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Fu Ying analyse les tensions sino-américaines

L’harmonie chinoise et le chaos du prosélytisme américain.

La photo montre un étudiant chinois avec un drapeau américain en 2009 devant la place Tian An Men lors de la visite officielle du Président Obama. Elle symbolise la capacité d’attraction du modèle américain pour les jeunes chinois dont Fu Ying dit qu’il a échoué en Chine.


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« La Chine n’est pas le seul échec de Washington, ni le pire » - écrit Fu Ying en faisant l’inventaire des conséquences néfastes des « printemps arabes » ferments du chaos mondial depuis les début des années 2000.

Tandis que, dit-elle en substance, les États-Unis propageaient le chaos, la Chine, résistant aux pressions de Washington et maintenant son système politique et social tel qu’il est, a, grâce à sa stabilité politique interne, largement contribué à la croissance mondiale, notamment après la crise financière de 2008. Plus encore, alors que Washington engageait de vastes capitaux dans le prosélytisme politique et militaire en Irak et Afghanistan, les finances chinoises avaient largement contribué à la prospérité de l’Amérique.

A l’appui de cette idée, Fu Ying cite des statistiques d’Oxford Economics montrant que le commerce Chine – États-Unis a aidé chaque famille américaine à hauteur de 850 $ par an, tandis qu’entre 2001 et 2016, la valeur des exportations américaines vers la Chine a été multipliée par 5.

Le contexte général, rappelle Fu Ying, est qu’en Chine, la montée en puissance de la classe moyenne dont l’ampleur augmentera encore offre des opportunités d’exportation pour les entreprises américaines.

Ainsi, dit-elle, la Chine est, non seulement « une partie intégrante de l’économie mondiale, mais également le ferment indispensable de la croissance. » Elle conclut ce paragraphe par une évidence prenant le contrepied des craintes irrationnelles exprimées ça et là spéculant sur le « découplage commercial » entre les États-Unis et la Chine dont les conséquences seraient catastrophiques, non seulement pour les deux, mais également pour l’économie globale.

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Une autre idée force de l’article réfute l’idée générale que le processus d’intégration de la Chine à l’OMC n’aurait eu aucune conséquence sociale interne.

S’il est vrai, dit Fu Ying, que l’adoption par Pékin d’une pensée commerciale globale fut un accélérateur de la croissance chinoise, des transferts de technologies, de l’accès à des marchés d’exportation essentiels sur tous les continents et, en Chine, le levier d’un progrès économique et social spectaculaire, il est faux de croire que l’ouverture se serait accomplie sans dommages collatéraux pour la société et les entreprises chinoises.

De nombreuses usines, brutalement lancées sans protection dans le chaudron de la compétition mondiale n’ont pas survécu ; leurs ouvriers perdirent leur emploi par centaines de milliers ; dans le même temps, la révision ou l’abolition de plus de 2000 lois et règlements nationaux et de près de 200 000 législations locales ébranlèrent le socle même du fonctionnement socio-économique et politique du régime.

Enfin, après avoir pris la précaution de répéter la détermination chinoise à ne pas céder aux pressions commerciales – « ceux » dit-elle, « qui spéculent que, sous les effets d’un recul économique, la Chine accepterait de transiger, prennent leurs désirs pour des réalités » - Fu Ying reprend en miroir la vieille théorie politique réformiste chinoise selon laquelle les ajustements internes sont attisés par l’effet de l’intégration de la Chine au monde, dans un contexte, dit-elle, où il est nécessaire de « maintenir un esprit de coopération constructif avec les États-Unis ».

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Entre pressions et dialogue, le souvenir de Kang Youwei.

Portait de Kang Youwei. Mandarin lettré issu d’une famille de fonctionnaires, Kang milita sous la pression étrangère pour réformer la Chine et la mettre en mesure de résister à l’emprise des puissances coloniales. Il fut contesté par l’impératrice Cixi et les conservateurs sous l’égide de Yuan Shikai, au point qu’il dut s’enfuir au Japon.


