont endurées ».

Prenant soin de souligner que l’enquête sur les causes et les responsabilités des décès n’était pas terminée, le Bureau des Affaires continentales a annoncé que les dépouilles des victimes seraient rapatriées et qu’une compensation serait versée aux familles par des donateurs privés.

Mais à la rédaction de cette mise à jour aucune des deux parties n’avait communiqué sur la situation du chalutier taïwanais « Tachinman 88  » et de ses cinq membres d’ équipage toujours séquestrés par les garde-côtes chinois à Weitou, port chinois situé à 7 nautiques au nord de Jinmen.


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