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Une esthétique rudimentaire.
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Impossible de passer sous silence le film d’animation « Niu Lai 牛来 - Le veau arrive » à l’esthétique épouvantable et aux techniques d’animation rudimentaires projeté début août dans des salles vides au milieu de la dérision générale des critiques, mais dont les recettes cumulées depuis deux mois atteignent aujourd’hui 7 millions de $, résultats d’un engouement insolite de 2,2 millions de spectateurs.
Pour relativiser les actuelles hyperboles de certains commentaires, les chiffres sont tout de même très loin de ceux des champions du Box-Office comme Ne Zha 2 qui, depuis son lancement en janvier 2025, a rapporté 2,3 milliards de $ soit en moyenne 109 millions de $ par mois.
L’étonnant est ailleurs. Objectivement le film qui met en scène les symboles initiatiques du passage à l’âge adulte et de la famille solidaire est techniquement très mauvais. Sa qualité d’animation ne peut pas, même de très loin, être comparée par exemple à celle de Ne Zha 2. A sa sortie dans des salles vides, il avait cumulé les moqueries et les persiflages méprisants.
Deux mois plus tard pourtant, l’augmentation de la fréquentation des salles par une partie du public chinois ressemble à un engouement populaire.
Le film, devenu un phénomène inattendu du Box-Office chinois, a été réalisé en cinq ans avec les moyens du bord par un citoyen de Dalian et sa mère. Xin Yumeng 信雨萌 réalisateur sans expérience de 34 ans qui s’est chargé de l’animation et Sun Lifang, 孙丽芳à l’origine du scénario et de la chanson du générique qu’elle a interprétée elle-même.
Le 28 août, Le Figaro avait tenté une explication psychologique et moralement bienveillante de ce succès insolite à contre-courant des critères des productions à gros budgets et à l’audience spectaculaire que l’industrie appelle « Blockbusters » : « Niu Lai, le film « mauvais » mais « profondément humain qui secoue le box-office chinois ».
The Gardian parlait du « côté insolite du film » et de « l’authenticité de sa fabrication artisanale ».
La blogueuse hollandaise Manya Koeste, sinologue qui explore et analyse les réseaux sociaux chinois et leurs tendances sur « What’s on Weibo », devenu en 2025 « Eye on digital China » évoque le « pouvoir de la laideur » et « le succès paradoxal d’une production rudimentaire et déroutante ayant d’abord suscité des dérisions »
Puis, elle ajoutait en substance que le film d’animation en 3D d’un duo mère-fils qui n’avait rapporté que 342 yuans (50 dollars US) le jour de sa sortie, était devenu un phénomène viral.
C’était « son esthétique rudimentaire qui avait créé l’engouement populaire propulsant Niu Lai dans le top 10 des films d’animation chinois de l’année. » Mais sur le vif, quad même sceptique, elle s’interrogeait « Est-ce un miracle dénué de sens ou le signe d’une évolution des sensibilités culturelles ? ».
Pour illustrer ses doutes, elle rapportait un échange sur Weibo entre Hu Xijin, l’ancien éditeur très nationaliste du Global Times et un de ses contradicteurs. Quand le premier expliquait l’engouement par le hasard d’un concours de circonstances amplifié par Internet, l’autre relevait avec raison que l’essentiel n’était pas d’analyser la qualité du film, mais de comprendre les raisons de l’engouement .
Pour Hu Xijin, « Niu Lai est dénué de sens, et l’explosion soudaine de sa popularité ne revêt pas non plus de signification particulière. Elle démontre simplement que des coïncidences hautement improbables peuvent survenir en toute circonstance, que les gens développent parfois des goûts à contre-courant ou des centres d’intérêt marginaux motivés par la curiosité, et qu’Internet a le pouvoir d’amplifier de telles coïncidences. »
« Je ne suis pas d’accord avec Hu sur ce point » objecte son interlocuteur. « Si Niu Lai est peut-être dénué de sens, son succès, lui, ne l’est pas. Qu’un film — que pratiquement tout le monde s’accorde à juger mal réalisé, voire, pour parler plus crûment, hideux et mauvais — parvienne à rencontrer un succès, ne serait-ce que modéré, sur le marché cinématographique chinois férocement concurrentiel, ne saurait être réduit à une simple coïncidence amplifiée par Internet. Mieux vaudrait examiner les mécanismes de cette viralité. »
La puissance mimétique des réseaux sociaux et l’imaginaire chinois.
