Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Album

Le « prince des sinologues »

Prise en 1907 par le photographe Charles Nouette membre de l’expédition au Turkestan Oriental, la photo montre Paul Pelliot au centre avec les sous-préfets de Koutchar, Paul Pelliot et d’Aqsou dans le sud de l’actuel Xinjiang au nord du désert du Taklamakan.


*

Paul Pelliot, un des Maîtres de la sinologie française existe dans la mémoire des visiteurs de la Chine par ses études sur les manuscrits des « grottes » de Mogao (莫高窟 - mògāo kū – signifiant « grottes d’une hauteur inégalée ») datant du V au XI siècles. Écrits en chinois, en tibétain, en ouïghour, en sogdien, en sanscrit, les quelques dizaines de milliers de documents dont la richesse est prodigieuse [1], ont été découverts par le moine taoïste Wang Yuanlu qui en a vendu une partie à des explorateurs européens.

Arrivé dans la région de grottes à Dunhuang en 1908, après l’Anglais Aurel Stein, Pelliot choisit des manuscrits et des peintures dont une partie est conservée à la Bibliothèque Nationale de France sous le nom de « Fonds Peillot ».

Il faut remercier Jean Stouff, bibliothécaire à Tours qui a mis en ligne sur Biblioweb, les photographies de la mission Pelliot, le récit de Pelliot à entendre et quelques manuscrits du fonds Pelliot.

En 1916, dans la revue Sinologie, Edouard Chavannes, qui notait que Paul Pelliot, nommé professeur au Collège de France en 1911 était de fait devenu le « chef désigné de la nouvelle école de sinologie de langues, d’histoire et d’archéologie de l’Asie centrale », avait collecté et répertorié « de quoi orienter dans des voies encore non frayées toute une génération de chercheurs ».

Mais Paul Pelliot ne fut pas seulement un sinologue-archéologue ayant mis à jour avec d’autres, un trésor inestimable de la mémoire chinoise et des hommes, il fut aussi un intrépide aventurier. Ses tribulations extraordinaires et mouvementées le conduisirent aussi à révéler l’histoire préislamique du Turkestan oriental peu après avoir lui-même joué un rôle de conciliation dans l’épisode des « 55 jours de Pékin » où les « Boxers - 义和团 起义Yihetuan Qiyi - Mouvement de justice et de concorde » - firent le siège des légations étrangères [2].

Paul Pelliot, les Boxers et l’humiliation de l’Empire.

Une rue de Pékin pendant la révolte des Boxers.


*

Dans « Les 7 vies du mandarin français » aux éditions du Rocher, publié en 2013, Philippe Flandrin raconte comment cet homme « passionnant et passionné » s’aventure à Pékin « au milieu des massacres ». D’abord poussé à se défendre comme tous ses compagnons pris au piège dans la légation française ayant subi trois attaques dans la matinée du 28 juin 1900, Pelliot qui se renseigne sur la nature du mouvement de révoltes, ses origines et ses motivations, continue à se battre, mais, en même temps, dit Flandrin, il modifie sa vision de la situation.

« Tout en combattant avec l’énergie que l’on sait », explique Flandrin, « Paul Pelliot qui n’a cessé d’observer l’adversaire, de l’étudier et à l’occasion de l’interroger brutalement avant de l’exécuter, a pu constater au jour le jour les évolutions en cours à l’intérieur du camp chinois. »

« Le 17 juillet, 21 coups de canon sont tirés de la Cité interdite qui annoncent un cessez-le-feu. Une grande bataille a été livrée à Tien-tsin et elle a été perdue par les Chinois. »

« Ce jour-là, Pelliot s’avance dans le parc jusqu’à une barricade élevée par l’adversaire ; les Chinois se montrent alors et font des signes d’amitié, et sans crier gare il saute par-dessus la barricade et se fait conduire dans un Yamen qui semble être celui du général chinois Jong-Lou. Le général est fort aimable, et il éprouve même une certaine sympathie pour ce jeune français qui s’exprime dans un chinois cultivé. »

La relation de l’épisode s’inspire de celle de Jacques Bacot dans les « Annales de géographie » (p.127, 130) parues en 1946.

Suit l’hypothèse de Flandrin selon laquelle Pelliot aurait pris conscience à ce moment de la véritable nature du mouvement des Boxers et de ses causes sociologiques et politiques réelles, découvrant le grand drame de l’Empire « vaincu et humilié, devenu un État-objet aux yeux de l’Occident vainqueur » (…).

« A Pékin » , explique Flandrin « l’orientaliste Pelliot a défendu l’Occident impérial. Il a mitraillé, fusillé, coupé des têtes, sûr de son bon droit. Mais il a – et il est le seul à l’avoir fait - sauté la barricade pour rendre visite aux dignitaires chinois et aux chefs du mouvement Boxer. Il a longuement parlé avec ces hommes qui l’ont bien accueilli alors qu’ils auraient pu aussi bien le faire empaler. C’est un regard nouveau qu’il a rapporté de son excursion. La Chine aura forcé son admiration. »

Que la prise de conscience date ou non de cette époque de grands troubles, ce qui est en revanche attesté par les écrits de Pelliot c’est bien, d’une part l’originalité de sa vision fondée sur une connaissance profonde de l’âme chinoise et, d’autre part, les critiques qu’il n’a cessé d’adresser à ses collègues sinologues.

Le Collège de France reconnaît en tous cas qu’il fut « le premier sinologue occidental à traiter d’égal à égal avec les meilleurs savants chinois et cela, avant même que sa mission en Asie centrale se révèle comme un succès et lui assure le respect et l’admiration des meilleurs lettrés de Chine. » (Lettre du Collège de France du 25 mars 2009).

