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« Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan

Pour qui veut comprendre les racines du mouvement indépendantiste taïwanais, sorti de l’ombre après la levée de la loi martiale en 1987, il faut lire les mémoires de Peng Ming-min 彭明敏, 88 ans, parues une première fois en 1972, après deux années d’un exil qui dura plus de 22 ans.

Traduites avec élégance en français par Pierre Mallet, elles viennent d’être publiées aux Editions René Viénet sous le titre « Le Goût de la liberté », traduction littérale du titre anglais « A Taste of Freedom » ; avec le sous-titre « Mémoires d’un indépendantiste formosan » (ISBN 2-84983-003-001).

Infatigable globe trotter de la liberté du peuple taïwanais, le professeur Peng, qui fut un temps le conseiller juridique de la dégation de Tchang Kai-chek aux Nations Unies, décrit le combat d’une vie pour la démocratie en évoquant ses racines chinoises - il parle de son « héritage ethnique » -, étroitement mêlées à ses expériences occidentales en France, en Suède et aux Etats-Unis, où il vécut ses longues années d’exil.

La force de l’empreinte occidentale s’ajoute à son éducation japonaise commencée avant-guerre et brutalement interrompue par le cataclysme de Nagasaki, dont il fut le témoin halluciné, après avoir perdu un bras dans un bombardement américain.

Désormais, la littérature française qui avait nourri ses rêves de jeunesse ne serait plus le seul intérêt de cet intellectuel studieux et appliqué, revenu à Taïwan, et dont la conscience s’éveilla progressivement au combat politique pour la liberté, au prix de tourments qui le tinrent très longtemps éloigné de son île natale.

1. La fracture.

Le premier choc, prélude à bien d’autres frustrations, fut sans conteste l’arrivée en 1945 à Taïwan des troupes dépenaillées et indisciplinées de la Chine nationaliste, venues prendre possession de l’Ile comme d’un butin d’une guerre qu’elles avaient déjà perdue sur le Continent.

Les espoirs que Formose accède à l’autonomie après 50 années du joug nippon s’étaient fracassés contre les exigences stratégiques américaines qui insistèrent pour rendre à la Chine la terre taïwanaise abandonnée au Japon par la dynastie Qing en 1895.

Mais c’est en février 1947 que se produisit l’irréparable fracture, quand les troupes du Maréchal Tchang, fidèles à leur tactique d’éradication massive et brutale des opposants, réprimèrent dans le sang le soulèvement des Formosans poussés à bout par la corruption et le népotisme des nouveaux maîtres, qui se livraient sans discernement au pillage systématique de l’Ile.

On ne connaîtra peut-être jamais le bilan exact de ces massacres qui fit, aux dires des historiens, entre 20 000 et 30 000 victimes, prélude à une longue dictature sous l’égide d’une loi martiale qui ne fut levée qu’en 1987.

A Taïwan, cette tragique occurrence de l’histoire est aujourd’hui officiellement commémorée sous le nom de « 2-28 大屠殺 er - er ba da tusha, grand massacre du 28 février ». Pour le KMT, reconnaître la réalité de ces sanglantes tueries ne fut pas chose facile. Longtemps objet d’une omerta totale, c’est seulement en 1995 que Lee Teng-hui, premier président élu au suffrage universel (et né à Taïwan) en fit pour la première fois publiquement état.

Le 28 février est aujourd’hui devenu une « journée pour la paix et la mémoire », à l’occasion de laquelle la population se rassemble autour de monuments érigés dans plusieurs grandes villes de l’Ile. Depuis son accession à la présidence du KMT et son élection comme chef de l’état, le Président Ma Ying-jeou, qui reconnaît ainsi la sensibilité politique de cette mémoire, a présenté trois fois les excuses de son Parti au peuple taïwanais.

2. Une prise de conscience douloureuse.

Pour Peng Ming-min qui, au moment du massacre de ses compatriotes, était âgé de 25 ans, la blessure ouverte ne se refermera jamais. Le ressentiment qui couvait se cristallisa progressivement en une puissante indignation, moteur de son combat politique pour l’indépendance de l’Ile que, dans son livre, il appelle uniquement Formose, pour bien marquer la différence avec « Taïwan », nom qu’il estime trop lié à l’histoire de la Chine.

