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›› Politique intérieure

Les embarras politiques de la liaison adultère entre Peng Shuai, championne de tennis et Zhang Gaoli, ancien membre de l’élite

A l’époque de leur liaison dont la féministe Lü Pin dit qu’elle a d’abord débuté par une relation sexuelle sous la pression patriarcale d’un homme de pouvoir dont Peng avait peur, Zhang Gaoli membre du tout puissant Comité Permanent avait soixante-huit ans et Peng Shuai, qui devint n°1 mondial en double, 28 ans. En révélant cette relation extra-conjugale qui dura au moins dix ans dont l’épouse de Zhang Gaoli était avertie, Peng jette un pavé dans la marre du patriarcat politique.


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L’actualité sociale de la classe moyenne, celle qui fréquente assidument les réseaux sociaux, est, ces jours-ci, en partie dominée par une effervescence toute occidentale.

Peng Shuai, 彭帅, 35 ans, une joueuse de tennis connue pour jouer tous ses coups en droit et en revers à deux mains, ancienne n°1 mondial en double en 2014, accuse Zhang Gaoli, qui fut vice-premier ministre et ancien membre du Comité permanent jusqu’en 2017, de l’avoir violée avant de devenir son amant attitré, mais épisodique, pendant une dizaine d’années.

Dans un long message elle affirme que Zhang - 75 ans cette année - et sa femme l’avaient invitée à dîner et que l’ancienne figure économique du régime qui fut chargé du développement du Shandong et de la Région économique Spéciale de Shenzhen, l’avait forcée à une relation sexuelle « pendant que sa femme observait à la porte ».

Il y a cependant une différence avec l’Occident. Le message de dénonciation qu’elle avait diffusé sur Weibo, le 2 novembre, a aussitôt été effacé par la censure. Alors que, pour la première fois, une accusation de harcèlement sexuel touche un membre de la haute direction politique, la chape de silence est impressionnante.

Une censure sans nuance.

Toutes les informations sur Zhang et Peng ont été effacées de la sphère publique. En postant son message Peng avait aussi écrit « Avec le sentiment de m’autodétruire comme un papillon de nuit se précipitant dans une flamme, je sais que quelqu’un de son importance dira qu’il ne craint rien. Mais je dirai la vérité, même si cela n’a pas plus d’effet qu’un petit caillou frappant un gros rocher. »


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Alors que Peng avait été une figure adulée des médias officiels (voir ce n° du China Daily du 5 septembre 2014, alors qu’elle était n°1 mondial en double féminin), aujourd’hui, son nom et ses photos ont disparu du net chinois. Le moins qu’on puisse dire est que la censure « ratisse large. »

Non seulement les recherches sur Zhang Gaoli et Peng Shuai butent sur le cul-de-sac d’excuses habituelles évoquant un contenu illégal du message « 内容中存在 违法 相关法律 », mais en plus, toutes celles contenant les syllabes Wang 网 (tennis), Peng 彭, Shuai 帅, Zhang 张 ou Gao 高, sont également rejetées.

Ainsi, est-il impossible rechercher 网球 - tennis - ou même 彭德懷 - Peng DeHuai, qui fut l’un des chefs de l’Armée rouge, commandant des volontaires chinois de la guerre de Corée, puis ministre de la défense, avant d’être purgé et cruellement éliminé par Mao.

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Officiellement, alors que Peng elle-même déclare dans son message qu’elle ne pouvait fournir des preuves de ses allégations, l’affaire n’existe pas.

Aucune instance publique n’en parle. Quand les responsables sont interrogés, ils affirment ne rien savoir. Interpelé lors du point de presse quotidien, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Wang Wenbin, a déclaré qu’il n’était pas au courant. L’affaire, dit-il, ne dépendait pas de son ministère.

Il reste que « la grande muraille internet » ayant des failles, l’information supprimée de la surface, a continué à circuler sous le manteau et à alimenter la polémique. Des témoignages de Shanghai, Pékin, du Guangxi et de Hangzhou indiquent que le sujet est toujours l’objet de discussions passionnées dans le pays.

