›› Editorial
Annexe
La suprématie chinoise dans le secteur des « Terres Rares. »
Même si depuis 2010 l’Occident réagit à la stratégie chinoise du chantage aux terres rares dont elle a de très loin le monopole de l’extraction et du raffinage, les différences d’échelle des capacité de production sont telles que le rattrapage sera long et laborieux.
*
Source : The Consequences of China’s New Rare Earths Export Restrictions
Le 4 avril dernier le ministère du commerce chinois a durci les conditions d’exportation d’aimants et de 7 éléments de « Terres rares lourdes » - samarium, gadolinium, terbium, dysprosium, lutétium, scandium, yttrium - utilisées dans les secteurs de la défense, de l’énergie et de l’automation industrielle.
Officiellement la mesure qui n’est pas un embargo, se contente en plus de la limite des « quotas » d’exiger des exportateurs une licence spéciale d’exportation.
Les nouvelles dispositions auront trois conséquences :
1. A court terme, un arrêt momentané des exportations pendant la mise en place par le gouvernement chinois du système de licences.
2. Des perturbations d’approvisionnement pour certaines entreprises américaines, d’autant que 16 d’entre elles – dont 15 appartiennent au secteur de la défense - figurent déjà sur la liste chinoise de contrôle des exportations, qui leur interdit d’importer de Chine des biens à double usage.
3. A moyen terme, la possibilité que la Chine parvienne à rallier contre l’Amérique des appuis soucieux de préserver leur approvisionnement en « Terres rares ».
Alors que la Chine n’a pas imposé de restrictions sur les « Terres rares légères », dont le traitement est assuré par un ensemble plus diversifié de pays, les États-Unis sont particulièrement vulnérables au durcissement chinois sur les « Terres rares lourdes » dont Pékin détient le monopole total d’exportation depuis qu’en 2024, le fournisseur vietnamien a, à la suite d’un litige fiscal, mis la clef sous la porte.
Les « Terres rares lourdes », monopole chinois et retard occidental.
La sensibilité stratégique de la question se lit dans le fait que tous les équipements de pointe des armées américaines contiennent des « Terres rares lourdes ».
Exemples : le chasseur de combat F-35 en contient 400 kg ; Un destroyer DDG-51 de la classe Arleigh Burke, une des pièces maîtresses de la Flotte du Pacifique où elle rivalise avec la marine chinoise, plus de 2 tonnes ; un sous-marin de la classe Virginia, plus de 4 tonnes. Il en va de même pour les missiles de croisière, les systèmes radar, les drones Predator et la série de bombes dites intelligentes « Joint Direct Attack Munition ».
Alors qu’aux États-Unis, le rythme de production de l’industrie de défense est cinq fois inférieur à celui de la Chine – notamment pour les équipements navals – (lire : La marine chinoise lance deux destroyers géants), le durcissement chinois sur les Terres rares creuse inexorablement l’écart entre les capacités militaires des deux rivaux stratégiques.
En dépit des récents investissements américains - notamment près de 700 millions de $ entre 2020 et 2022 dans l’extraction et le traitement des terres rares sur le site de « Mountain Pass » (50 km au nord de Salt-Lake City – Utah - ) et à Fort Worth au Texas, avec pour objectif la capacité autonome de répondre à partir de 2027 aux besoins de la défense -, le décalage d’échelle avec les capacités chinoises est considérable.
En 2024, alors que le système de production américain était pleinement opérationnel, la société MP Materials au cœur de l’industrie des Terres rares aux États-Unis, n’a produit que 1300 tonnes d’aimants de qualité stratégique contre 300 000 tonnes produits par la Chine.
En bref, dans un avenir prévisible, les États-Unis seront irrémédiablement à la traîne par rapport à leur rival chinois.
Une tendance à l’œuvre depuis 2010.
L’actuelle situation où l’on voit la Chine valoriser sa domination du secteur des Terres rares était prévisible. En 2010, elle avait pour la première fois utilisé son monopole comme arme en interdisant leur exportation vers le Japon à la suite d’un litige concernant des chalutiers de pêche.
Entre 2023 et 2025, elle a imposé des restrictions à l’exportation de matériaux stratégiques vers les États-Unis, notamment le gallium, le germanium, l’antimoine, le graphite et le tungstène.
En 2023, aux États-Unis, le Comité spécial sur la concurrence stratégique entre les États-Unis et le Parti communiste chinois publiait un rapport intitulé « Réinitialiser, prévenir et construire une stratégie pour remporter la bataille économique entre l’Amérique et le Parti communiste chinois ».
Il recommandait que « le Congrès encourage la production d’aimants qui constituent la principale utilisation finale des éléments de Terres rares utilisés dans les véhicules électriques, les éoliennes, les technologies sans fil et de nombreux autres produits. »
Plus précisément, il préconisait que le Congrès mette en place des incitations fiscales pour promouvoir l’industrie manufacturière américaine.
En décembre 2023, l’interdiction sur son sol des opérations d’extraction par la Chine qui détient le monopole des techniques d’extraction et de séparation des terres rares par solvant eut un impact direct sur les circuits d’approvisionnement hors de Chine, d’autant plus durable qu’en Occident le rattrapage capacitaire sera long.
Les solutions alternatives pour contourner le monopole chinois sont en cours en Australie, au Brésil, en Afrique du Sud, en Arabie Saoudite, au Japon et au Vietnam. L’Australie est en pointe avec le site de Lynas à 700 km au Nord-Est de Perth, plus important gisement de Terres rares hors de Chine.
Pour l’instant cependant, le site fait encore procéder au raffinage en Chine qui détient toujours le monopole du traitement du minerai en aval. Les plus optimistes estiment que l’Australie ne maitrisera pas l’ensemble du processus avant 2026.
Depuis 2010, quand dans un bras de fer avec Tokyo sur les zones de pêche, Pékin avait usé du levier des Terres rares, le Japon sera à terme une autre source de contournement. Par son Institut de technologie de Muroran, il s’est en 2012 rapproché du Centre de recherche et de transfert de technologie sur les Terres rares de Hanoï au Vietnam.
