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›› Editorial

La difficile « troisième voie » française en Chine et le dangereux brouillage de l’unité européenne

En se faisant accompagner par la Présidente de la Commission sans avoir coordonné les messages à Xi Jinping, le Président français a brouillé la cohésion de l’UE. Alors qu’il avait fait le choix de l’ouverture, gommant ou adoucissant les critiques, passant sous silence la question de Taïwan, la Présidente formulait des charges directes sans impasse ni concession.


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Après la visite en Chine du Président français qui s’était fait accompagner de la Présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen, on retiendra le commentaire de Wang Yiwei [1] Directeur du Centre d’Études européennes de l’Université du Peuple, « La Chine et l’Europe peuvent encore être des partenaires plutôt que des compétiteurs et des rivaux systémiques  ».

Le rappel par un proche de Xi Jinping de la principale critique faite par les Européens accusant Pékin de tenter, au travers de ses projets stratégiques et commerciaux, de modifier le fonctionnement des sociétés démocratiques à l’aune des « caractéristiques chinoises » éclaire le désir de Pékin de corriger une image jugée néfaste pour l’efficacité de ses relations internationales. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

Pour mesurer le chemin à accomplir entre le constat de Wang Yiwei et la réalité des perceptions de la Chine par l’UE, il faut se référer au discours de la Présidente Von der Leyen le 30 mars sur les relations Chine – Europe, en amont de son voyage à Pékin.

Charge d’Ursula Von der Leyen contre Pékin.

Pour la Présidente de la Commission, le durcissement de la Chine, passée d’une ère d’ouverture et de réformes à la prévalence donnée à sa sécurité et à la normalisation politique, exige de la part de l’UE une réponse axée sur la maîtrise des risques diplomatiques et économiques.


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Après avoir exprimé son admiration des philosophies de la Chine ancienne et de son importance globale depuis l’époque des premiers Han ; ayant pris acte de ses formidables développements et de sa montée en puissance au cours des quarante dernières années, elle a d’abord exprimé l’exigence d’un examen réaliste des rapports de forces : « Définir la stratégie européenne à l’égard de la Chine doit commencer par un constat objectif de l’état réel de la relation  ».

Sans ambages, elle a fait état d’une inquiétude articulée à la fois à l’extrême concentration des pouvoirs autour de Xi Jinping, accordant la prévalence absolue à la sécurité et à la collecte des renseignements y compris par le truchement des groupes industriels et de leurs coopérations internationales, le tout ayant abouti à une profonde défiance bilatérale.

« Il est clair que nos relations sont devenues plus distantes et plus difficiles ces dernières années. Nous assistons depuis un certain temps à un durcissement très délibéré de la position stratégique globale de la Chine qui s’accompagne d’une multiplication d’actions de plus en plus déterminées. ».

Pour elle, la récente rencontre entre Xi Jinping et Vladimir Poutine à Moscou qui marquait une inversion des rapports de forces entre la Russie et la Chine, a sonné une alarme portée par les paroles du président chinois lui-même. Adressées à Vladimir Poutine et faisant écho aux discours de politique intérieure du n°1 chinois, elles sonnaient une charge implicite contre l’Occident « Nous observons des changements inédits depuis cent ans dont nous sommes ensemble les artisans. »

Enfin, évoquant directement les préoccupations stratégiques concrètes des observateurs européens et américains, elle a, sans détours, mentionné les points chauds des faits accomplis de la marine chinoise en mer de Chine du sud et l’extrême montée des tensions avec Taïwan. Au passage, elle a rappelé que l’instabilité dans la zone créée par les démonstrations de forces de Pékin impactait directement les intérêts de l’UE dont les lignes logistiques transitent par le Détroit.

Pour autant, ayant sans concessions fait le bilan des divergences et des tensions sino-européennes, ses propositions n’allèrent pas dans le sens des Américains engagés dans une stratégie « rupture ». Un tel découplage européen est en réalité impossible compte tenu de l’ampleur des relations commerciales (850 Mds d’€ en 2022), ainsi que des intérêts et des coopérations réciproques progressivement construites depuis l’ouverture chinoise du milieu des années 90.

Maîtriser les risques.

Si la stratégie européenne de la Chine n’est pas une « rupture » à l’Américaine, elle comprend un arsenal de mesures destinées à protéger les intérêts de l’UE.


