›› Chronique
Engagé dans une trajectoire d’apaisement avec Pékin, D. Trump, se réclamant de la liberté d’expression vient de prendre le contrepied d’un jugement de la Cour Suprême d’interdire Tik Tok aux États-Unis.
La volte-face qui mesurait la popularité de la plateforme chez ses propres électeurs, contredit les positions de son premier mandat quand il s’était porté à la tête des détracteurs de Tik Tok affirmant que le réseau était une menace pour la sécurité nationale. En sept ans, il est ainsi passé du statut d’inflexible partisan de la censure à celui de « sauveur » de Tik Tok. Mais de nombreux juristes doutent de la légalité de la manœuvre.
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Au moment où D. Trump entoure la cérémonie de sa deuxième investiture de plusieurs gestes forts dont le très inattendu rapprochement avec son homologue chinois Xi Jinping, les tribulations du réseau social chinois Tik-Tok aux États-Unis méritent attention.
Avec une audience globale en augmentation rapide, passée de 55 millions d’utilisateurs mensuels en janvier 2018 à 1,04 milliard en mai 2024, dont 170 millions aux États-Unis et 21 millions en France, la plateforme musicale propriété du groupe chinois ByteDance de partage de clips musicaux utilisés par ses adeptes qui se mettent en scène en chantant en play-back, est au cœur de frottements tectoniques dont les secousses n’ont pas fini d’émouvoir les classes politiques et les commentateurs occidentaux.
D’un côté, le 1er amendement de la libre expression, sacro-saint principe de la Constitution américaine ratifiée en 1791.
Aux exceptions près de propos ou publications obscènes, diffamatoires, d’incitation à l’émeute, de harcèlement et de divulgation de secrets d’État ou commerciaux, le postulat de liberté de parole a, malgré de nombreuses entorses historiques, conservé la réputation de garantir les voix au chapitre sous toutes leurs formes qu’elles soient artistiques et politiques, ou celles émanant des médias.
De l’autre, le fond de tableau des relations conflictuelles sino-américaines, parfois au bord de l’explosion, souvent à la limite de la paranoïa, en tous cas toujours marquées par la défiance, soupçonnant, assez souvent avec raison la Chine de systématiquement rechercher par tous les moyens une ingérence que la sécurité nationale exige d’identifier et de combattre.
Bataille juridique et triomphe de la censure.
La réalité est qu’aux États-Unis, TikTok a passé les cinq dernières années à essayer de se défendre en vain contre cette tendance répressive.
Également portées par Donald Trump lors de son premier mandat, les accusations d’être un agent d’influence chinois sont étayées par une longue série de reproches dont le détail avait été analysé par notre article du 28 septembre 2019 : Mises en garde occidentales contre la force intrusive des réseaux sociaux chinois.
Avec le recul de cinq années, force est de constater l’insistante emprise de l’appareil politique chinois sur l’application en dépit des démentis répétés de ses responsables. La mainmise continue malgré les affichages d’indépendance.
Le 28 avril 2024, la dynamique de la censure avait triomphé quand le Président Biden avait signé un décret exigeant la vente de l’application à un repreneur américain, faute de quoi, elle serait interdite.
Depuis, Tik Tok se bat pour sa survie devant les tribunaux américains en arguant que ByteDance, la maison mère de Tik Tok est déjà détenue à 60% par des fonds provenant d’une trentaine d’investisseurs internationaux non chinois.
Les plus importants sont les Américains BlackRock, Goldman Sachs, JP Morgan, General Atlantic, ou Susquehanna International Group (GIS), géant financier et des hautes technologies, co-fondé en 1987 par le milliardaire républicain américain Jeff Yass, libertarien, soutien de Trump et un des plus importants appuis financiers de Tik Tok.
La riposte de Tik Tok fut cependant handicapée par une fausse manœuvre du PDG Shou Zi Chew, 周受资 – Zhou Shou Zi, 41 ans, d’origine singapourienne, dont l’appel réussi à ses millions d’utilisateurs rapidement mobilisés, a précisément conforté les critiques qui stigmatisent sa puissance d’influence, potentiellement manipulée par l’appareil politique chinois.
Interdiction de la Cour Suprême et volte-face de Trump.
En mars 2023, des manifestants avaient critiqué la Cour Suprême accusée de violer le 1er amendement.
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Du coup, saisie en appel, la Cour Suprême qui jugeaient les inquiétudes d’ingérences chinoises « bien fondées » a, le 18 janvier 2025, confirmé l’arrêté d’interdiction de Joe Biden et l’obligation de céder la plateforme à un repreneur américain.
Mais, pour les défenseurs de la libre expression, ADN de la philosophie politique américaine, le bannissement total d’un réseau social, est apparu comme une régression politique dangereuse. Contrairement aux prises de position de son premier mandat, D. Trump, récemment engagé dans une stratégie d’apaisement avec Pékin a, lors de son investiture, indiqué qu’il était désormais sur cette ligne.
Il reste que le jugement de la Cour Suprême avait fait son effet. « Le samedi 18 janvier tard dans la soirée », raconte le journal suisse Le Temps, « ByteDance, maison mère de TikTok, avait cessé de rendre accessible sa plateforme aux 170 millions d’utilisateurs américains. Au même moment, l’application n’était plus téléchargeable via Google et Apple ».
