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Les dictatures du marché et les ambiguïtés de la réforme

Inquiétudes et hésitations

S’il est vrai que les réticences des sceptiques peuvent paraître excessives et prématurées, il n’en reste pas moins que l’observation détaillée des faits trahit deux types de symptômes : 1) la baisse continue du rythme de la croissance crée un flottement à la tête du régime toujours inquiet des effets sociaux d’un ralentissement économique ; 2) en dépit des discours de rigueur, les efforts engagés semblent parfois tourner le dos aux restructurations du long terme et trahissent ici et là un retour en urgence aux vieilles solutions de relance dont les effets contribuent structurellement au creusement des déficits publics et handicapent les politiques d’assainissement financier et industriel.

Désarroi des administrations locales

Plusieurs provinces proches ou moins proches de Pékin renvoient l’image d’administrations locales désorientées par le tarissement des crédits dédiés aux réformes du long terme pourtant affichées comme prioritaires pour restructurer le vieil appareil productif, notamment dans les secteurs les plus lourdement liés aux prébendes tels que l’acier, plombés par les dettes et les surproductions. Toujours selon des observateurs proches de l’appareil, le resserrement des budgets se fait également sentir dans le tarissement des ressources dédiés à la lutte contre les gaspillages et la pollution industrielle qui figuraient pourtant en tête des objectifs de la réforme.

Dans le même temps, moins d’un mois après la réunion des assemblées, par ce qui semblait être une remise en cause au moins partielle des déclarations d’assainissement, de fermeté et de vision à long terme, le pouvoir écartelé entre ses promesses réformistes et ses craintes socio-politiques face à une croissance durablement ralentie, annonçait début avril un plan de relance par des grands travaux d’infrastructures urbaines et ferroviaires dans le centre et l’ouest du pays.

Même s’il est vrai que l’ampleur de la mesure bien plus faible que celle de 2008 et qui prévoit aussi la construction de logements sociaux urbains et une extension des exonérations de taxes pour les PME, signale plus un ajustement qu’un changement radical de stratégie, il n’en reste pas moins que les effets collatéraux d’un investissement public de 150 à 200 Mds d’€ destiné aux infrastructures ferroviaires contribueront à retarder la remise en ordre des finances locales et la lutte contre les corporatismes qui sont au cœur même des enchevêtrements politico-affairistes, principaux handicaps des réformes.

Une image contrastée des zones de développement

Sur le front de la modernisation des administrations, de l’ouverture au marché, de l’augmentation du nombre de secteurs ouverts aux investissements étrangers, de l’assouplissement du contrôle des changes et de la transformation des banques en entités commercialement rentables capables de rivaliser avec des concurrents étrangers, notamment en matière de rémunération de l’épargne, l’image est également hésitante. Il est indéniable que le gouvernement semble vouloir pousser les feux d’une réforme financière pour plus d’ouverture vers l’étranger et moins de créances toxiques en mettant ses banques à l’épreuve et en multipliant les zones de libre échange.

En 2014, les banques publiques seront une nouvelle fois soumises à des tests de solvabilité et, pour la première fois dans l’histoire chinoise, confrontées à la concurrence d’au moins cinq banques privées. Mais alors que le gouvernement décidait en janvier, suivant les exemples des zones de Shanghai, Canton et Tianjin établies en 2013, l’ouverture d’une douzaine de zones expérimentales sous douane, dont ceux de Zhoushan et Hangzhou (Zhejiang), Qingdao (Shandong), Chengdu (Sichuan), et Wuhan (Hebei), on peut craindre que les habituels effets des compétitions inter-régionales créeront des tensions sur les ressources humaines, d’importantes hausses au sommet des grilles de salaires et, in fine, un regain de projets d’infrastructures, épines dorsales des anciens schémas de développement gaspilleurs, peu innovants et parfois polluants.

Les informations qui viennent des zones de Shanghai et de Qianhai (aux portes de Hong Kong), toutes deux créees 2013, auxquelles s’ajoutent celles de Hengqin (débouché de la Rivières des Perles) et de Nansha (Macao) donnent à cet égard une image contrastée. Un gestionnaire d’actifs chinois connaissant bien Qianhai juge la zone dynamique et innovante avec des responsables très investis pour attirer des capitaux et des projets venant de Hong Kong, au point que les banques Hong-Kongaises ont déjà installé plus de 60 succursales dans les trois zones sous douane de la province de Canton.

En revanche, sur la zone de libre échange de Shanghai, pourtant une priorité du Premier Ministre, les retours sont moins optimistes. Mise en place pour expérimenter des politiques financières et des règles d’investissement en phase avec le libre échange et l’ouverture à des traités internationaux, la zone n’a pas, selon un article de Caijing du 4 avril, répondu aux attentes du pouvoir. Après 6 mois, les résultats sont en effet mitigés. S’il est vrai que les capitaux étrangers sont aujourd’hui autorisés dans les services financiers et que l’enregistrement des sociétés a été facilité, il n’en reste pas moins que plus de 1000 secteurs ont été exclus de la liste des investissements autorisés pour les étrangers, tandis que les autorités peinent à clarifier leurs intentions à moyen terme.