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Au moment même où les féroces tensions de la guerre commerciale avec Washington pourraient se relâcher avec l’invitation adressée par le secrétaire d’État américain au Trésor Steven Mnuchin à Liu He, le plus proche collaborateur de Xi Jinping et son ami d’enfance, vice-premier ministre grand ordonnateur de l’économie chinoise, - la réflexion de Fu Ying est une claire indication de la manière dont la mouvance politique libérale chinoise voit l’interaction de la Chine avec l’extérieur et avec les États-Unis.

Après l’échec récent de la mission aux États-Unis de Wang Shouwen, le vice-ministre du commerce (lire : Violence de la guerre commerciale et espoir de conciliation.), la perspective d’un nouveau cycle de négociations au plus haut niveau possible - l’invitation a été acceptée le 13 septembre par Gao Feng, porte-parole du Ministère du commerce -, résonne en harmonie avec le commentaire de Fu Ying [2].

Lui-même renvoie à la très ancienne vision des réformateurs chinois qui, depuis Kang Youwei (1858 – 1927) tirent profit de la force des pressions étrangères pour attiser les réformes internes.

En réalité écrit-elle, « les modifications de la relation avec les États-Unis, pourraient aider la Chine à se réformer elle-même ». (…) « Certaines exigences des groupes américains telles que la quête d’une meilleure ouverture du marché chinois entrent directement en résonance avec les recommandations des dirigeants chinois eux-mêmes et leurs dernières initiatives. »

« Huit des onze mesures d’ouverture récemment annoncées par le Président Xi Jinping en avril dernier sont entrées en vigueur dans le domaine des banques, des assurances, de la notation du crédit indépendante et des enquêtes sur les sociétés (« due dilligence »), tandis que le gouvernement travaille à améliorer l’environnement des affaires, à renforcer le respect du droit de propriété, dans l’intérêt des entreprises étrangères et chinoises ».

Elle ajoute cependant un bémol. Alors que, « dans ce contexte, la Chine peut tirer profit des pressions extérieures pour contourner les résistances internes aux réformes, un durcissement de la guerre commerciale pourrait avoir l’effet inverse de freiner l’ouverture ».

En conclusion, l’article réaffirme la nécessité du dialogue sur des sujets d’intérêt commun qui au-delà du commerce touchent au climat, au crime transnational et à la prolifération nucléaire.

Après quoi, reconnaissant que les adeptes de la confrontation dans les deux camps resteront sourds à ses conseils, en diplomate chevronnée, faisant une allusion indirecte aux tensions de la présidence Trump, elle incite les élites chinoises à rechercher le dialogue et les points de convergence sans tenir compte dit-elle « des profondes fractures socio-politiques et des disparités économiques qui traversent l’Amérique. »

Les risques de l’affirmation de puissance.

A Munich, en février 2018, Fu Ying a du répondre au MAE allemand Sigmar Gabriel qui accusait la Chine de mettre en œuvre un projet géopolitique sous couvert de ses projets des « Nouvelles routes de la soie ». Ce n’était pas le seul objet de son discours, mais il est remarquable qu’en opposant un démenti, elle a reconnu que Pékin ne communiquait pas assez. A un séminaire sur la Corée du Nord et le désarmement nucléaire de la péninsule elle a aussi dénoncé les accusations du Pentagone qui rangeaient la Chine dans la catégorie des menaces contre l’Amérique et fait la promotion d’un système de sécurité "inclusif " englobant la Corée du Nord opposé à un système "exclusif" stigmatisant Pyongyang.


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Tout en suggérant au régime chinois de rester ouvert au dialogue, Fu Ying développe et utilise l’amalgame s’appuyant sur les conséquences néfastes des errements interventionnistes prosélytes américains datant de l’après-guerre, pour affirmer que la démocratie est synonyme de chaos.

Par raisonnement analogique et alignée à la doctrine du Parti, elle affirme qu’appliquée en Chine, elle provoquerait les mêmes effets d’ébranlement et de désordres qu’au Moyen Orient ou en Afghanistan.

