›› Editorial
Pour nombre d’historiens chinois, le serpent et ses légendes sont à l’origine de celles du Dragon. Dans sa recherche sur les mythologies chinoises, l’intellectuel Wen Yiduo 闻一多 1889-1946, professeur à Qinhua, suggère que le prototype primordial du dragon était le serpent. « Avant son élévation au niveau totémique d’un symbole impérial, le soi-disant dragon n’était en réalité qu’un grand serpent nommé « loong ».
« Au fil du temps, la tradition populaire a attribué au Serpent les caractéristiques d’autres animaux. La tête d’un cheval, la crinière d’un lion, les griffes d’un chien ou même des pattes, pour progressivement devenir le Dragon chinois tel que nous le connaissons aujourd’hui ». Le fait que le Serpent 蛇 est toujours désigné comme le petit Dragon 小笼 atteste de la connexion traditionnelle entre les deux.
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Depuis le mercredi 29 janvier, partout dans le monde les communautés asiatiques qui comptent près de deux milliards de Chinois, Malaisiens, Vietnamiens, Philippins, Thaïlandais, Coréens, Singapouriens, vivant en Asie ou expatriés, célèbrent l’entrée dans l’année du serpent de bois dont les premières festivités ont commencé le 28 au soir.
S’il est un moment où s’expriment avec une étonnante exubérance des ferveurs et croyances différentes de celles du monde occidental, c’est bien cette période de l’année dite de la Fête du printemps ou Nouvel an lunaire, 春节- Chun jie -.
Objet des plus longues vacances officielles de l’année en Chine, on la célèbre aussi dans toute l’Asie parfois sous d’autres noms. Au Vietnam dont le nord est fortement sinisé, c’est la « fête du Têt ». En Corée « Seollal » ; au Tibet « Losar ».
Officiellement en Chine les vacances administratives prendront fin le 4 février, mais les mouvements de population se prolongeront encore deux semaines après cette date.
Comme chaque année la période est celle d’une gigantesque migration des familles qui se retrouvent dans toute la Chine pour célébrer l’événement. Selon le ministère des transports, le réseau ferré met depuis le 14 janvier chaque jour en œuvre 14 000 trains qui circuleront pendant 40 jours jusqu’au 22 février pour transporter des centaines de millions de passagers.
Au total ce sera plus du 9 milliards de voyages individuels dont 80% se feront par la route.
Pour les fidèles, le cycle cosmologique des animaux du zodiaque du calendrier lunaire, tempéré par les 10 ascendances terrestres, détermine pour chacun selon son signe, à la fois une espérance auspicieuse de fortune, de sentiments amoureux, de santé et de travail, et une série de mises en garde, destinées à éviter les revers.
La période est ainsi une impressionnante célébration socio-culturelle d’attachement aux racines où resurgissent, portés par l’espoir d’une félicité à venir et le souci de tenir à distance les revers de fortune et les mauvais esprits, les rites d’appartenance familiale et à la communauté.
Parmi eux, le nettoyage méticuleux des habitations 扫房日 Gua Fang Ri qui chasse les mauvais esprits une semaine avant le Nouvel an, les danses du dragon, 舞龙, exorcisant le monstre, les visites et les offrandes au temple expressions populaires d’espoirs prosaïques de réussite aux examens de la progéniture, de bonne santé et de fortune, et, malgré les restrictions officielles, les feux d’artifice 烟花.
La fonction de la débauche de pétards est non seulement festive, mais également marquée par l’ancestrale tradition de tenir à distance le « Lion Dragon » un monstre qui, selon la légende, attaquait les villages et dévorait les enfants, mais craignait les bruits sourds et la couleur rouge.
Ça tombe bien, le rouge couleur de la prospérité et du bonheur est omniprésent. On le retrouve dans toutes les décorations, sur les portes et dans les rues, souhaits de bonheur Fu 福 et d’opulence par le biais du poisson Yu 鱼 homonyme de Yu 余 qui signifie surplus. Le rouge est aussi la couleur des enveloppes cadeau 红包, hongbao - entre parents et amis.
Les célébrations s’achèveront le 12 février prochain par la fête des lanternes 元宵节, quinzième jour de la Nouvelle lune. La tradition qui se perpétue depuis les Han de l’Ouest (206 av. JC - 25 ap. JC) marque la fin de l’hiver et le premier jour, devenu la Saint Valentin chinoise, où les jeunes filles de bonne famille étaient autorisées à sortir de chez elles pour admirer les lanternes et rencontrer des garçons.