Une des affiches du film dont l’élégance tranche avec l’esthétique rudimentaire de la scénographie.
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Le site « BoxOfficeHype.com » qui analyse l’actualité du cinéma et du divertissement offre une intéressante perspective de l’évolution des fréquentations de Niu Lai et de l’emballement public.
« Projeté dans les salles sans pratiquement aucune campagne marketing grand public, il n’a d’abord attiré que 236 spectateurs et n’a génère les premiers jours que 7 169 Yuans (1100 $ US). » (…)
(…) « Quand les réseaux sociaux ont découvert le film, les personnages, leur aspect étrange, les dialogues maladroits n’ont d’abord suscité que des moqueries devenues virales. »
« Puis quelque chose d’incroyable s’est produit. Les moqueries ont laissé la place à la curiosité. Devenue un phénomène sur les réseaux sociaux, le désir mimétique d’explorer l’insolite a propulsé Niu Lai au rang de véritable succès au box-office. Le 24 août 2026, [trois semaines après son lancement catastrophique] le film avait engrangé 45,17 millions de yuans (soit près de 7 millions de dollars). »
« Mais les chiffres du box-office ne racontent qu’une partie de l’histoire. L’autre volet encore plus singulier est que le film a été réalisé par un fils et sa mère sur une période de plus de cinq ans, avec des moyens extrêmement limités. »
D’où la question du site : « Comment Niu Lai est-il passé d’une sortie en salles quasi invisible à l’un des plus grands phénomènes cinématographiques viraux de l’été en Chine ? »
Une première approche de réponse est la puissance des réseaux sociaux. À mesure que des extraits circulaient en ligne, le public a été intrigué puis fasciné par l’animation très rudimentaire du film réalisée par ordinateur et par l’étrangeté à la fois singulière et primitive de la scénographie et des dialogues.
Du coup les producteurs ont bénéficié de la promotion gratuite des internautes. Chaque vidéo virale, devenue une bande annonce sans frais, faisait découvrir le film à un nouveau groupe de spectateurs potentiels, tous attirés par l’insolite.
Le mimétisme commercial de l’appât du gain s’en est mêlé. Constatant le succès d’une publicité simpliste et frustre, les salles de spectacle ont-elles-mêmes commencé à créer leurs propres affiches dessinées à la main qui elles aussi sont devenues un carburant de l’effervescence des réseaux sociaux.
Ainsi la promotion virale du film a-t-elle été assurées gratuitement par l’enchaînement - répulsion du public transformée en curiosité, suivie du mimétisme commercial des salles de spectacle, elle-même amplifié par les réseaux sociaux -.
En somme une machinerie de promotion naturelle qu’aucun studio n’aurait pu imaginer spontanément.
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Pour autant les analyses des raisons techniques de ce succès improbable ne disent peut-être pas l’essentiel.
Il est aussi probable que cette histoire d’un jeune veau vulnérable qui, au fil des épreuves grandit et durcit sa capacité de résistance tout en apprenant le courage et la solidarité familiale, parle à l’imaginaire chinois.
On retrouve l’idée de résilience et de courage nés des épreuves de la maturation chez Mencius 孟子. Quant à la force de caractère formée par l’apprentissage, elle croise aussi les exigences confucéennes de Justice et de rectitude morale conditions de la construction de soi 修身- xiu shen -
Enfin, l’attachement mis en valeur dans le film entre le veau Niu Lai et sa mère évoque la piété filiale - 孝xiao - valeur centrale du confucianisme.