L’humiliation et ses conséquences dont les émotions vindicatives fondent encore aujourd’hui le radicalisme inflexible de Pékin à Hong Kong, sont longuement analysées par Jacques Gernet dans « Le Monde Chinois » tout au long du « Livre 10 », p. 519, intitulée « La Chine crucifiée ».

Ponctuée par la très longue liste des « traités inégaux » (1841 – 1933) et couvrant la période allant de la défaite contre le Japon (1897) jusqu’à la victoire de Mao, un demi-siècle plus tard, le chapitre traite du démembrement de la Chine, de la désagrégation de l’économie et de la société, de la chute du système impérial, de l’invasion japonaise et de la guerre civile et enfin de la victoire de Mao. Surtout J. Gernet analyse « le complexe chinois d’infériorité et le désarroi » nourris par toutes les avanies infligées à l’Empire.

Elles vont de traité de Shimonoseki (1895) qui attribua Taïwan à Tokyo et des occupations de territoires à bail pour finir par les répressions infligées aux Chinois par la police des concessions tandis que le Japon occupait le nord-est, en passant par le pillage des ressources (emprunts gagés sur les ressources minières), les concessions ferroviaires et l’attribution au Japon de la colonie du Shandong en 1919.

*

C’est après sa participation à l’épisode de la révolte des Boxers que Pelliot a découvert « l’immense continent englouti que fut le Turkestan chinois » et les manuscrits qui le rendirent célèbre.

La mémoire bouddhiste du Xinjiang.

En explorant les trésors des grottes de Mogao, Paul Pelliot a mis à jours les anciennes traces bouddhistes pré-musulmanes du Xinjiang.


*

Avec la référence de la chronologie des manuscrits, Maxime Guerin, journaliste indépendant ayant participé à l’organisation de l’exposition Paul Pelliot à Saint-Mandé, met, dans la revue « Conflits », l’accent sur le passé « préislamique » du Turkestan, avant les Ouïghour, pour en retrouver « les racines bouddhistes des Royaumes de l’Ouest ».

Reconquis dans la seconde moitié du XIXe siècle par les Qing qui triomphèrent des Mongols avec l’aide des différentes tribus Ouïghour, le Xinjiang fut officiellement présenté par les officiels de l’Empire comme un territoire musulman « depuis la nuit des temps ».

Or les manuscrits découverts par Pelliot qui, grâce à sa connaissance du Chinois trie les documents avec plus de pertinence que ses collègues – 3 critères de classement : 1) les textes datés ; 2) ceux absents du corpus classique ; 3) ceux rédigés dans des langues autres que le mandarin -, recèlent des archives datant de bien avant le XIe siècle.

Ils attestent de la civilisation bouddhiste du Royaume du Khotan dont le territoire était situé dans le bassin du Tarim, à la lisière sud du désert du Taklamakan.

En 1950, dans une « Notice de l’Académie des Belles Lettres », Louis Renou écrit qu’en « juin 1906 (avant d’arriver aux grottes de Mogao), accompagné du Dr Vaillant, géographe et de Charles Nouette, naturaliste et photographe, Pelliot traversa à cheval le Turkestan russe (formé des 2 provinces du Syr-Daria et l’Almaty, il dura de 1865 à 1884), s’arrêta à Kashgar et visita les ruines bouddhistes de Tegurman, puis séjourna plus longuement à Toumchouq, une oasis entre Kashgar et Koutcha où il releva des traces d’un temple qu’on croyait musulman et qui était en fait bouddhiste (…). »

(…) « Pelliot identifia des peintures murales ornant les grottes artificielles où architecture et décoration attestaient un mélange d’influences hellénistes, iraniennes et hindoues. »

Deux années plus tard, découvrant les manuscrits de Mogao dont beaucoup confirmaient ses découvertes au sud du Taklamakan, Paul Pelliot fut saisi d’un enthousiasme dont la force se lit dans le compte-rendu qu’il en fait lui-même.

Le texte est connu. Il s’agit de la lettre de 75 pages écrite à Emile Senart, son professeur au Collège de France. Il y parle de « la plus formidable découverte de manuscrits chinois que l’histoire d’Extrême-Orient ait jamais eu à enregistrer (…) et qui n’a pas d’équivalent, même en Chine ».

Le site de la BNF a mis en ligne une longue description du « Fond Pelliot » : Fonds Pelliot chinois

Notes :

[1La liste est longue. Citons des annales tibétaines ; des écrits religieux, en majorité bouddhistes, mais également taoïstes – dont des commentaires du Dao De Jing -, une version nestorienne de l’Évangile selon Saint-Jean - désignés sous le nom de « Sutras de Jésus » -, un hymne chinois à la Trinité et une croix nestorienne dessinée sur un document tibétain, des documents relatifs au Manichéisme et au Judaïsme ; des textes philosophiques confucéens ;

Des pièces de littérature académique et populaire, des chansons du folklore, des poèmes classiques ; des précis d’histoire, de géographie, de médecine – notamment des répertoires de pharmacologie et de traitements de la peste - ; des ouvrages de mathématiques, d’astronomie et de divination ; des partitions de musique ; des leçons de danse ; des archives sociales (contrats, livres de comptes, etc.)

[2Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon, Pays-Bas et Russie.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

« So Long My Son » de Wang Xiaoshuai

« L’usage du Tao » par Patrice Fava

Retour sur la 5e génération de cinéastes chinois

« La terre à la dérive » : Une superproduction chinoise

123e édition de “Bruits de Chine”