Il faut cependant préciser qu’en creusant plus loin l’affaire dont les médias hors de Chine parlent seulement sous l’angle du « harcèlement sexuel » où la mouvance « me too » occupe tout le paysage, on perçoit des nuances révélant d’autres aspects du scandale.

Les effets psychologiques d’un puissant patriarcat.

A gauche la militante féministe Lü Pin, réfugiée à New-York. A droite Peng Shuai et sa partenaire de double Su-Wei Hsieh avec laquelle elle avait remporté le tournoi de Wimbledon en 2013.


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Dans le message très émotionnel par lequel elle a jeté sa vie privée sur la place publique, Peng décrivait sa relation avec Zhang comme « compliquée », expliquant même qu’elle se sentait « attirée par lui » et qu’elle en était « amoureuse ».

Mais elle ajoutait aussitôt qu’elle avait « honte » de ses sentiments. Du coup dans les commentaires a surgi une autre version. Il n’y aurait pas eu « d’abus sexuel ». Il s’agirait plutôt d’une relation extra-conjugale ayant mal tourné.

Interrogée par « SupChina », Lü Pin 吕频, 49 ans, journaliste et activiste de la cause féministe chinoise, résidant aujourd’hui à New-York, fondatrice en 2009 de « 女权之声 – La voix des femmes » définitivement censurée en 2018, explore l’aspect psychologique de l’affaire qui, malgré la censure, échauffe la classe moyenne.

Elle évoque notamment la puissance irrépressible du pouvoir politique, à laquelle une Chinoise moyenne, même célèbre et adulée ne peut pas se soustraire.

Quand elle fait référence à ses sentiments « amoureux » dit-elle, « Peng révèle son désir d’être traitée avec bienveillance. Pour échapper au sentiment d’humiliation qu’elle exprime dans son message, elle tente de se persuader elle-même qu’elle n’aurait pas été agressée. Désespérément, elle s’efforce de rationaliser la relation, pour nier avoir été une victime » (…)

La tyrannie des puissants.

A gauche Zhang Gaoli avec Christine Lagarde, Directrice Générale du FMI, le 20 mars 2016, à la résidence Diaoyutai lors de l’ouverture du Forum pour le développement. A droite avec Vladimir Poutine en avril 2017 à Moscou pour la 4e réunion du Comité de coopération sino-russe.

Dans son long témoignage, sous la forme d’une lettre ouverte adressée à l’ancien dirigeant, après qu’il ait récemment mis fin à leur relation, Peng Shuai, apparemment meurtrie et sans illusions sur leur relation qu’elle semble d’abord avoir pris au sérieux, écrit : « Je ne pourrais pas décrire à quel point j’étais dégoûtée et combien de fois je me suis demandé si j’étais encore un être humain. J’ai l’impression d’être un cadavre ambulant. »


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« Il faut cependant garder à l’esprit la très puissante inégalité créée par l’implacable dynamique du pouvoir dont parlait Lu Xun 鲁迅 quand il rappelait que “la tyrannie rendait les hommes cyniques “ ». (…) « Vu sous cet angle, dit Lü Pin, l’affaire Peng Shuai, n’est pas un scandale sexuel tout juste bon à nourrir les conversations salaces. ».

« Elle rend compte de la douloureuse expérience d’une femme à succès, arrivée au sommet du tennis mondial grâce à un entraînement dur et assidu. »

Pour cette raison, dit Lü Ping en substance, il est triste et très déprimant pour Peng, non seulement de n’avoir pas échappé à l’emprise de Zhang quand il s’est intéressé à elle, mais aussi que des commentaires réduisent son histoire à un divertissement égrillard et impudique.

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Soudain le commentaire féministe devenu politique prend une dimension plus universelle : « Quand les gens se sentent impuissants, ils deviennent timides. En banalisant le récit de Peng, les commentateurs tentent de se convaincre eux-mêmes que la tyrannie n’est pas si mauvaise. »

Pour Lü Pin en tous cas, l’affaire ne sera pas oubliée. Certes les révélations de Peng la mettent en danger, mais « la censure, ne parviendra pas à éradiquer les conversations en sous-main évoquant son histoire. » De son point de vue qui reste à vérifier, la large diffusion de l’affaire sous le manteau protègerait Peng d’une séquestration punitive.

