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La sulfureuse saga de la famille Bo

Les vagues de l’affaire Bo Xilai, qui secoue le monde politique chinois et menace de diviser le Parti, viennent de prendre une dangereuse dimension internationale.

L’avis de tempête fait suite à la demande officielle du gouvernement britannique aux autorités chinoises, publiée dans tous les journaux de la planète, de rouvrir l’enquête concernant la mort mystérieuse, en novembre dernier, dans une chambre d’hôtel de Chongqing, du consultant d’affaires Neil Heywood, de nationalité anglaise, marié à une Chinoise de Dalian et proche de la famille Bo.

Mort suspecte à Chongqing.

La requête de Londres à Pékin fait suite aux soupçons officiellement exprimés par des citoyens britanniques, convaincus que le décès de Neil Heywood, travaillant temporairement pour la société de renseignement stratégique Haklyut & Co., créée en 1995 par un ancien membre du MI6, était suspect. Neil Heywood avait en effet été déclaré mort suite à un abus d’alcool, alors même que ses amis témoignent qu’il ne buvait pas, tandis que sa dépouille qui n’avait pas été autopsiée, avait été incinérée avec un empressement insolite.

La relation entre la famille Bo et Neil Heywood, qui s’était rapproché du maire de Dalian par le truchement de son épouse chinoise, puis avait aidé son fils, Bo Guagua, étudiant dans des écoles privées britanniques, étant ainsi bien établie, les rumeurs déjà foisonnantes depuis la destitution de Bo, ont continué à enfler, impliquant même la deuxième épouse de l’ancien Secrétaire Général de Chongqing.

Celle-ci, que tout le monde connaît en Chine sous le nom de Gu Kailai (52 ans), descendante par sa mère d’un éminent mandarin de la dynastie Song, brillante avocate d’affaires, ayant étudié puis travaillé et plaidé avec succès aux Etats-Unis, célèbre par son livre « Comment gagner un procès aux Etats-Unis », serait aujourd’hui en examen pour corruption. Mais il y a peut-être plus grave après que la rumeur ne cesse de se dilater autour d’une querelle d’affaires qu’elle aurait eu, précisément, avec Neil Heywood, dont tout le monde soupçonne maintenant qu’il a été assassiné.

A ce point de l’histoire digne d’un roman noir, réapparait Wang Lijun, le chef de la police de Bo Xilai, son ancien compagnon de route dans le Liaoning et lors de la répression féroce du mouvement Falungong, dont la résonnance funeste avait suscité les mises en accusation de Bo pour complicité de crimes contre l’humanité dans une dizaine de pays.

L’escapade rocambolesque de Wang, le 6 février dernier, réfugié au consulat américain de Chengdu aurait, en fait, été une fuite pour éviter les représailles de la famille Bo à qui Wang aurait exprimé ses doutes sur les causes du décès de Neil Heywood, dont il était désormais persuadé qu’il avait été empoisonné. Au cours de son séjour dans les locaux du consulat qui a duré 18 heures, tout indique qu’il a livré des détails sur les réseaux de corruption rémanents à Chongqing encore connectés à Bo Xilai qui les protégeait.

Il a peut-être aussi fait part de ses soupçons sur les causes de la mort du consultant britannique et - information pour l’heure non révélée par la presse - de ses doutes sur celle du professeur de piano de GU Kailai, avec qui l’épouse de Bo Xilai avait récemment eu un différend. Il aurait enfin obtenu que Wen Jiabao « l’exfiltre » du Sichuan et le protège. A cet effet le Premier Ministre aurait envoyé à Chengdu une équipe de l’Unité Spéciale 8341, chargée de la sécurité rapprochée des hauts dirigeants.

Les meilleures sources chinoises à Pékin indiquent que l’utilisation par Wen de l’Unité 8341 au profit de Wang serait à l’origine des tensions graves avec Zhou Yongkang, ancien ministre de la sécurité publique, Président de la Commission Centrale pour les Affaires législatives et politiques, et membre du Comité du Permanent, numéro 9 du Régime, et principal appui de Bo Xilai.

Le Parti face à ses démons internes.

L’affaire Bo Xilai qui enfle de manière inquiétante porte un coup à la réputation de la Chine. Elle signale l’âpreté des rivalités internes entre factions, dans un contexte général où, face aux perspectives de plus en plus inéluctables de réajustement politique, les intérêts corporatistes enchevêtrés résistent bec et ongles pour perpétuer les prébendes. Enfin, elle rappelle que le paysage politique chinois, que beaucoup croyaient assaini, est encore encombré de luttes implacables et secrètes, dont certaines renvoient aux pires échauffourées de l’histoire du Parti.

Mais le monde a changé. Internet et ses avatars tels que Tweeter et Wikileaks, qui dévoilent les secrets les plus sombres à la vitesse de la lumière et avec une redoutable puissance d’ubiquité, mettent à nu les turpitudes des oligarchies du monde et ouvrent une ère nouvelle, en Chine comme ailleurs, des relations entre gouvernants et gouvernés. Parfois même, les projecteurs indiscrets de la transparence se tournent avec avidité vers le passé récent, dont les historiens n’ont pas encore fait le tour.

