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›› Politique intérieure

Le foisonnement affairiste d’Internet, la prévalence du Parti et l’exigence de loyauté

Siège de 滴滴出行 à Zhongguancun dans le nord-ouest de Pékin. En 2016, à l’époque où la société était en pleine expansion, un article du Global Times décrivait les succès et la situation de monopole de DiDi. On pouvait y lire que le groupe détenait 99% du marché des taxis en Chine et plus de 70% des voitures particulières. La valeur de l’action qui était à 17,18 $, le 2 juillet au matin a brutalement chuté dans la journée à 12,77 $. Le 6 juillet, elle était à 11,68 $.


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Inflexible, l’appareil poursuit sa mise aux normes des entrepreneurs dont la surface financière en Chine et hors de Chine menace d’échapper à son emprise. Ce faisant, il adresse aux groupes privés saisis par un hubris de puissance, le message très clair qu’il ne saurait y avoir d’autre autorité que celle du parti. Aux investisseurs étrangers, les recadrages rappellent que leur lucrative aventure chinoise reste étroitement sous contrôle.

Après la mise au pas de Jack Ma, le fondateur d’Alibaba devenu en quelques années le géant chinois de la vente par internet, dont la filiale de paiement en ligne An’t group 蚂蚁 集团 ma yi jituan – la Fourmi, avait été touchée par un coup direct en pleine introduction en bourse à l’automne dernier (lire : Le micro-crédit en ligne percuté par le principe de précaution et la normalisation politique), la nouvelle cible des régulateurs est le milliardaire Cheng Wei.

Un géant chinois aux ambitions globales.

En avril 2018, en amont du salon auto de Pékin, Cheng Wei déclarait que sa société coopérait avec les poids lourds mondiaux Toyota, Volkswagen et l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, pour explorer le développement des véhicules électriques bon marché et les technologies des voitures sans chauffeur. Il ajoutait non seulement que, d’ici 2020, son réseau compterait 1 million de véhicules électriques et 10 millions en 2028, mais aussi que la Chine pourrait jouer un rôle central dans l’évolution des mentalités de l’industrie automobile du transport, vieilles d’un siècle.

Il promettait que Didi « aiderait l’industrie automobile chinoise à passer du statut de leader mondial quantitatif à celui de moteur global de l’innovation ». Disant cela, aligné sur les discours publics, il surfait sur la puissante vague chinoise de l’indépendance technologique portée par le slogan (China – 2025 – 中国制造 - 2025). Cet élan est aujourd’hui fragilisé par la brutale offensive du pouvoir politique contre lui.


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A 38 ans, cet ancien d’Alipay, société de paiement en ligne lancée par An’t group en 2004, est le fondateur en 2012 de la société de taxis Di Di Chu Xing 滴滴出行.

Ayant racheté en 2016 la branche chinoise des taxis UBER, Cheng est à la tête d’un groupe dont la valorisation boursière est estimée à 62 Mds de $. Avec 377 millions de clients annuels en Chine, il gère aussi une trentaine de millions de chauffeurs dans 16 pays étrangers dont la Russie (à Kazan), le Kazakhstan, l’Afrique du Sud, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, la République Dominicaine, le Mexique et plusieurs pays d’Amérique Latine.

Récemment Cheng Wei a commencé à explorer la piste des taxis sans chauffeur. L’ambition est en phase avec la vision du gouvernement chinois de construire un « réseau d’infrastructure numérique totalement connecté » basé sur des innovations de hautes technologies telles que l’intelligence artificielle, l’Internet des objets et l’apprentissage automatique.

A cet effet, Didi n’a pas lésiné sur les moyens. Ses laboratoires de recherche emploient 500 chercheurs en Chine et en Californie qui testent leurs travaux en liaison avec Toyota Motors. Récemment le groupe Suédois Volvo, propriété depuis 2010 du Chinois Geely a signé un accord avec Didi pour tester sa flotte de véhicules sans chauffeur équipés de système de conduite automatique « Didi Gemini ».

Une mises aux normes rapide et brutale.

Le 4 juillet, le régulateur chinois ordonnait de retirer de la vente les applications de Didi Chuxing proposées entre autres, par Apple, Huawei et Xiaomi. L’embargo portait un coup sévère au groupe juste après qu’il ait réussi l’une des plus lucratives introductions à la bourse de New-York des dix dernières années.


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Depuis le 28 juin, alors qu’il avait entamé son entrée à la bourse de New-York où sa valorisation approchait les 80 Milliards de $, avec ses actions en hausse de 28% à 19 $ par rapport à l’offre initiale de 14 $, le groupe est la cible des régulateurs chinois.

En moins d’une semaine, son statut est passé de favori des investisseurs à celui peu enviable de cible principale d’une brutale offensive du Parti pour mettre sous le boisseau la nébuleuse internet du pays. Si Didi n’est pas la seule entreprise visée, elle était de loin la plus connue, ayant une surface financière et internationale incomparable.