Juriste de renom reconnu internationalement et devenu chef du Département de sciences politiques de l’Université Nationale, Peng fut en 1962 remarqué par la partie libérale de l’entourage de Tchang Kai-chek - en particulier le célèbre intellectuel Hu Shih - qui l’affecta comme conseiller à la délégation taïwanaise aux Nations Unies.

A New-York, il rencontra des groupes de Formosans exilés militant déjà pour l’indépendance, mécontents d’être écartés du pouvoir par les « Chinois » et excédés par la dictature sans partage de Tchang Kai-chek. En même temps, les incohérences de l’affabulation d’une reconquête de la Chine communiste par le KMT à partir de Taïwan lui sautèrent aux yeux. Ces prises de conscience provoquèrent chez lui une crise profonde, dernière étape avant son glissement définitif dans la dissidence.

En 1964 il fut arrêté avec deux de ses étudiants pour avoir rédigé un manifeste qui réclamait la démission de Tchang Kai-chek, dénonçait la dictature, la discrimination politique des Formosans et la fiction absurde d’un gouvernement taïwanais représentant les deux rives du Détroit et ayant formé le projet stratégique de reconquérir la Chine par la force. Ce projet irréaliste était devenu le prétexte au maintien de la loi martiale, ainsi qu’une justification de la dictature et des budgets militaires, dont les excès touchaient à l’absurde.

Condamné à huit années de prison par une cour martiale, il fut relâché sous la pression internationale et assigné à résidence. En 1968, il parvint à déjouer la surveillance de ses gardes-chiourmes et à s’enfuir avec l’aide d’Amnesty International, d’abord pour la Suède, puis aux Etats-Unis où il enseigna les sciences politiques à l’université du Michigan.

3. Deux conceptions opposées et irréconciliables.

Dès lors, son long exil fut marqué par le combat sans relâche pour l’indépendance de Taïwan contre « le concept d’une seule Chine », qui, aujourd’hui encore, constitue la base politique ambigüe du rapprochement entre les deux rives, prôné par le KMT et le Parti communiste. Sur ce sujet son discours d’il y a quarante ans résonne avec une saisissante pertinence dans l’actuel débat de fond sur la nature des relations dans le Détroit.

Aux arguments ethniques et historiques avancés par Pékin et le KMT en faveur de la réunification, il oppose sa propre vision, soulignant que la proximité culturelle et ethnique ne peut, en aucun cas, être la condition suffisante de l’unité administrative et politique, ajoutant que ce furent les Européens du XVIIe siècle et non la Chine qui ouvrirent Formose à la civilisation, tandis que l’Ile n’accéda au statut de province chinoise qu’en 1887, c’est-à-dire - coïncidence à méditer - après la guerre avec la France qui occupa une petite partie du nord de l’île, puis l’archipel des Pescadores.

Le 8 septembre 1971, date du basculement à l’ONU du siège de la Chine de Taipei à Pékin, le professeur Peng publia une déclaration qui, aujourd’hui encore, constitue le socle politique du mouvement indépendantiste au pouvoir à Taipei de 2000 à 2008, et dont l’audience interne n’a pas faibli, en dépit des fortes controverses qui entourèrent la présidence de Chen Shui-bian, lourdement condamné pour corruption et accusé, y compris par Washington, d’être à l’origine des tensions dans le Détroit.

Constatant que la résolution en faveur de Pékin avait réglé la question du siège de la Chine à l’ONU, sans se préoccuper de celle de Taïwan, il écrivait : « Le problème de la souveraineté sur Formose devrait être résolu par une négociation internationale dans laquelle les gens de Formose devraient être pleinement et effectivement représentés. Personne n’a le droit, de l’extérieur, de leur indiquer à qui ils devraient appartenir. Ni le gouvernement de la Chine Populaire, ni les Etats-Unis ne peuvent parler en leur nom ».

Pour être complet, il faut ajouter que l’idée selon laquelle c’est aux Taïwanais de choisir leur destin est également défendue par le KMT, actuellement au pouvoir. Ce consensus montre à quel point toutes les forces politiques taïwanaises ont aujourd’hui conscience que la route vers la présidence ne pourra plus faire l’impasse sur le sentiment partagé par la majorité des Formosans que l’Ile est une entité politique distincte de la Chine.


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