Quant au sens des symboles, dans les légendes chinoises, le Serpent ou « petit Dragon 小 龙 » a évolué d’une image vénérée inspirant l’adoration à celle funeste d’une synthèse d’insuffisances ou même à celle effrayante annonciatrice d’un danger mortel.
Le Serpent. Du mythe vertueux des origines aux répulsions populaires.
Comme de nombreux mythes des origines à travers le monde, la mythologie chinoise ancienne relie également les serpents aux thèmes de la création et de la procréation. Selon l’une des plus anciennes histoires racontée dans le Classique des Montagnes et des Mers 山海经, Fuxi 伏羲 et Nüwa 女娲, les deux premières divinités à visage humain surgis du chaos primordial avaient une queue de serpent.
Elles se marièrent et façonnèrent les Dieux des quatre saisons et les premiers humains à partir de l’argile de la terre.
Le culte des serpents persiste encore aujourd’hui. Dans de nombreuses zones rurales de la province du Fujian, les « temples du roi serpent 蛇 王 » sont courants. À Nanping, au Nord-ouest de Fuzhou, où le Serpent est un totem local, pendant la Fête des Lanternes, les fidèles dansent et défilent avec des lanternes serpent en bambou en quête de la bénédiction de la divinité serpent.
Chaque année, le 7e jour du 7e mois lunaire, on célèbre aussi le « Festival du Roi Serpent ». Des personnes de tous âges – hommes, femmes, jeunes et personnes âgées – tiennent dans leurs mains des serpents vivants et dansent au son des tambours.
La légende du Serpent blanc.
Très populaire en Chine pour les thèmes mélangeant le fantastique et le réel qu’elle véhicule touchant à la séduction et à la liberté des femmes, à leur courage et à leur détermination, « la légende », dit Brigitte Duzan « a ensuite été l’objet de multiples développements et variantes, en littérature d’abord, avant de faire l’objet d’adaptations à l’opéra et au cinéma qui en ont chaque fois fait évoluer le récit et les manières de le lire, en fonction des préoccupations du moment. »
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Mais l’histoire la plus célèbre en Chine datant des Ming est celle d’un « Serpent blanc – 白蛇传 - » qui, aspirant à vivre comme un humain, s’est transformé en une charmante dame, Bai Suzhen 白素貞. Adoptée comme le symbole de l’amour féminin sincère, elle est, au premier regard, tombée amoureuse d’un médecin respecté Xu Xian 許仙 auquel les Chinois attribuent les qualités de sagesse confucéenne.
Mariés, ils ont un enfant ensemble, mais leur bonheur est de courte durée au moment où le moine bouddhiste Fahai 法海 découvre la nature originelle du serpent Bai Suzhen.
Mortifié d’apprendre que sa femme est un reptile, Xu Xian meurt d’une crise cardiaque, mais Bai Suzhen la femme serpent, usant de ses pouvoirs surnaturels, le ressuscite et se bat pour son mariage et sa liberté de rester une femme terrestre.
Vaincue par le moine Fahai elle est emprisonnée, tandis que Xu Xian, devenu moine meurt en l’attendant sans avoir réussi à la libérer. Leur fils y parvient en détruisant la pagode Leifeng où elle est enfermée, mais Bai a le cœur brisé d’apprendre que son mari est mort.
La légende se termine par une bonne morale puisque finalement Bai Suzhen triomphe des vastes cataclysmes naturels déclenchés par le moine Fahai pour défendre becs et ongles les différences entre le réel et l’imaginaire, qui, on le sait, sont, dans la culture traditionnelle chinoise, étroitement imbriqués.
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Progressivement, pourtant au fil du temps, dans les contes populaires, l’image du serpent s’est rapprochée d’une symbolique moins vertueuse. Déjà, durant la dynastie Tang (618-907), quatre siècles et-demi avant les Ming, certaines légendes rassemblées sous le titre « d’événements étranges » mettaient en scène un esprit serpent meurtrier.
L’une d’entre elles raconte l’histoire cruelle et très prosaïque d’un jeune homme nommé Li Huang, fils d’un commissaire au sel et au fer de Longxi, au sud de Lanzhou sur la route du Grand Ouest, qui avait été invité chez une belle femme veuve toute vêtue de blanc.