Pour l’auteur de l’article, au lieu du dynamisme attendu, l’image donnée par la zone sous douane qui célébrait récemment ses 100 jours, est celle de l’attentisme, reflet des hésitations du régime, brocardées par un dicton populaire : « shao zuo, shao cuo ; bu zuo, bu cuo 少做, 少错, 不做, 不错 - moins on en fait, moins on se trompe et quand on ne fait rien on ne se trompe pas ».

Les ambiguïté officielles…

Les hésitations s’expriment également au travers des déclarations au plus haut sommet de la machine politique du régime qui balance entre l’inquiétude et les déclarations optimistes et volontaristes. Après la faillite de la société de panneaux solaires Chaori début mars incapable de payer les intérêts d’un prêt de 145 millions d’€ - une première en Chine - et la panique bancaire qui s’est emparé des petits épargnants de la ville de Yancheng (280 km au nord de Shanghai), Li keqiang a d’abord rassuré les investisseurs en laissant entendre que, si nécessaire, le gouvernement relancerait l’économie par un stimulus. Mais, lors de la cession des assemblées du printemps, il a aussi prévenu que de nouvelles faillites auraient lieu dans le secteur industriel privé fragilisé par crise globale, tandis que, selon lui, de « graves difficultés » apparaitraient en 2014.

…et le pessimisme des observateurs …

Pour ne rien arranger, les observateurs étrangers ont, eux aussi, exprimé quelques inquiétudes sur l’état de l’économie chinoise. En janvier dernier Georges Soros, le célèbre financier spéculateur américain d’origine hongroise expliquait que le contexte international qui avait permis la croissance était à bout de souffle.

Pour lui, la relance massive décidée par la Chine en 2008 avait certes heureusement permis d’éviter la déflation, mais la machine économique chinoise se trouvait aujourd’hui devant un dilemme : une nouvelle relance creuserait encore les déficits et augmenterait dangereusement la dette. La crise financière mondiale avait mis en évidence l’erreur du concept « usine du monde », uniquement nourri par les exportations. Quand celles-ci faiblirent suite à l’atonie des marchés extérieurs, l’élan économique n’a pu être maintenu que par le creusement des déficits. Selon lui, ce schéma ne pourrait pas être tenu au-delà de quelques années.

Début avril, le groupe financier américain Bloomberg publiait sur son site un article expliquant à l’instar du groupe Morgan que le risque le plus probable pour la Chine serait une réédition de la déflation japonaise des années 90 entraînant à la fois la reconduction indéfinie des dettes toxiques, la vulnérabilité croissante des banques comme du tissu de sociétés industrielles et de services à l’origine de la baisse durable de la croissance. Mais, reprenant nombre d’arguments des conservateurs, l’analyse ajoutait aussi que la brutalité des mesures d’assainissement pour garantir une croissance du long terme pouvait être l’étincelle d’une éventuelle déflagration, dont le cordeau détonnant serait le marché immobilier, avec d’importantes conséquences sociales.

A cet égard, ajoute l’article, une forte augmentation des taux d’intérêts créerait des tensions financières pour nombre de sociétés. Surtout elle ajouterait aux difficultés des particuliers pour accéder à la propriété avec un effet négatif sur le marché immobilier chinois ; de même la libéralisation des investissements à l’étranger rendrait l’immobilier chinois moins attractif, ce qui pénaliserait les classes moyennes pour qui l’achat d’un appartement a longtemps été la seule manière de rentabiliser leur épargne que les banques chinoises ne rémunèrent pas.

Enfin, l’introduction d’une taxe à la propriété aurait certes des effets positifs dans des centres urbains comme Pékin où les prix ont explosé au point que seuls les riches peuvent acheter un appartement, mais elle casserait les prix dans les villes de 2e et 3e rang où l’offre est déjà très supérieure à la demande. Sur ce sujet Li Dakui, professeur d’économie à Qinghua, ancien conseiller de la banque centrale prévient qu’une chute des prix immobiliers réduirait les revenus des gouvernements locaux et provoquerait des faillites.

Il ajoute que s’il ne veut pas être confronté à une nouvelle panique des épargnants comme celle qui avait éclaté Yancheng le 24 mars dernier, le pouvoir devait en urgence adopter une loi sur les faillites et mettre en œuvre une politique à la fois plus dynamique et plus souple, mieux adaptée aux réalités de terrain très diverses qui s’accommodent mal de politiques rigides et univoques décidées à Pékin.


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