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›› Editorial

La peur du chaos et la tentation de l’autocrate

Flottements au sommet.

Ren Zhiqiang, fils d’un ancien vice-ministre du commerce, lui-même ancien officier de l’APL, ayant fait fortune dans l’immobilier, fait partie de la nébuleuse critique de Xi jinping et du contrôle qu’il exerce sur les médias et l’information. Exprimant ses vues sur un blog lu par près de 40 millions de fidèles, il dénonçait la mise aux normes de la presse et des TV sommées de faire la promotion du Parti. En février 2016 son site avait été fermé. En novembre 2017, il a refait surface à Pékin à l’occasion d’un séminaire du magazine Caijing où, comparant la Chine à la Corée du Nord, il avait vertement critiqué la politique des migrants expulsés de la capitale. Lire : Nettoyage de la capitale et expulsions. Incendie et polémiques. Les migrants, « citoyens de seconde zone ».


*

A un mois de la nouvelle année du Cochon, en pleine tension avec Washington créant des angoisses au sein de l’appareil, que Xi Jinping et Trump ont tenté d’adoucir au cours d’un échange téléphonique le 1er janvier, en attendant les négociations prévues les 7 et 8 janvier à Pékin, après que, la veille, le n°1 chinois ait lui-même défendu son bilan dans une adresse aux Chinois [2], la croissance freine sévèrement, tandis que la bourse ayant dévissé de 30% entre janvier et octobre 2018 reste clairement orientée à la baisse.

Lire : China Shanghai Composite Stock Market Index

La conjonction de ces questionnements murissant sous la surface, dessine un paysage politique moins assuré pour le n°1 chinois. Minxin Pei, Shanghaïen d’origine, Docteur en sciences politiques de Harvard et éditeur de « China Leadership Monitor », souligne que les critiques directes comme celles de Xu Zhangrun fustigeant l’abandon de la limitation des mandats présidentiels ou de Xiang Sungzuo dévoilant les contradictions économiques sont rares.

Mais il ajoute que les réseaux sociaux ou même la presse officielle offrent, malgré la censure, suffisamment d’indices indirects témoignant d’une subtile érosion de la prééminence de Xi Jinping.

Accusé par ses opposants d’avoir, par ses affirmations intempestives de puissance, radicalement tourné le dos aux stratégies de prudence de Deng Xiaoping « – 韬光养晦 tao guang yang hui – littéralement cachons notre lustre et cultivons vos talents - », s’étant lui-même placé au centre de tout, il porte la responsabilité des tensions sino-américaines que tous voient comme cruciales pour le futur du pays.

Certes les fidèles alliés du Président comme Li Zhanshu, président de l’ANP, n°3 du Comité Permanent (CPBP), Zhao Keji, n°6 du CPBP président de la Commission de discipline, Ding Xuexiang, n°8 du Bureau Politique, secrétaire général du Comité Central, ou Yang Jiechi, membre du Bureau Politique ancien ambassadeur à Washington, ancien ministre des AE, ont publiquement exprimé leur soutien au Président. Mais d’autres caciques et non des moindres comme Li Keqiang, n°2 , Wang Yang, n°4 ou Li Yuanchao n°5 sont restés étrangement muets.

Plus encore, à la fin septembre, 2 mois après la critique publique de Xu Zhangrun, Deng Pufang, le fils aîné de Deng Xiaoping s’exprimant lors d’un séminaire national sur le handicap physique, appelait « à plus de réalisme, à garder la tête froide, à ne pas surestimer ses atouts et à se comporter avec moins d’arrogance. - “我們一定要有這种實事求是的態度, 保持清醒的頭腦, 知道自己的份量, 既不妄自尊大, 也不妄自菲薄, 堅持立足國情 ». Censuré en Chine, le discours a notamment été publié par le site 多维新闻, fondé en 1999 et basé à New-York sous le titre « 敏感時刻 鄧小平之子鄧朴方內部講話曝光 [全文]– Un commentaire sensible : le texte intégral du discours de Deng Pufang ».

La critique rappelait celle déjà ancienne de Yu Jianrong sociologue de l’Académie des Sciences Sociales qui en 2016 écrivait sur son blog « 1) Ne pas confondre assurance et arrogance ; 2) Ne pas considérer que le mépris des droits civiques pouvait être une méthode de gouvernement ; 3) Ne pas traiter l’Assemblée Nationale Populaire comme un ornement décoratif ; 4) Ne pas ostraciser les tenants d’une réforme politique dans le camp des ennemis ; 5) Ne pas considérer la constitution comme « du papier toilette » (en Chinois dans le texte :卫生纸).

Une autre indication que le Président moins assuré cherchait l’adhésion du Parti fut la publication le 10 août au moment du séminaire d’été de Beidaihe d’un long article de 10 000 caractères par le Quotidien du peuple qui rejetait la responsabilité de la guerre commerciale entièrement sur Washington, accusé de vouloir freiner la montée en puissance de la Chine.