Rencontrée sur le marché de Chang’an, devenue Xian et capitale de l’Empire, elle lui avait emprunté 30 000 pièces d’argent. Arrivée chez elle avec Li, elle lui proposa de l’épouser s’il effaçait la dette. Ce qu’il accepta pour son malheur.
Peu après, dit la légende, son corps commença à dégager une mauvaise odeur de poisson, ses membres s’alourdirent et il fut saisi de vertiges. Lorsque ses amis le retrouvèrent mort, seule sa tête avait été préservée, son corps tout entier s’était transformé en eau.
En visitant la demeure désertée de la veuve blanche, ils trouvèrent sous les feuilles du savonnier de la cour qui avaient pris la couleur de l’or, les 30 000 pièces d’argent. Après cette histoire, les habitants du village racontèrent qu’un gros serpent blanc apparaissait souvent sous l’arbre.
Toujours à l’époque des Tang l’impératrice Wu Zetian (624-705), seule femme chinoise devenue empereur de Chine après avoir, grâce aux moines bouddhistes, interrompu le cycle patriarcal des empereurs confucéens, avait l’habitude de changer le patronyme de ses ennemis pour leur attribuer des noms de serpent.
Ainsi pour elle, qui avait l’habitude d’assassiner ses opposants, l’impératrice Wang – 王 -, la première épouse de son mari, l’Empereur Tang Gaozong, 3e de la dynastie, devint Mang – python - 蟒 -. Ses cousins Wu 武 qu’elle considérait comme ses ennemis, avant de les trucider, devinrent Fu 蝮 – vipère -.
Au passage, en Chine, dans l’imaginaire populaire survit encore de nos jours la réputation funeste des dangereuses séductrices assimilées à des serpents qui mènent au désastre la vie des hommes qu’elles ont séduits.
Il faut se rendre à l’évidence, en cette Nouvelle année, les bons vœux de nos amis Chinois doivent triompher des préjugés attachés au Serpent en puisant dans les qualités dont il est malgré tout crédité. On le dit en effet sage, réfléchi, discret, intuitif, intelligent, rusé et fin stratège.
Il n’en faut pas moins pour neutraliser l’image souvent répulsive qui s’exprime dans les dictons populaires.
Par exemple dire d’une personne qu’elle a « le cœur d’un serpent et d’un scorpion 蛇蝎心肠 » signifie, on l’aura deviné, qu’elle est mauvaise et vicieuse ; ou parler d’un « Serpent qui essaye d’avaler un éléphant 蛇吞象 » décrit la cupidité ; « un nid de serpents et de rats 蛇鼠一窝 » (en Français « panier de crabes ») signifie que tous les affreux sont de connivence les uns avec les autres, rassemblés au même endroit ; et encore, mais la liste n’est pas close « les fantômes des bœufs et les dieux serpents (牛鬼蛇神) » sont une métaphore à large spectre pour désigner le vaste éventail des mauvaises gens.
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Mais, preuve s’il en fallait que les mythes humains sont universels et se croisent, notons que l’image du serpent pervers, symbole de la tentation maléfique n’est pas seulement chinoise. Dans notre Genèse, premier livre de la Bible, c’est le serpent Nahash qui incite le couple primordial Adam et Eve à goûter le fruit défendu de la connaissance.
En France, le mythe de la femme-serpent existe également. Telle est l’histoire issue de la mythologie gauloise de la fée Mélusine à queue de serpent qui épousa un humain mais dont le bonheur fut détruit par une Fée jalouse.
Réplique du moine Fahai de la légende chinoise du Serpent blanc, la Fée Jalousie dont on retrouve l’archétype dans de nombreux contes occidentaux (Cendrillon, la Belle et la Bête, l’enfance du Roi Arthur) dévoila le secret de Mélusine. Après avoir vertueusement construit des villes, villages, châteaux et abbayes, la pauvre Mélusine retourna à sa forme originelle de Serpent.
Encore tout récemment, le roman feuilleton fantastique « La Vouivre » de Marcel Aymé (Gallimard, 1989), met en scène un animal fabuleux mi-serpent mi-chauve-souris, qu’il présente comme une ravissante jeune femme, venue se mêler à la vie quotidienne des paysans de Franche-Comté.