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« Écrans de Chine » 2021, un beau millésime !

Une scène du film « 春去, 冬 来 » de Liu Feifang. Avec une puissante nostalgie, il met en scène une bascule socio-économique, le temps qui passe inexorablement et le désarroi des hommes d’un village à l’agonie.


*

La 11e édition du festival européen de documentaires chinois dont la marraine était cette année Marie Holzman, s’est déroulée du 29 septembre au 3 octobre dernier. Fondé et dirigé par le réalisateur/producteur Michel Noll, ce festival unique en son genre diffuse les meilleurs documentaires sur la Chine disponibles sur le marché.

Il se propose de faire découvrir aux Européens l’évolution d’une Chine à hauteur d’hommes et de femmes. Les films qui sont majoritairement chinois mais pas que, nous permettent de rencontrer les chinois dans leur vie quotidienne et de vivre avec eux les mutations à marche forcée du pays.

Un village en voie de disparition 春 去 冬来.


De Liu Feifang (2019). Écran d’Or 2021.

« 春 去冬 来 » (titre anglais « The fading village »), lauréat de la 11e édition du festival européen de documentaires chinois, exprime la lancinante mélancolie du changement, et des mondes qui meurent sous les coups de boutoir de la modernité à la fois triomphante et agitée.


*

Il y a parfois des moments difficiles dans la vie d’un jury de festival mais il n’y eut pas pour ce film d’âpres débats comme ce fut le cas pour d’autres films de la sélection.

Les cinq membres du jury [1] en lien avec la marraine du festival, Marie Holzman, sont vite tombés d’accord sur l’excellence de ce film.

Dire que ce film est excellent ne suffit pas. Il faut aussi dire qu’il est émouvant dans sa manière de montrer l’histoire de la Chine contemporaine se construire au détriment des paysans. Michel Liu, un des membres du jury le souligne : « Les paysans chinois, vieux ou jeunes, sont des héros de la modernisation chinoise, mais ils en sont aujourd’hui les victimes les plus touchées. »

Cette histoire d’un village de montagne qui meurt dans une vallée reculée du Shanxi revêt ici un caractère universel. Nous avons tous et toutes été d’accord pour dire que ce film sortait du lot aussi bien sur le fond que sur la forme. On excuse même ses longueurs (le film dure presque 3h) tant il est magnifiquement filmé. Certaines images sont sublimes et sa réussite esthétique est incontestable.

Le fait est qu’il y flotte un air de poésie, de désenchantement et d’abnégation fataliste qui appartient vraiment à la sensibilité chinoise. « Le printemps part et l’hiver vient 春 去 冬来 » nous annonce le titre chinois, quatre caractères exprimant comme un diction populaire la part mélancolique de l’âme chinoise sensible au temps qui passe.

L’intérêt du film tient au souffle dégagé par les habitants du village dont on sait qu’ils sont les derniers, non pas à y vivre, mais plutôt à y survivre. A 35 ans, Hou Junlin, le dernier « jeune » du village, peut-il être vraiment heureux à Taiyuan, la capitale de la province du Shanxi et ses plus de 5 millions d’habitants ?

On décèle parfois chez lui la nostalgie de sa vie d’avant. Quant au petit fils, expression concrète du temps qui passe et de l’éternel mouvement du monde, il ne se rend pas compte de la gravité de la situation et des enjeux du changement. Il préfère avoir du « réseau » pour son portable et vivre comme les jeunes de la ville, plutôt que d’aider son grand-père et patauger dans la boue.

Éric Meyer - membre du jury - résume ce qui a séduit le jury : « L’auteur trouve des accents lyriques pour magnifier cette alliance éternelle entre hommes, bêtes et montagne. » (...)

« Dès les premières images, on est saisi par l’ambiance surpuissante de brume et de vent, et par la faiblesse de cette humanité du troisième âge, dos courbé par les années, devant ramasser son bois pour se chauffer. Sur le toit de la ferme aux lignes élégantes mais délabrée, les cheminées glacées dans le ciel bleu renforcent l’impression de vulnérabilité et de mort annoncée. »

La fin d’un monde sur fond de paysages grandioses.

 [2]

Autre perspective du film, la fragilité des hommes face à la puissante nature.


*

Il est ici question en filigrane de politique et d’économie. On peut imaginer que ce film constitue peut-être une autobiographie de son réalisateur Liu Feifang qui a d’ailleurs dédié son film à ses ancêtres d’Heishuigetuo, un village du Shanxi.

On peut aussi y voir un acte fort de transmission sur fond d’agonie de la société traditionnelle chinoise dans la description de trois générations qui ne se comprennent plus vraiment.

J’ai le sentiment que nous aurions pu faire le même film en France, il y a un siècle. L’Europe a aussi vécu cette crise des campagnes mais l’hyper accélération de la Chine d’aujourd’hui rend les choses encore plus douloureuses pour ceux qui la vivent, écartelés entre le Moyen-âge et le XXIe siècle.

Michel Liu, membre du jury, nous a rappelé que si les choses en sont arrivées à ce point de non-retour et à ce drame humain, c’est par la volonté politique du régime qui a entrepris de délocaliser les paysans des villages isolés avec une compensation de 6200 Yuan (800 €, le prix d’une mule) contre un appartement de 100 m2 à 200 000 $ dans la ville proche.

Au delà de la poésie que les Européens peuvent voir dans ce film, il y a le drame de la modernité. Il a fracassé l’avenir de toute une génération. Celle du fils, coincé entre la vie impossible à la campagne et le travail rare et difficile en ville.

Si ce film pose beaucoup de questions, il n’y répond pas de manière tranchée. Au spectateur de décider s’il préfère rester à la montagne dans des conditions de vie plus que difficiles ou s’il choisit de plonger dans la modernité urbaine et sa trépidante vacuité.

Palmarès 2021

Écrans de Chine d’or : « Un village en voie de disparition » - Liu Feifang - 2019
Écrans de Chine d’argent : « Le vent du Sud » - Zhang Zhiqiang - 2020
Écrans de Chine de bronze, « Forêt écarlate » - Jin Huaqing - 2020
Prix spécial du Jury : « Heidi en Chine » - François Yang - 2020
Mention spéciale : Premiers Regards : « Un mariage Kazakh en Chine » - Yuqing Huang - 2019

Note(s) :

[1Membres du Jury : Victor BERNARD, Prune CORNET, Michel LIU, Éric MEYER, Françoise OBJOIS

[2Un village en voie de disparition, Liu Feifang, Chine 2019 : jeudi 18 novembre 2021, 20h, Cinéma l’Entrepôt, 7 Rue Francis de Pressensé, 75014 Paris, Métro Pernety.

Séance virtuelle en simultanée avec la projection à l’Entrepôt :

Ecrans des Mondes NORD/EST
Ecrans des Mondes NORD/OUEST
Ecrans des Mondes SUD


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