Dans un style rappelant les hyperboles de la propagande maoïste, le journal publiait entre la mi-septembre et la première semaine d’octobre une série d’articles à la gloire de Xi Jinping « un dirigeant populaire, issu des “masses“ - 习近平总书记是从群众中成长起来的人民领袖 ». Suivirent 12 émissions de la télévision centrale intitulées « 平“语”近人 : 习近平总书记用典. A la rencontre du Peuple Paroles et maximes de Xi Jinping ».

Force et fragilités du centralisme.

Série de portraits de Xi jinping à Shanghai. Les intellectuels reprochent au n°1 chinois d’être sensible au culte de la personnalité, favorisant le culte de sa personne, la centralisation excessive du pouvoir et les hyperboles toxiques de la propagande.


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Il reste qu’en dépit des doutes exprimés depuis l’intérieur du sérail qui ne percèrent que rarement la surface de la scène politique chinoise, Xi Jinping a traversé sans trop de dommages apparents le séminaire d’été de Beidaihe. Contrôlant l’armée, tous les rouages essentiels de l’appareil, la totalité de la sphère médiatique, l’université et la recherche, il affirme sans faiblir sa stratégie de « renaissance » articulée au « rêve chinois » et à l’échéance de 2049, centenaire de l’avènement du Parti en Chine.

Protégé de tout contrepouvoir institutionnel, conforté par l’adhésion populaire qui, effrayée par la perspective du chaos, soutient sa bataille contre les corrompus et la mise en fiche indiscriminée de toute la population, à l’occasion utilisée pour éliminer les opposants, le n°1 paraît intouchable. Pour autant, sa position omnipotente qui en fait l’architecte central de toute chose l’expose plus qu’aucun dirigeant chinois ne l’a été depuis Mao.

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Pour la première fois depuis 2012, contrastant avec les hyperboles d’infaillibilité souveraine véhiculée par la propagande, le 40e anniversaire des réformes fut l’occasion de doutes apparus en même temps que les incertitudes de la croissance et l’impact de la guerre commerciale avec Washington.

Engagé dans une course pour restaurer la confiance des investisseurs, dissimulant au public les effets négatifs des tensions avec les États-Unis, l’exécutif s’est, tout en le niant, embarqué dans une nouvelle phase de soutien monétaire, au milieu de contradictions entre l’affirmation de l’héritage marxiste et le soutien aux entreprises privées, la promotion de l’innovation et le strict contrôle des centres de recherche et des universités, l’affirmation des droits, les promesses d’ouverture et le contrôle étroit de la société.

S’il est vrai que les protestations sociales paraissent moins virulentes que lors du mandat du couple Hu Jintao – Wen Jiabao, notamment parce que les médias n’en font plus état, tandis que l’Académie des Sciences Sociales jugulée ne publie plus ouvertement ses études, il n’en reste pas moins que, sous la surface, murissent des ressentiments publics aux effets potentiellement déstabilisants.

Ces derniers sont attisés par la mauvaise situation des migrants et de leur famille, les graves disparités sociales influant sur la qualité de l’éducation et des soins d’une partie non négligeable de la classe moyenne, la manipulation par les autorités locales du marché immobilier ou encore le désordre du système financier parallèle ciblant les épargnants naïfs. Autant de dysfonctionnements tributaires de réformes précisément handicapées par des blocages internes à l’origine des actuelles hésitations de l’exécutif.

Une chose est sûre, le potentiel de développement, aménagement du territoire, éducation des populations de l’arrière-pays, innovations, modernisation des campagnes, connexion internet, e.commerce, constructions de routes, voies ferrées, aéroports et barrages, reste entier.

Il confère à la Chine une profondeur stratégique incomparable. Mais ces leviers ne sauraient être pleinement efficaces sans une libération des énergies, des initiatives et des investissements privés aujourd’hui brimés par la rigidité de l’appareil, les références communistes et son obsession du contrôle et de la mise aux normes.

Notes :

[2Dans ses vœux aux Chinois, le 31 décembre, Xi Jinping, insistant sur les réalisations technologiques et sociales (retraités, vieilles personnes, militaires pensionnés, migrants) les grands projets d’aménagement du territoire a promis d’accélérer le cours des réformes et de l’ouverture « 我们改革的脚步不会停滞,开放的大门只会越开越大 ».

Répétant l’utopie que les « Nouvelles routes de la soie proposaient à l’humanité un futur commun et partagé - 我们将积极推动共建“一带一路”, 继续推动构建人类命运共同体, 为建设一个更加繁荣美好的世界而不懈努力 », il a rappelé la volonté de défendre fermement la souveraineté de la Chine « 中国维护国家主权和安全的信心和决心不会变 », quelle que soit la situation internationale dont les bouleversements sont les plus vastes depuis un siècle.


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