Ainsi surgissent du néant des histoires qu’on croyait oubliées et définitivement enterrées, mais dont le fil dénudé et toujours vivace déroule les trajectoires politiques troubles que les protagonistes auraient aimé oublier, mais qui jettent une lumière crue sur leur personnalité réelle. Avide de détails crus, le peuple impitoyable fait irruption dans la cour privée des grands. Il est d’autant moins enclin à l’indulgence qu’il a le sentiment que les sacro-saints secrets d’Etat qui verrouillaient l’information, n’étaient en fait que des expédients pour cacher les ribauderies des puissants.

A cet égard, la sulfureuse saga de la famille Bo, qui semble être surgie tout droit d’un passé aussi trouble que secret, fournit encore un fascinant miroir de la face cachée du Parti que la direction chinoise, qui pour l’heure n’a pas réagi, occupée qu’elle est à échafauder une contre attaque, tentera de voiler aussi longtemps qu’elle le pourra.

On ne remontera pas aussi loin dans l’histoire que Gu Kailai, aujourd’hui soupçonnée d’être impliquée dans une affaire de meurtre, et qui rattache sa généalogie aux Song d’il y a mille ans, mais seulement au début des années 90, quand, après la tragédie de Tian An-men se jouèrent les intrigues autour de la succession de Deng Xiaoping vieillissant, sur fond de lutte entre conservateurs et réformateurs.

Une série noire en trois actes.

Le premier acteur central de ce drame en trois actes est le propre père de Bo Xilai, Bo Yibo, l’un des tous premiers fidèles de Mao, que les Chinois adeptes des rêves et de merveilleux, avaient baptisés « les Huit Immortels », d’après les génies taoïstes des dynasties Tang et Song. Mort en 2007 à l’âge de 99 ans, le père Bo avait saisi toutes les occasions pour promouvoir la carrière de son fils.

1.- Jiang Zemin sur la sellette.

Lorsqu’en 1995 Deng Xiaoping reçut une lettre signée de six hauts fonctionnaires provinciaux et de Chen Xitong, membre du Bureau Politique et maire de Pékin, accusant le père du Secrétaire Général et Président de la République Jiang Zemin d’avoir été un collaborateur des Japonais, il la passa à Bo qui convoqua Jiang. Ce dernier mendia la protection de Bo Yi-bo qui la lui promit en échange de la promotion de son fils Bo Xilai. C’est ainsi que Chen Xitong, en porte à faux pour s’être affiché avec sa maîtresse He Ping, âgée de 15 ans, fut démis de ses fonctions pour corruption et condamné à 16 années de prison.

2.- Eviction de Qiao Shi

Après la mort de Deng en 1997, Bo Yibo aida également Jiang à se débarrasser de Qiao Shi, le tout puissant Président de l’ANP, apprécié des conservateurs comme des réformateurs, mais poussé à la retraite lors du 15e Congrès pour cause de limite d’âge. La protection procurée par « le dernier immortel » et par Jiang Zemin, ce dernier devant à Bo Yi Bo sa survie politique, alla même jusqu’à étouffer un scandale de corruption, où était directement impliqué l’autre fils de Bo Yi Bo.

3.- Machiavélisme cynique de Bo Xilai

Le deuxième acte de la saga, qui, si elle était vérifiée, serait teintée d’un machiavélisme cynique, digne de la grande époque de Mao, se joue à Dalian, l’ancien Port Arthur, dont Bo Xilai fut maire, puis secrétaire général de 1992 à 2000, avant de devenir, en 2001, gouverneur de la province du Liaoning.

La rumeur insistante explique que, désireux de se construire une image de « sauveur du Parti », le fils de Bo aurait identifié un enjeu politique et un levier d’action à sa mesure dans la crainte que commençait à inspirer au Parti la secte Falungong (plusieurs dizaines de millions d’adeptes en 1999).

Il y avait cependant un obstacle de taille. Le libéral Qiao Shi, poussé à la retraite en 1997, mais toujours influent et respecté, avait mené sa propre enquête, dont il avait conclu que « le mouvement Falungong procurait des centaines de bienfaits pour le peuple et à la nation chinoise et ne faisait pas le moindre mal » (David Palmer, « La Tentation du politique », article publié dans le numéro de Critique Internationale d’avril 2001).

Pour faciliter sa manœuvre et convaincre définitivement le Parti des risques posés par ces pratiquants pacifiques d’une religion syncrétique d’essence apocalyptique, combinant le Qigong traditionnel, la pratique de la méditation et la philosophie morale, Bo Xilai serait allé jusqu’à organiser, le 25 avril 1999, avec l’aide de Wang Lijun, la séance de méditation collective rassemblant 10 000 personnes autour de Zhongnanhai, le cœur inviolé et opaque du pouvoir politique chinois à Pékin.

Comme le souligne David Palmer, « cet événement au puissant symbolisme, révélateur des visées politiques du mouvement, provoqua la colère des autorités, qui, le 23 juillet 1999, décrétèrent l’interdiction du Falun Gong ».

Dès lors, Wang Lijun et Bo Xilai, tout à leur projet de promotion personnelle, participèrent avec une brutalité trouble à la répression féroce du mouvement qui donna lieu à des débordements éthiques et moraux tels, qu’ils furent dénoncés par la communauté internationale et firent l’objet de mises en accusation par plusieurs tribunaux dans le monde. Mais, à l’intérieur, tous furent couverts par la chape de plomb du système.


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