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Face à Pékin, la solidarité hésitante de l’Europe

Une conférence de presse édifiante.

A Paris, palais de l’Elysée le 26 mars, après la conférence de presse. A l’initiative du président français qui avait invité A. Merkel et J-C. Junker, Xi Jinping a été confronté à une tentative de solidarité européenne face à ce que la Commission perçoit comme « un risque systémique », signifiant – ce qui n’est pas anodin - que les stratégies extérieures de Pékin avaient, au-delà des contentieux commerciaux, le potentiel de bousculer le paradigme socio-politique fondant l’épine dorsale de la marche des sociétés démocratiques de la planète.


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Au-delà des accords concrets conclus ou espérés entre la Chine et la France résumés en annexe, le ton, le style et le contenu des déclarations successives d’Emmanuel Macron, Xi Jinping, Angela Merkel et Jean-Claude Junker lors de la conférence de presse à l’Élysée, offrent d’intéressants éléments d’analyse sur les relations intra-européennes, les rivalités d’influence, et de subtils contrastes de méthode pour la définition d’une nouvelle relation Chine – Europe.

Xi Jinping « droit dans ses bottes. »

Une vue de Shanghai à partir du « Bund ». Lors de son intervention Xi Jinping a défendu son modèle socio-politique rappelant qu’en seulement 40 ans de « réformes », le parti unique avait accompli ce que les nations occidentales développées avaient réalisé en 3 siècles, extirpant par la même occasion 700 millions de Chinois de la pauvreté extrême.


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Répondant à Emmanuel Macron qui avait ouvert la séance, Xi Jinping a, sans surprise, développé les thèmes bien connus de la coopération au bénéfice de tous, de la défense du multilatéralisme, condition de la paix, sans oublier la requête toujours insolite dans la bouche d’un autocrate, exigeant plus de « démocratie dans les relations internationales ».

Avec une inébranlable constance, il a à nouveau affirmé la volonté de la Chine partagée par ses interlocuteurs de réformer l’OMC et de se poser en modèle – répété à plusieurs reprises - de gouvernance globale tout en réitérant les promesses faites à la dernière réunion de l’ANP en mars, de poursuivre sans faille « la politique d’ouverture. »

Objet d’incessants malentendus entre la Chine et l’Occident au moins depuis le milieu des années 90, le thème de « l’ouverture », parti des mantras politiques du régime associés aux « réformes », laisse planer l’espoir que la modernisation socio-économique qu’elle suppose pourrait conduire au progressif ajustement du système politique chinois à un mode de gouvernement plus libéral.

Pour ceux qui la nourrissaient encore, cette illusion est dissipée depuis l’avènement de Xi Jinping en 2012. Confirmée lors du 19e Congrès en octobre 2017, l’intention du régime est de rester fidèle à son système de parti unique seul, selon lui, capable de développer la Chine de manière ordonnée et performante.

Ce parti pris d’efficacité politique a été réaffirmé avec force par le n°1 chinois quand, avec une pointe d’orgueil et peut-être de rancœur contre les incessantes critiques politiques adressées à Pékin, il a asséné à l’auditoire qu’en 40 ans la chine avait réalisé les progrès industriels et technologiques que l’Occident avait mis trois siècles à accomplir.

Reprenant un thème avancé par le Président français lui aussi laudateur de l’efficacité socio-politique chinoise, il a rappelé que parallèlement à la modernisation ayant transformé en un temps record la vieille paysannerie chinoise en une société moderne urbanisée, le Parti avait arraché 700 millions de personnes à la pauvreté absolue.

Les discours des trois autres intervenants, interlocuteurs européens de Xi Jinping, avaient ceci de particulier, que partis des envolées visionnaires du président français, ils ont évolué avec Angela Merkel et Jean-Claude Junker vers des réflexions plus prosaïques directement liées au déséquilibre de la relation Chine-Europe, causes directes de la crispation de Bruxelles.

E. Macron visionnaire, réaliste et diplomate.

Sur fond de risques de divisions européennes le président français a prêché pour une Europe solidaire et un partenariat Chine – Europe articulé autour d’un « multilatéralisme rénové » construit autour du respect mutuel, de la transparence, de la fin des transferts forcés de technologies et des subsides publics aux entreprises chinoises. A ces conditions les projets des « nouvelles routes de la soie » où les investissements européens équilibreraient ceux de la Chine, y compris en Afrique, pourraient avoir une vertu structurante de la relation Chine-Europe.


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Embrassant le très large spectre des coopérations sino-européennes effectives ou possibles, assez souvent en contrepoints non-dits du « vandalisme » très peu diplomatique de D. Trump sur l’Iran, le climat objet de promesses directes de Pékin à la France, sur l’affrontement commercial, ou sur le nationalisme opposé au multilatéralisme, Emmanuel Macron a évoqué une longue suite de sujets de coopération sino-européenne,

Depuis les nouvelles technologies, la santé et l’éducation, jusqu’à l’engagement coopératif en Afrique, en passant par « l’apport structurant » des nouvelles routes de la soie pour la paix mondiale et la coopération internationale, sans oublier - allusion aux critiques accusant Pékin de précipiter ses partenaires dans le « piège de la dette » - « un agenda de soutenabilité financière » pour tous les pays tiers participant aux projets.

Au total un discours habile et complet dans la forme, prônant l’esprit de coopération « d’un multilatéralisme modernisé » au lieu des rivalités conflictuelles, conscient des divergences commerciales et légales, mais traduisant la volonté française de ménager Pékin dans cette circonstance publique.