Mais dimanche 19 janvier au soir, coup de théâtre, TikTok annonçait qu’il allait rétablir l’accès à son application.
Et le lundi 20 janvier, D. Trump qui trois jours auparavant avait évoqué le sujet au téléphone avec Xi Jinping [1], en même temps conscient depuis plusieurs semaines que la foule des 170 millions d’usagers de la plateforme chinoise comptait nombre de ses supporters, signait un décret accordant un délai de grâce de 75 jours à la plateforme.
La volte-face opportuniste du nouveau président tournant le dos à ses convictions antérieures, prend à contrepied les juges de la Cour suprême et une bonne partie des Républicains de son bord.
Pour autant, si on en croit les réactions des géants du Net et des juristes américains, il est probable que la messe n’est pas dite.
Failles légales de la décision de D. Trump et défiance systémique.
S’il est exact que Tik Tok est revenu en ligne grâce aux serveurs d’application d’Oracle et d’Akamai, en revanche, les géants Apple et Google sont restés sur la réserve.
Selon eux, restaurer en ligne une filiale du Chinois ByteDance serait pour l’instant toujours illégal et pourrait les exposer à des milliards de $ d’amendes. Le décret signé par Trump n’y changerait rien.
Pour que la mise en ligne de Tik Tok redevienne légale, disent les juristes, il faudrait que D. Trump certifie devant le Congrès que des progrès significatifs ont été réalisés prouvant que Tik Tok aurait complètement coupé les ponts avec sa maison-mère chinoise ByteDance.
Pour certains juristes parmi les plus opposés à D. Trump qui envisagent le pire, « Si D. Trump affirmait face à la Chambre des représentants et au Sénat, que les ponts entre ByteDance et Tik Tok auraient été coupés alors que c’est faux, il commencerait son 2e mandat par un mensonge au Congrès. ».
Pour d’autres, la vaste marge de manœuvre de l’exécutif autoriserait Trump à interpréter la loi d’interdiction, notamment pour ce qui concerne les délais autorisés avant fermeture.
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Pour autant le malaise de la défiance antichinoise des législateurs américains demeure, d’autant que l’appareil chinois, touché au vif, s’est directement mêlé à la controverse en faisant savoir qu’il s’opposerait à la vente de Tik Tok à un repreneur américain.
La déclaration surtout destinée à l’opinion publique chinoise, n’était en réalité qu’une posture politique, compte-tenu de l’actuelle structure du capital de ByteDance évoquée plus haut où les capitaux non Chinois sont majoritaires.
Quoi qu’il en soit, le 24 mars dernier, Shou Zi Chew, le PDG de Tik Tok avait dû répondre pendant 5 heures au feu roulant des questions peu amènes d’une Commission d’enquête du Congrès, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas été convaincue par les arguments cherchant à prouver l’étanchéité entre l’appareil politique chinois et Tik Tok.
Alors que dans l’état actuel de la politique autocrate de surveillance tous azimuts de l’appareil, il est illusoire de croire qu’il se désintéresserait d’une structure publique chinoise ayant une aussi vaste audience, la mission de Shou était objectivement impossible.
Par le biais d’un comité du Parti, l’appareil politique chinois est en effet présent au sein même de ByteDance, comme c’est le cas dans toutes les entreprises. Depuis le printemps 2018, l’entreprise de Zhang Yiming est même devenue un relais de l’École Centrale du Parti, pour faire la promotion de la pensée de Xi Jinping.
Mais il serait naïf de croire l’intrusion politique de l’appareil se serait déroulée sans heurts.
A partir de 2016, jusqu’à 2018, année où l’emprise de politique du Parti s’est alourdie, Zhang Yiming, le fondateur fut sur la sellette pour avoir publiquement déclaré que les algorithmes de la plateforme étaient neutres et n’avaient pas pour vocation d’imposer une idéologie aux utilisateurs.
La réaction fut violente. Une série d’éditoriaux du Quotidien du Peuple dénoncèrent la faiblesse patriotique de ByteDance qui fut frappée de sanctions allant jusqu’au blocage temporaire puis permanente de l’application.
Les controverses ont débouché sur un système légal efficace de contrôle d’internet, au moyen de pare-feu et d’une armée de censeurs (lire : Confession d’un censeur. Une plongée dans les arcanes de la tromperie), dont les objectifs sont d’exclure des échanges tous les contenus pouvant constituer une menace pour la stabilité politique du pays et gêner les projets techno-nationalistes de l’appareil.
Note(s) :
[1] Interrogé sur le sujet, Wang Yi, le Ministre des Affaire étrangères, agacé des controverses financières autour de Tik Tok et réagissant à la proposition de D. Trump que le groupe abandonne 50% de ses investissements pour éviter une fermeture, rappela que les opérations financières d’un groupe privé ne devait dépendre que de lui seul.
Le 21 janvier, le porte-parole Guo Jiakun accusait clairement Washington de traiter Tik Tok de manière inéquitable. « Les États-Unis devraient écouter sérieusement la voix de la raison et offrir un environnement commercial ouvert, équitable, juste et non discriminatoire aux entreprises de tous les pays »