›› Chronique
“淄博 烧烤 Zibo Shao Kao : Les barbecues de Zibo”. En mai 2023, la ville de Zibo au Shandong où avaient été déportés pour confinement 10 000 étudiants, fut après le relâchement des contrôles, submergée par une frénésie de barbecues conviviaux exprimant l’avidité pour les contacts humains directs des internautes dont les relations avaient, pendant près de trois ans, été limités à la sècheresse des contacts numériques.
A l’époque, plusieurs sociologues avaient aussi dénoncé l’instinct grégaire et frénétique de la jeunesse comme le symbole d’une société malade hypnotisée par les publicités consuméristes.
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Ces derniers mois, QC a à plusieurs reprises évoqué les tendances d’une jeunesse moins en phase avec le positivisme compétitif de l’appareil, manifestant parfois un relâchement dont certains excès confinent à un désenchantement politique.
(lire : La déshérence d’une jeunesse laissée pour compte et désenchantée et Les quatre « indésirés » de la jeunesse)
Remettant même en cause les objectifs politiques de cohésion et de mobilisation interne pour « la construction d’une société socialiste moderne 建设社会主义现代化社会 Jianshe shehui zhuti xiandaihua shehui » par l’énergie d’une renaissance nationale 国家复兴 – Guojia Fuxing », il ne fait aucun doute que le profond scepticisme d’une partie de la jeunesse pose un défi au Parti.
Il serait cependant erroné de croire que ces tendances nihilistes découragées seraient les seules manifestations rebelles au corsetage vertical de la société chinoise enfermée dans le dogme normatif du Parti.
Récemment, un projet de recherche conduit en coopération avec l’Institut Mercator pour les études chinoises (MERICS) et l’Institut Chine de l’Université de Trèves, intitulé « China Spektrum » [1] a mis à jour un dynamisme de la jeunesse d’une autre nature.
Infiniment plus positive que le « nihilisme » des adeptes du relâchement peuplant la mouvance des « Tang Ping 躺平 » ou celle des laissés pour compte « 烂尾楼 - lan wei lou - » mot à mot « immeubles inachevés et pourris », plombés par un sentiment d’échec, une nouvelle mode rebelle née en 2023 s’affirme et prend de l’ampleur.
Son nom imagé « Yanhuoqi 烟火气 » désigne une atmosphère « qi 气 » où dominent les expériences sensorielles du contact humain symbolisées par la chaleur du feu « 火 huo » et la « fumée 烟 » des grillades conviviales en plein air, dont la communauté des internautes lassée des rivalités de la compétition d’excellence ne cesse de faire l’éloge.
Après le confinement, une irrépressible avidité pour les contacts humains directs.
En mai 2023, la nostalgie des contacts humains dans l’animation des rues envahies par la foule et bordées de petits étals de nourriture de fortune avait explosé de manière spectaculaire à Zibo 淄博, ville industrielle sans attrait touristique particulier au centre du Shandong, 50 km à l’est de la capitale Jinan.
Alors que les restrictions nationales du confinement de la Covid-19 qui, au pic de l’épidémie, avaient claquemuré 300 millions de Chinois, venaient d’être levées, la ville où les mesures prophylactiques avaient déporté 10 000 étudiants, a soudain connu un afflux de près de 5 millions de visiteurs.
Pour le seul 29 avril 2023, la gare avait dû gérer l’afflux de plus de 80 000 voyageurs et la ville s’était transformée en un convivial « karaoké en plein air », dans une atmosphère envahie par la fumée des barbecues dont les brochettes se vendaient 2 Yuans (25 centimes d’€) pièce.
Mais pour ceux qui continuent de voir la société chinoise uniquement calibrée à l’obédience numérique réflexe et à la verticalité normative de l’appareil, le plus étonnant révélé par « China spektrum » est que parallèlement à l’insolite explosion de l’avide besoin de contacts humains à Zibo, au printemps 2023, après les frustrations du confinement, est aussi apparu un mouvement prônant une déconnexion radicale avec les écrans et internet.
Risque politique ?
La réflexion de la jeunesse qui tourne le dos aux automatismes frustrants et abrutissants des écrans, explore les moyens de résister à la « sur-numérisation » de la société.
Elle est portée par l’image de Zibo devenue le contre-exemple des impasses humaines et sensorielles provoquées par la sècheresse de la communication numérique. Comme souvent en Chine, son étendard est une expression devenue virale sur les réseaux sociaux « 烟 火气 yan huo qi – Ambiance de feu et de fumée - ».
La synthèse exprime le désir de renouer avec les expériences tangibles des interactions humaines quand, aujourd’hui, les relations et les échanges ne passent souvent que par les écrans.
La résistance qui, sur fond de nostalgie, s’exprime sur les réseaux sociaux où se multiplient les expériences commentées de complet abandon des portables ou des smartphones, pourrait, si elle prenait de l’ampleur, prendre à contrepied le projet normatif du Président Xi Jinping qui depuis 2012, s’applique à mettre sous le boisseau la moindre idée contraire.
En d’autres termes, alors que Xi Jinping ne cesse de calibrer les institutions et les forces politiques à sa main, la « résistance anti-digitale » rebelle à la standardisation numérique pourrait exprimer une respiration politique de contournement du carcan politique.
A l’été 2019, François Danjou avait publié la recension d’une analyse de Minxin Pei, Docteur en sciences politiques de Harvard qui faisait le bilan des verrous politiques et institutionnels mis en place par Xi Jinping pour tenir à distance toute opposition interne : Xi Jinping : Centralisation du pouvoir et fragilités politiques.
Une des idées maîtresses du travail était que les apparences de l’omnipotence pourraient ne pas rendre compte du foisonnement des contestations internes.
Aujourd’hui, après le nihilisme des adeptes de la résistance passive exprimée par la mouvance des adeptes de la « planche – 躺平 – » apparait sur les réseaux une nouvelle tendance rebelle contre le normatif digital par écran interposé.
Le mouvement cible directement les relations sociales déshumanisées et, de manière oblique, le contrôle étroit exercé par l’appareil sur les écrans.
Sur les réseaux les « anti-dépendance numérique » affirment que la technologie agit de plus en plus comme une forme de contrôle social, transformant les individus en « esclaves technologiques », dépendants inconscients des gadgets et des appareils numériques.
Le risque est que comme ce fut le cas à l’automne 2022, un ou plusieurs événements fédérateurs (Lire : https://www.questionchine.net/la-nebuleuse-disparate-des-opposants-a-xi-jinping ) coagulent une opposition de la jeunesse qui exigerait de participer plus activement aux projets de l’appareil qui façonnent son avenir.
Note(s) :
[1] « China Spektrum » s’est donné pour mission de « renforcer les connaissances sur la Chine en fournissant un aperçu nuancé des débats nationaux chinois. »
Au-delà de la censure croissante et des efforts du Parti communiste pour calibrer et orienter la pensée de la société, le projet s’applique à mettre à jour la diversité d’opinions des intellectuels, experts, entrepreneurs et citoyens chinois sur les défis et le développement actuels de la Chine.
Le travail explore aussi les discussions publiques mises en ligne sur les réseaux sociaux au long de trois axes d’analyse : 1) La vision d’avenir ? ; 2) Les défis de la mutation numérique ? ; 3) Le rôle de la Chine dans le monde.