Si la courtoisie diplomatique est dans ce genre de séminaire à forte audience médiatique un exercice imposé, elle fut aussi un parti-pris adroit tempérant le rigorisme de Bruxelles et ménageant un probable changement de portage de Washington qui sera tôt ou tard contraint de mettre fin à sa guerre commerciale contre Pékin.

Les deux partenaires européens d’Emmanuel Macron sont allés plus rapidement au but abordant directement les contentieux.

Merkel et Junker prosaïques et combatifs.

J-C. Junker et A. Merkel ont dans leur intervention tous deux soulignés les obstacles opposés aux investissements européens en Chine. La carte datant de 2015 montre le degré d’ouverture par pays aux investissements étrangers. Les couleurs du vert foncé au bistre signalent des degrés d’ouverture de moins en moins accueillants. Singapour, l’Australie, la NZ, Hong-Kong, Macao et la Suisse sont en tête. La Chine en rouge (souvent peu accueillante) est un paradoxe. Bien que peu ouverte, l’attrait de son marché est tel qu’elle bénéficie d’un important flux d’IDE.


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Après avoir rapidement fait l’éloge des riches relations entre la Chine et l’Europe Angela Merkel a marqué que les membres d’un partenariat stratégique en situation de rivalité commerciale et politique avaient l’obligation de jouer franc-jeu.

Sans s’attarder au présent, elle a évoqué la prochaine réunion Chine – Europe du 8 avril où se discutent concrètement les projets commerciaux ainsi que les obstacles tels ceux - essentiellement l’exigence de réciprocité - qui retardent la conclusion d’un accord sur les investissements en négociation depuis 2013 ; la Chancelière a aussi rappelé qu’en prenant la présidence de l’UE en 2020, Berlin réunirait avec la Chine un sommet des 27, comme pour signifier à Pékin l’insolite de ses réunions 16 +1 dans une Europe que la Chancelière espère unie.

En même temps, A. Merkel a noté l’absence de réciprocité des nouvelles routes de la soie et souligné que le multilatéralisme dont tout le monde se réclame, appelant aux réformes des grandes institutions de l’ONU, de l’OMC et du FMI, ne pourrait avancer que si, dans un esprit de confiance mutuelle, chacun abandonnait sa posture autocentrée et acceptait de tenir compte des intérêts des autres.

Elle a enfin évoqué les risques pour l’économie allemande de la guerre commerciale sino-américaine et, terminant sur une note positive, elle a incité l’Europe en Afrique à apprendre de l’expérience chinoise ayant réussi pour elle-même à extraire plusieurs centaines de millions de Chinois de la pauvreté. « Il y a certainement des leçons à apprendre de cette expérience chinoise ».

Quant à Jean-Claude Junker, affirmant face au président français la prévalence de Bruxelles, il a vite rappelé qu’en matière d’accords commerciaux, la Commission était seule en charge de l’orientation des relations avec la Chine, qui, dit-il, devait « se tenir à ses engagements ».

Le groupe de travail sino-européen pour la réforme de l’OMC devait poursuivre ses travaux et un accord sur les investissements toujours en négociation était nécessaire pour que s’instaure une meilleure réciprocité et que « les entreprises européennes trouvent en Chine le même degré d’ouverture que les entreprises chinoises en Europe. »

S’efforçant lui aussi de clore son intervention sur une note amicale, il s’est dit convaincu que les « nouvelles routes de la soie » n’étaient pas une menace pour l’Europe, mais une opportunité à condition que soit trouvé un équilibre entre les investissements chinois et européens.

Voir la vidéo de la conférence de presse Chine – Europe.

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Les précédentes visites du président chinois en Europe (aux Pays Bas, en Belgique, en Allemagne, en République Tchèque, en Serbie, en Pologne, au Royaume Uni, au Portugal et en Espagne) ainsi qu’en France où il venait pour la 3e fois (2014 et 2015) étaient toutes placées sous le concept favori de Pékin des relations bilatérales.

Cette fois, Xi Jinping s’est trouvé embarqué dans un périple européen à deux visages d’une Europe divisée cherchant sa difficile unité face à la Chine. Si à Rome le n°1 chinois était en territoire connu avec un partenaire en difficultés financières en quête de capitaux, à Paris, il fut confronté aux prémisses hésitantes d’une solidarité européenne en devenir.

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L’étape parisienne conduite sous l’égide du Président français fervent européen, fut toute entière marquée par l’arrière-pensée que, face aux élans de la puissance chinoise, la solidarité européenne serait seule capable de construire les bases d’une relation équilibrée avec la Chine.

L’idée d’un rééquilibrage sino-européen seul en mesure de tenir à distance les appétits chinois est toute entière contenue dans l’expression du président français d’un « nouveau multilatéralisme ». La formule ne se contente pas d’une contradiction superficielle à D. Trump, mais doit se nourrir des exigences de solidarité européenne et du respect par la Chine de ses engagements d’ouverture et de respect du marché.

Le problème est que l’idée de ce renouveau européen attisé par la boulimie chinoise surgit dans une période où l’Union est traversée par une sérieuse crise affectant son unité.

L’avenir dira si l’Union sera capable de faire la synthèse entre ceux à Bruxelles, Paris, Berlin et quelques autres, qui voient la Chine comme « un risque systémique » et ceux qui, en quête des capitaux, la considèrent comme une opportunité financière et commerciale, propre à redresser leur situation économique dégradée.

Les premières indications importantes aussi bien pour les relations sino-européennes que pour le développement de la Chine dans le monde, viendront assez vite avec le sommet Chine – Europe du 8 avril et la préparation du sommet des 27 avec la Chine envisagée par Angela Merkel en 2020.


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