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La stratégie proposée par la Président de la Commission qui prenait note à la fois du fort déséquilibre des relations commerciales du fait de « la force du capitalisme d’État  » (le déficit de l’UE était de 395,7 Mds d’€ en 2022) et du durcissement de la position internationale de la Chine depuis l’avènement de Xi Jinping, visait plutôt à la maîtrise objective des risques.

La panoplie comprend le contrôle strict des investissements chinois en Europe, notamment dans le secteur des hautes technologies, l’exigence de réciprocité dans l’ouverture des marchés et plus d’engagement européen aux côtés d’autres partenaires en Asie du Sud-est, en Amérique du sud, avec la Nouvelle Zélande, l’Australie et l’Inde.

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Contrairement à la Présidente de la Commission, qui, sans ignorer les opportunités de coopération avait choisi de focaliser son attention sur une meilleure gestion du « risque Chine  », accompagnée par la relocalisation d’industries stratégiques, la réduction de la dépendance (notamment sur les terres rares et les batteries) et l’exigence d’une solidarité sans faille des pays de l’Union, le Président français qui était accompagné d’artistes et d’une soixantaine de chefs d’entreprises dont une dizaine de patrons de grands groupes (dont Airbus, Danone, EDF, L’Oréal, Veolia, Le Club Med, Safran, Orano et BNP Paribas) [2] avait choisi l’angle d’approche de la relance des relations culturelles économiques et commerciales.

Le parti prix d’ouverture positive du président français est même allé jusqu’à contredire la position de Paris sur les infrastructures G.5 de Huawei déjà frappées de restrictions en France.

Note(s) :

[1 Wang Yiwei qui fut aussi un diplomate membre de la Mission chinoise auprès de l’UE (2008-2011) est Docteur en relations internationales dont le secteur d’études n’est pas seulement l’Europe, mais également les États-Unis et l’OTAN, comme professeur chargé de cours au Centre d’études américaines de l’Université Fudan à Shanghai (2001-2008).

Intervenant souvent dans les réunions et les Forum internationaux (BOAO, Conférence de Munich, Shangri-La dialogue), chroniqueur prolifique et commentateur pour Foreign Policy, le South China Morning Post, Russia Today, CCTV/CGTN, Global Times, BBC, et le New York Times, ses principaux centres d’intérêt sont les Nouvelles routes de la soie, l’intégration européenne, la politique étrangère chinoise et les relations UE-Chine examinées dans le cadre des tensions Chine – États-Unis.

Éditeur de la série en 10 volumes « Dialogues chinois sur l’OTAN - 中国学者与北约系列对话 », il a publié six livres dont l’un examine « Le déclin de l’Europe maritime et la montée des civilisations post-maritimes ». Enfin, au poste de Vice-Président de « l’Académie de la pensée de Xi Jinping sur les caractéristiques chinoises », il est surtout le fidèle relais intellectuel de la politique étrangère du Président chinois.

[2La moisson appréciable de contrats signés par les entreprises françaises témoigne de l’implication directe de l’exécutif chinois décidé à favoriser l’a priori pro-Chine du Président français.

Airbus ouvrira en 2025 une deuxième ligne d’assemblage à Tianjin où 600 appareils A320 ont déjà été produits pour le marché chinois, deuxième du monde pour Airbus après l’Inde. A cette faveur s’ajoute une longue liste de commandes déjà signées depuis 2022 et l’achat de 50 hélicoptères 5 tonnes Airbus H160 .

EDF et CGN ont reconduit un accord datant de 2007 pour la construction de centrales nucléaires. Avec deux compagnies chinoises d’énergie EDF a également conclu un accord pour un projet de construction d’éoliennes en mer.

Le transporteur CMA-CGM, COSCO et le port de Shanghai ont signé un accord pour la production de bio-méthanol et d’e-méthanol.

SUEZ déjà impliqué dans le traitement des eaux usées (2019) d’un site industriel (1 Md d’€) a décroché un contrat de 50 ans de désalinisation d’eau de mer.

L’Oréal a signé un partenariat de trois ans avec Alibaba.

La filière porcine a obtenu de nouvelles autorisations d’exportations.

Le Château de Versailles et la Cité Interdite ont conclu un accord pour une exposition en Chine de 150 objets issus des collections de Versailles. Ils seront présentés au public chinois pour évoquer les échanges entre les deux pays au XVIIIe siècle durant l’année du soixantième anniversaire de la reconnaissance de la Chine par la France du général De Gaulle en janvier 1964.


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