Appelant à la rescousse la doctrine confucéenne qui spécule sur la capacité d’harmonie particulière de la pensée chinoise, le raisonnement conforte l’affirmation du régime selon laquelle le Parti Communiste auteur d’indéniables progrès socio-économiques au cours des 30 dernières années est le seul qualifié pour gouverner la Chine et que toute remise en question de son pouvoir est dangereuse pour la stabilité du pays.

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S’il est vrai que l’hypothèse de désordres politiques provoqués par la contestation du régime est recevable, il n’est pas certain que l’absence de contre pouvoir autorisant les excès répressifs contre les frondeurs et les perturbateurs ne provoquera pas un retour de flamme socio-politique interne.

De même à l’extérieur l’affirmation géopolitique des « caractéristiques chinoises » comme un modèle global, suscite déjà des réactions de rejet.

Le 10 septembre, le South China Morning Post publiait un article qui s’interrogeait sur la disponibilité de la classe moyenne chinoise individualiste à exprimer les sentiments patriotiques que sous-tend la politique de raidissement de Pékin face à Washington.

Propriétaires rompus à un mode de vie occidental, adeptes des réseaux sociaux de weibo, critiques de la pollution et des désordres de la bourse polluée par des délits d’initiés, ce segment de la population chinoise est plus proche des "valeurs occidentales" que du dogme nationaliste teinté de solidarité collectiviste promu par le département de la propagande.

Et il n’est pas certain qu’il soit prêt à sacrifier ses intérêts individuels au profit de la puissance de l’État, maître d’œuvre de « la renaissance nationale. » La tension entre le Parti et cette classe sociale bourgeoise forte d’au moins 200 millions de Chinois est d’autant plus probable que le régime paraît bien décidé à lui faire payer par ses augmentations d’impôts et sa politique de répression des dissidences, le prix fort de son bras de fer avec Washington.

Le 13 septembre un autre article du SCMP décrivait les conséquences internationales de la posture de Pékin proposant son modèle politique au monde. L’idée maîtresse était que les États-Unis n’étaient pas les seuls à se raidir contre l’emprise agressive des finances chinoises. Récemment les mêmes rejets ont eu lieu en Allemagne, en France, en Australie, au Japon et au Canada.

Notes :

[2Les perspectives de cette détente doivent cependant être considérées avec prudence. S’il est vrai que le Ministère du commerce a répondu favorablement, il faut se souvenir que la dernière expérience de Liu He aux États-Unis fut une humiliation après que D. Trump ait refusé d’endosser l’accord que l’ami du président chinois avait conclu avec Mnuchin dont, du coup, la crédibilité a été sérieusement écornée en Chine.

Le moins qu’on puisse dire est qu’au-delà de sa position de façade exprimée par Fu Ying (sérénité, conviction et ouverture au dialogue), le gouvernement chinois se méfie de « la stratégie trumpiste du contrepied par tweet. » Ajoutons que politiquement, aux États-Unis comme en Chine, il est difficile d’apparaître céder aux pressions.

La possibilité que la guerre commerciale dure et s’aggrave ne peut donc être exclue. Tombée le jour même de la mise en ligne de cette analyse, la nouvelle d’une autre salve de taxes américaines touchant 200 Mds de $ d’exportations chinoises conforte cette hypothèse pressimiste. Aux États-Unis, la guerre touche déjà les fermiers et la grande distribution ; en Chine les « délocalisés » se relocalisent au Vietnam, en Malaisie et au Cambodge.

De part et d’autre du Pacifique, les crispations pourraient induire une baisse de la croissance et des mouvements boursiers erratiques provoqués par des réflexes moutonniers de ralliement ou de défiance à l’image de celui qui vient de tirer vers le haut les actions chinoises cotées à NY après l’annonce d’une possible détente.

Pour autant la perspective d’une guerre froide commerciale réduisant les échanges à néant est improbable.


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