Elle ajoute que la brutale censure éradiquant une nouvelle fois et pour solde de tout compte l’implication et la responsabilité d’un membre éminent de la classe politique, contribuera à saper la confiance dans les pouvoirs publics.

Il reste que Peng a pris de gros risques. Alors qu’aucun média officiel n’a mentionné l’affaire et que Zhang Gaoli est de loin le plus haut responsable chinois de l’histoire du Parti publiquement accusé de harcèlement sexuel, dans un environnement toujours très patriarcal où les activistes du droit des femmes sont harcelées ou, comme Lü Pin, contraintes de quitter le pays, elle risque sa carrière.

Mise à jour le 19 novembre.

Fidèle à sa stratégie d’éradiquer par l’enlèvement arbitraire pur et simple les voix dissidentes ou gênantes pour sa réputation, le Parti a fait disparaître Pung Shuai. Depuis deux semaines, elle ne donne plus signe de vie.

Le 14 novembre, après dix jours sans nouvelles, l’association mondiale de tennis féminin a, par la voix de Steven Simon, son directeur menacé de cesser ses activités en Chine si la lumière n’était pas faite sur le sort de Peng.

Le jeudi 18 novembre, il a ouvertement douté de l’authenticité du mail adressé la veille à l’association par lequel Peng déclarait « fausses » ses accusations contre Zhang Gaoli. « Nous ne savons pas si elle a été contrainte de l’écrire ou si quelqu’un l’a écrit pour elle, mais tant que nous ne lui aurons pas parlé en personne, nous ne serons pas rassurés ».

L’ONU s’en est mêlé. Le 19 novembre, son bureau des droits de l’homme à Genève a demandé des informations sur le lieu où elle se trouve et sa situation, avant d’exiger qu’une enquête soit menée « en toute transparence » sur ses allégation d’agression sexuelle.

Plusieurs joueuses du circuit mondial du tennis féminin comme Chris Evert ou la Française Alizé Cornet se sont inquiétées de sa situation. Bloquées par la censure aucun de ces développements n’arrive aux oreilles du public chinois. Interrogé, le porte parole du MAE dit ne pas connaître l’affaire.

Tout le monde n’est pas sur cette ligne vertueuse. Les sponsors des « masters » du tennis féminin (Women Tennis Association - WTA -) comme Porsche qui prévoit d’ouvrir un centre de R&D en Chine, SAP, logiciel de gestion d’entreprise qui a signé un partenariat avec WTA en 2013, ou encore Whoop qui produit des moniteurs d’activité physique, craignent pour leurs affaires en Chine et sont restés discrets.

Toujours le vendredi 19 novembre, sur Twitter, censuré en Chine mais utilisé par l’appareil pour adresser des messages à l’étranger, Shen Shiwei, journaliste d’État mettait en ligne quatre photos de Peng Shuai, en famille.

Le 23 novembre.

Selon le journal Le Temps du 20 novembre, « l’AFP n’a pas été en mesure d’établir de manière indépendante à quel moment ces photos ont été prises et les demandes d’explication auprès de l’auteur du compte sont restées sans réponse. »

Dans la soirée du 20 au 21 novembre, Hu Xijin, rédacteur en chef du Global Times publiait deux vidéos de la joueuse dînant avec son entraîneur et des amies dans un restaurant à Pékin, sans que le l’endroit ait été identifié.

L’évidente mise en scène n’a pas convaincu. Le 20 novembre, Steve Simon président de la WTA jugeait que les photos et les vidéos n’étaient pas suffisantes pour prouver la bonne santé et la sécurité de la championne. Cité par Le Temps, il a martelé « J’ai été très clair sur ce qui doit se passer, et notre relation avec la Chine est à un tournant ».

Rien ne dit que la fermeté de Steve Simon soutenue par la solidarité de nombreuses figures mondiales du tennis comme Serena Williams parviendra à subjuguer les intérêts d’affaires des sponsors de la WTA.

Le 22 novembre, Jeremy Goldkorn écrivait dans Supchina « L’affaire Peng Shuai mérite d’être suivie pour quiconque cherche à comprendre comment une Chine devenue puissante interagit avec le reste du monde. »


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