›› Chronique
La formidable ombre portée maoïste en Asie.
Après la victoire de Mao et l’établissement de la République Populaire, le 1er octobre 1949, l’Asie avait subi la première secousse de la guerre de Corée (25 juin 1950 – 27 juillet 1953) où les volontaires des Nations Unies, dont un bataillon français, sous la coupe des Américains affrontèrent l’armée de Kim Il Sung et les volontaires chinois du général Peng Dehuai.
Simultanément, Pékin apportait un appui massif aux partisans communistes du Vietminh contre le corps expéditionnaire français d’Indochine dont les premiers effets se firent tragiquement sentir le 12 octobre 1950 à Caobang à 15 km de la frontière chinoise. (Les pertes françaises furent de 2000 tués et 3000 prisonniers). La défaite française à laquelle la Chine a beaucoup contribué, fut consommée moins de 4 ans plus tard par le désastre de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954.
Ailleurs en Asie, les régimes flottaient aux prises avec les guérillas communistes en Thaïlande, en Malaisie, au Sud-Vietnam, aux Philippines et en Birmanie auxquelles Pékin allait augmenter son aide. En 1964, l’année de la reconnaissance, le Cambodge était déjà aux prises avec le mouvement radical Khmer Rouge, apparu pour la première fois en 1951 sous le contrôle du Vietminh qui sera remplacé par la Chine en 1965. Trois ans plus tard, le Roi Sihanouk, faisant le pari que l’Asie deviendrait communiste, tournait le dos aux Américains et entamait un virage idéologique qui se terminera par le rapprochement du Royaume avec la Chine dont l’appui aux Khmers Rouges eut pour le pays des conséquences dévastatrices.
Quant aux Américains, militairement présents dans l’Indochine française depuis 1950, ils avaient entamé une escalade militaire qui ne cessa de s’amplifier jusqu’à l’offensive du Têt, le 30 janvier 1968, tandis que, depuis 1965, la Chine envoyait au Vietnam des unités anti-aériennes et du génie en appui des combattants Viêt-Cong, avec pour mission la lutte contre les bombardements américains et la réparation des routes et voies ferrées endommagées. L’appui chinois qui compta plus de 300 000 hommes, libéra une grande partie de l’armée nord vietnamienne que Hanoi envoya au sud combattre les Américains.
Face aux progrès des mouvements de guérillas soutenus par la Chine dans l’ancienne Indochine française et confrontés aux insurgés dans leurs pays ou à leur périphérie, le 8 août 1967, l’Indonésie, les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande et Singapour créèrent l’Association des Nations de l’Asie du Sud-est (ANASE ou ASEAN), dont le but était le renforcement national, le développement économique et la lutte conjointe contre le communisme.
Ce n’est qu’après la mort de Mao en 1976, un an après la défaite américaine au Vietnam et l’arrivée au pouvoir de Den Xiaoping en 1978, que la Chine cessa son appui aux mouvements d’insurrection en Asie. Cette évolution aboutit en 1979 à l’établissement des relations diplomatiques entre Washington et Pékin, 15 ans après la reconnaissance française et huit années après l’entrée de la Chine communiste à l’ONU, le 25 octobre 1971, à la place de Taïwan.
La Chine mal connue et idéalisée.
En 1964, l’année de la reconnaissance, peu d’observateurs avaient une conscience claire de ce qui se passait dans une Chine agitée de transes idéologiques dont le Parti Communiste chinois n’a pas fini de compter les victimes et de réécrire une histoire dont il fut lui-même le bouc émissaire très fortement malmené. A l’époque, rares étaient les voyageurs en Chine capables d’une appréciation objective de la réalité d’un pays où les étrangers étaient tenus à longueur de gaffe.
Quant aux correspondants de presse, un nombre non négligeable d’entre eux étaient idéologiquement acquis au régime comme, « Buchett l’Australien, Winnington l’Anglais et aussi l’ex-Américain Epstein, en somme des bourgeois intellectuels, qui par idéologie étaient devenus communistes », cités par Lucien Bodard dans « La Chine en Douceur », Gallimard Paris. 1957.
Non seulement l’accès à l’information était limité mais la petite société des journalistes et des diplomates étrangers qui accompagnaient les délégations était emportée dans un tourbillon d’obligations protocolaires qui rendait tout recul objectif improbable et de surcroît diffusait une image de la Chine calibrée à « la tête du client » : « Aux bourgeois, les responsables exhibaient une Chine rassurante ; aux Titistes, une Chine titisante, aux Staliniens, une Chine stalinienne. Chaque invité était persuadé d’avoir vu une Chine réelle, alors qu’il avait visité un décor spécialement fait pour lui ». (…) « En fait le visiteur ne découvre rien d’anormal. Il est pris par l’atmosphère, les congratulations, le contentement de tout le monde, le dynamisme et la pureté. (…). Il y a comme un entraînement psychologique ». (Bodard, ibid.)
Or, entre 1958 et 1961, trois années seulement avant la reconnaissance, le vieil empire avait connu un des plus grands cataclysmes humains de son histoire, décrit par Yang Jisheng, dans son livre 幕碑 mu bei – Stèles – paru en Français en 2012 aux éditions du Seuil.
Historien et journaliste de l’agence Xinhua, l’auteur raconte, dans un récit hallucinant élaboré au long de dix années de recherche dans les archives de l’agence et dans l’arrière pays, le cauchemar vécu par les Chinois lors des famines du grand bond en avant : « j’appelle ce livre « Stèles », en mémoire de mon père, mort de faim en 1959, en mémoire des 36 millions de Chinois, également morts de faim, et en mémoire du système qui provoqua leur mort, et peut-être aussi en mémoire de moi, qui ai écrit ce livre ». Lire notre article 墓碑 mu bei de Yang Jisheng, est paru en Français.
Ce qui ne laisse pas d’étonner et en dit long sur l’aptitude des hommes à s’enfermer dans des réalités idéalisées, est que l’information sur ces tragédies existait, mais qu’elle était passée sous silence ou édulcorée. Pour ne parler que des sources françaises, l’Attaché militaire à Hong Kong dont les notes ont été publiées par Bernard Krouck dans « De Gaulle et la Chine », Ed. Indes savantes 2012, rapportait déjà dans un rapport du 28 octobre 1958 les récits de voyageurs qui tenaient à rester anonymes pour protéger leur autorisation de se rendre en Chine :
« des cuves en maçonnerie ont été construites pour recevoir les cadavres, déterrés de leurs anciennes tombes ou, si le décès venait de se produire, portés par leurs proches auxquels il est recommandé de ne pas pleurer. Dans ces cuves surélevées, les cadavres pourrissent. Les vers servent à la nourriture des canards ou à la pèche. ».
Le 24 janvier 1961 une note du Quai d’Orsay évoquait « des jacqueries dans les campagnes et une situation alimentaire tragique ». Mais curieusement une synthèse de la Direction d’Asie Océanie, également du mois de janvier, faisait mine d’attribuer les famines à la sècheresse, aux inondations et « autres fléaux », sans préciser lesquels, ni se risquer à une analyse politique de la situation. (Note sur la Chine communiste de la Direction d’Asie Océanie, sous-série Chine, dossier 407, cité par Bernard Krouck).