L’angle d’attaque auquel le public chinois n’est pas indifférent est la sécurité des données privées. Le sujet est d’autant plus sensible que l’introduction en bourse se fait aux États-Unis alors que les tensions entre Washington et Pékin ne faiblissent pas dans une ambiance hyper-nationaliste laissant peu de marge à la nuance. La brutalité et la rapidité de l’offensive étaient remarquables alors que montaient des rumeurs « d’atteinte à la sécurité nationale. »

Angela Zhang, qui dirige le Département de droit chinois de l’Université de Hong Kong, note qu’en cette période d’antagonisme sino-américain exacerbé, l’introduction en bourse aux États-Unis a inévitablement suscité des inquiétudes à Pékin sur le niveau de protection des données chinoises de Didi.

En moins de quelques heures, Pékin bloquait les achats de l’application Didi et ordonnait qu’elles soient retirées de la vente en ligne. Alors que le week-end du 4 juillet, le groupe tentait encore sans succès de dissiper les rumeurs selon lesquelles il aurait transmis des données confidentielles aux États-Unis après l’introduction au NYSE, sans perdre de temps, le régulateur annonçait dès le lundi 5 juillet matin une nouvelle vague de mesures.

Comme pour Didi, les inscriptions des utilisateurs à trois autres plateformes chinoises cotées aux États-Unis étaient suspendues. Selon les autorités, il s’agissait dit la parole officielle, permettre aux enquêteurs de procéder à des examens de cyber-sécurité.

Sécurité nationale et lutte contre les monopoles.

Un slogan de Xi Jinping, frappé au coin du bon sens, qui sert aussi de prétexte à la mise aux normes « Sans sécurité d’internet, il n’y a pas de sécurité nationale. 没有 网络 安全 ; 没有 国家安全 ». Il ajoute aussi : « sans informatisation, 没有信息化 ; il n’y a pas de modernisation, 没有现代化. »


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La déclaration officielle n’expliquait pas les raisons de l’enquête, ni ses limites, mais, en faisant clairement état « d’infractions graves » et de risques pour la « sécurité nationale » liés à l’Internet, elle montait l’enjeu à un niveau indiscutable.

Le 2 juillet, on pouvait lire sur le site de l’administration centrale chargée de la cyber-sécurité « Afin de prévenir les risques sur la sécurité nationale 为防范国家安全风险 et pour protéger l’intérêt public 保障公共利益, Didi Travel a arrêté l’enregistrement de nouveaux utilisateurs pendant la période de l’enquête 审查期间“滴滴出行”停止新用户注册 ».

L’autre angle d’attaque est la lutte contre les « trusts » qui ciblait aussi Alibaba. En avril dernier, ce dernier a été condamné à une amende record de 2,8 milliards de dollars pour violation des lois anti-monopoles.

Peu de temps après, l’autorité antitrust lançait une enquête contre « Meituan », le géant de la livraison de repas à domicile pour le même motif. D’autres grandes sociétés Internet, dont « ByteDance » la société mère de « TikTok » ont été convoqués devant les régulateurs et sommés de « placer les intérêts de la nation en premier ».

La campagne de mise aux normes a, dans le même mouvement, rappelé à l’ordre des centaines d’applications qui collectent sans mesure les données personnelles de leurs clients et les utilisent de manière inappropriée. Mais, preuve que DiDi est particulièrement ciblé, dans ces cas, le régulateur a seulement exigé que les fabricants d’applications corrigent leurs comportements. Il n’a pas ordonné aux magasins de téléphonie mobile de supprimer les applications.

Comme l’avait fait Jack Ma, Didi a déclaré qu’il coopérerait avec les autorités : « Nous prévoyons de procéder à un examen approfondi des risques de cyber-sécurité et d’améliorer continuellement nos capacités technologiques ».

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La mise au pas des géants de l’économie numérique ayant fait fortune dans un environnement sans concurrence au milieu de législations encore laxistes peut certes être analysée comme une reprise en main vertueuse réprimant les abus, notamment de ceux qui ne se conforment pas aux critères de transparence exigés lors des introductions en bourse ;

On peut aussi y voir la fin d’une situation où la prévalence était accordée sans mesure à l’esprit d’entreprise et aux affaires au détriment du sens politique du régime toujours enraciné dans un idéal socialiste.

De fait la versatilité de l’opinion publique qui, il y a encore peu, portait aux nues la réussite magistrale de Jack Ma et des spadassins du numérique, n’hésite pas aujourd’hui à les classer parmi les « profiteurs ennemis du peuple ». Le glissement est en ligne avec la prévalence socialiste de Xi Jinping imprimée à l’appareil.

Mais les applaudissements politiques de l’armée des internautes portent le risque de l’emphase immodérée.

Comme souvent en Chine, les slogans populaires véhiculent les symptômes des excès. Au début de 2018, la mouvance marxiste attisée par le n°1 proposait dans le magazine Qiushi, 求是 – quête de vérité – édité par le Comité Central, d’abolir la propriété.

Face à la bronca des entrepreneurs privés, dont il faut rappeler qu’ils sont le moteur de l’économie chinoise et la principale source des emplois, Xi Jinping dut se résoudre à une mise au point adressée aux entrepreneurs « Vous faites partie de la famille ».

Mais trois ans plus tard, surgit l’urgence politique contraire de limiter la puissance des entrepreneurs dont l’audience est multipliée par le net. En dépit des garde-fous installés par les cellules du Parti dans tous les recoins de l’économie y compris privée, il semble bien que le régime considère toujours le succès des jeunes entrepreneurs aux dents longues, comme une concurrence pour son pouvoir, notamment quand leur surface internationale se développe sans limites.


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