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Evergrande, un « cygne noir » dans la routine des analyses convenues

Evergrande le champion de l’immobilier en perdition.

D’une ampleur encore plus gigantesque, touchant lui-même au cœur d’une des grandes vulnérabilités de l’économie chinoise dont le PIB est dangereusement dépendant de l’immobilier, les fragilités du conglomérat « Evergrande » qui vacille, sont à la une de tous les médias de la planète.

Jadis, la plus puissante société immobilière de Chine créée en 1996, dont les dimensions étaient inégalées dans le monde, le groupe constitue aujourd’hui une menace directe pour la stabilité socio-économique du pays.

Pour comprendre l’inquiétude du pouvoir, qui a lui-même mis le secteur sous pression pour tenter de réguler les prix et diriger les investissements de la classe moyenne vers la production industrielle et l’innovation, il faut se souvenir que 70% de l’épargne des ménages chinois s’est réfugiée dans l’immobilier. Au point qu’un effondrement du secteur enverrait des ondes de choc dans toute la société et notamment dans la vaste classe moyenne de propriétaires, principal soutien du régime.

Avec ses actions en baisse de plus de 84% depuis octobre 2020, le groupe est au bord de la faillite avec 300 milliards de $ de dettes, soit 62 Mds de plus que Huarong, dont 52 milliards arrivent à échéance cette année. Alors que le versement des dividendes aux actionnaires a été stoppé (comme dans 250 entreprises publiques), l’ombre d’une crise systémique se profile avec l’implication de 249 banques et institutions financières dont Evergrande ne peut plus honorer les traites.

Pour illustrer les risques sociaux d’une faillite, il suffit de rappeler que la société à vendu sur plan 800 projets de complexes d’appartements, impliquant 1,2 millions de propritaires qui attendent d’emménager dans leurs nouveaux logements qui ne seront peut-être jamais livrés.

Ces derniers ont d’ailleurs commencé à manifester devant le siège du groupe à Shenzhen, au cri de « rendez l’argent ». Au moment où le n°1 chinois vient de lancer sa stratégie sociale de « prospérité commune 共同富裕 gong tong fu yu », les échauffements sociaux touchent un nerf sensible.

Alors que Huarong avait été renfloué, sauvé de la banqueroure et repris en main par le pouvoir, avec, au passage, la condamnation à mort et l’exécution par injection léthale de son PDG Lai Xiaomin en janvier dernier (lire : Huarong le fleuron de la « défaisance » dans la toumente. Coup d’œil sur l’endettement chinois), le pouvoir est à nouveau face à un dilemme politique de nature existentielle.

Il touche en effet au rapport entre les affaires et la politique dont l’imbrication est à la racine même du système chinois générant des corruptions et la démesure affairiste, d’autant plus débridée que, jusqu’à il y a peu, les accidents étaient épongés par les finances publiques.

La désastreuse hypothèse d’une faillite. « Too big to fail » ?

Le choix devant lequel est placé Xi Jinping s’exprime simplement. Mais la décision est d’autant plus difficile que l’une des vertus dont se pare le Président est l’assainissement du fonctionnement du pouvoir et l’éradication des mauvaises pratiques financières.

Il peut, pour tenir à distance les risques d’une réaction en chaîne socio-politique, se porter au secours de ce géant malade à la triste réputation de société immobilière la plus endettée de la planète, symbole en Chine de l’abus inconsidéré des crédits publics et frappé de plein fouet par la mise au pas politique et le resserrement du crédit, aggravée par le ralentissement économique dû à la pandémie.

Le sauvetage aurait cependant, disent nombre de commentateurs, l’inconvénient de donner, à seulement sept mois d’intervalle, un nouveau signal que la détermination affichée de remise en ordre n’est pas aussi ferme que le dit Xi Jinping. Il serait cependant faux de dire que la politique de fermeté n’a pas été mise en œuvre.

Pour la seule période entre la fin 2020 et l’été 2021, 25 sociétés immobilières ou industrielles et institutions financières liées aux pouvoirs locaux ont fait faillite. Parmi elles Yongcheng Coal, Huachen Automotive et Tsinghua Unigroup – toutes des entreprises publiques, abandonnées à leur sort.

La séquence qui a laissé sur le carreau 10 Mds de $ d’obligations, montre bien que l’appareil accepte désormais l’idée qu’il ne pourra plus cautionner tous les abus. Pour autant, lil sait bien que la défaillance d’un conglomérat de cette taille ouvrirait une dangereuse boîte de Pandore.

Logiquement l’appareil a commencé à mettre la main à la pâte. Comme avec Huarong, il a ordonné l’élagage des filiales dont celle des véhicules électriques et de l’agro-alimentaire. Mais les ventes ne couvriraient pas les dettes d’autant que, prudents, les acheteurs attendent en embuscade la faillite du groupe dont les agences de notation ont sévèrement baissé la note.

Selon Bloomberg, le 17 septembre, alors que la crise d’Evergrande s’aggrave, la Banque de Chine a injecté 90 Mds de Yuan (14 Mds de $) dans le système bancaire, pour, disent les autorités, éviter un assèchement des marges de crédit au milieu d’un surgissement saisonnier des demandes de prêts.

Le pouvoir est conscient des risques.

Engagé dans la réduction des inégalités sociales qui s’aggravent, il sait bien que l’accès au logement est un point clé. Des pistes sont explorées comme celle d’une taxe nationale sur les propriétés résidentielles pour refroidir le marché du logement. L’idée avait déjà été essayée.

En 2011, Chongqing et Shanghai avaient expérimenté un impôt foncier sur les résidences secondaires ou/et de luxe. Cependant, l’expérience n’avait pas été élargie à l’échelle nationale, à la suite de freins au sein même de l’appareil où de nombreux fonctionnaires du Parti utilisent la propriété immobilière pour dissimuler leur fortune.

Il reste qu’un marché immobilier en surchauffe est une menace importante pour la stabilité économique et sociale. L’impératif absolu est d’empêcher l’éclatement de la bulle immobilière qui anéantirait l’épargne des Chinois.

Après la mise au pas des géants numériques, Xi Jinping fait face à un dilemme où se croisent l’ambition d’un meilleur partage des richesses et le fonctionnement spéculatif du secteur clé de l’économie chinoise, lointain héritage de l’ouverture initiée par Deng Xiaoping que, jusqu’à présent, aucun de ses prédécesseurs n’a réussi à mettre au pas.


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