›› Taiwan
John Thomson, photographe d’une mémoire occultée.
John Thomson était un prodigieux technicien de la photographie. Il traduisit en anglais le livre de Tissandier et réalisa l’un des plus beaux ensembles de collotypies chez son ami Joseph Swan (Autotype Cy) l’inventeur de la lampe à incandescence (concurrente de celle de Thomas Edison) : « Illustrations of China and its people ». Un ensemble de 96 planches (pour 218 photos) cousues en sandwich entre des pages de texte en typographie.
John Thomson était aussi un très grand artiste comme en témoigne la collection préservée à la Wellcome Library. Il reste moins de cinquante jeux en circulation dans le monde entier de ses planches en collotypie, dont un seul est encadré — qui fut exposé avec un grand succès en 2014 par le Musée national de Macao (103 000 entrées) puis à la Fondation Taylor (place st-Georges, Paris 9e) en 2015.
Entretemps, le Musée des beaux-arts de KaoHsiung refusera la mise à disposition gracieuse des collotypies originales encadrées de Thomson, la Conservateur-en-chef les jugeant « trop vieilles ».
Le général dirigeant le musée provincial du FuJian, vers la même époque, à la grande confusion de ses adjoints, refusera également de les exposer car… elles n’étaient pas en couleurs !
Nous voilà au cœur du sujet. Il y a dans cet ensemble de 218 photos en 96 planches réalisées à Londres en 1872-73 par le photographe lui-même, une force qui défrise les bureaucrates culturels, ces fonctionnaires de la mémoire. Ce qui, à contrario, souligne la compétence et l’intelligence des conservateurs du Musée de Macao qui publièrent un remarquable catalogue.
Pour autant, et il faut le rappeler, ce qui prouve que les esprits évoluent, récemment, Thierry Bennett a été publié en chinois, et Xu JiaNing, l’éditeur d’un excellent blog consacré à la photo ancienne, a édité sa traduction de « Illustrations of China and its People » aux Presses de l’Université du GuangXi. Il ne faut pas donc désespérer. De plus, les Presses universitaires du FuJian ont publié les mémoires de John Thomson — en reprenant l’édition de Macao.
Thomson, en effet, fut aussi un très bon écrivain. Tous ses textes ont été traduits en Chinois grâce à l’entremise de Viénet par trois éminentes traductrices Huang ShihHan, Yen HsiangJu et Yeh LingFang. Deux gros livres illustrés sont parus à Taïwan, chez Locus, mais aussi à Macao et à FuZhou.
Mais c’était plus de trente années après le refus de Madame MarcoPolo de ChengBang. Deux conclusions s’imposent : les images réelles du passé heurtent la vision officielle et étriquée de l’histoire ; en même temps, les esprits se dégrippent, en particulier grâce aux festivals, aux associations, et à certains musées privés. Tôt ou tard, les fonctionnaires suivront, sous peine d’avoir à laisser la place à une relève plus sensée.
Signalons aussi que les mémoires de John Thomson, illustrées de gravures remarquables - en 1875 on ne savait pas encore reproduire les photographies dans des livres -, ont été publiées par Hachette dans une excellente traduction française de Vattemare et Tallandier.
Pendant le mois d’avril 1871, Thomson a suivi Maxwell de hameau en hameau. Le résultat est cette cinquantaine de photos devenues emblématiques de Formose, en particulier les deux jeunes femmes avec leur bébé dans les bras, et les deux chasseurs avec leur chien noir.
A plusieurs reprises dont une fois avec William Schupbach et Michael Gray, Viénet a refait l’itinéraire, dans les sentiers de montagne, de John Thomson et de son ami le missionnaire et médecin le Dr Maxwell, fondateur de l’église presbytérienne de Taïwan, calvinisme d’origine écossaise qui reste aujourd’hui la principale variété de christianisme à Formose, en particulier chez les Aborigènes.
Cherchant à retrouver chacun des emplacements des prises de vues de Thomson, Viénet reçut le précieux secours d’un sympathique montagnard local, Wang WenMing - sculpteur sur bois à ses heures, l’un des derniers Formosans à savoir dialoguer en sifflant avec les rapaces de ces montagnes - et par le marchand de cahiers et de crayons de ChiaHsien (You YungFu).
De ces promenades dans la montagne, qui lui ont laissé de très forts souvenirs, après avoir offert de nombreux jeux de photographies aux Formosans rencontrés sur place, Viénet a conçu l’idée d’une exposition — hors-les-murs des musées trop souvent réticents — de grands tirages numériques de toute la série des cinquante photos, pour laisser les descendants des Formosans photographiés par Thomson retrouver leurs ancêtres et dialoguer avec eux.
Pour ne pas avoir à les encadrer sous-verre (difficile avec ces dimensions), il a eu l’idée (inspirée par les parapluies en papier des HakKa s (GeJia) de MeiNung, la localité voisine, de huiler les tirages. Rendus transparents, imperméables et résistants grâce à l’huile d’Abrasin (桐油Tong Oil), ces grands tirages peuvent se rouler facilement et être suspendus, comme des peintures chinoises, entre deux morceaux de bambous, ou des manches à balai.
Ce projet est envisagé pour l’automne 2020, avec la collaboration d’un Français de Taïwan, Jérôme Lanche, un paysagiste spécialiste de la mise en valeur des lieux de mémoire taïwanais pour le compte des administrations locales. Le procédé, pour lequel une valise-bac de travail (avec ses potences repliables) a été conçu, semble promis à un bel avenir chez les amateurs de photographie, pas seulement ancienne, et pas seulement à Taïwan.
En avril 1871, Thomson commença son périple à DaGou 打狗 battre son chien], nom alors de l’actuelle cité portuaire de KaoHsiung, avant de débarquer de Amoy (XiaMen).
J’ai demandé à Viénet comment il avait lui-même découvert ces photos avant de les faire revenir à leur source, à Taiwan.
Trésors exhumés.
En 1978, Madame de Gunzburg, qui avait apprécié son film « Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires » le contacta. Elle souhaitait lui offrir une série de photos anciennes retrouvées dans un placard d’un oncle ayant vécu de longues années en Chine.
En réalité collection oubliée était exceptionnelle. En particulier une série de Thomas Child sur l’incendie du Palais d’été de Pékin. Viénet suggéra qu’elle fut plutôt donnée à la BNF dont il avait publié l’inventaire du Fonds mandchou — qui accepta avec reconnaissance cette donation et lui demanda de préparer avec le conservateur de la photo ancienne, Bernard Marbot, une exposition et son catalogue : « La Chine entre le collodion humide et le gélatino-bromure ».
On en trouve encore quelquefois des exemplaires d’occasion sur le web.
Viénet fut ainsi invité à découvrir dans les réserves les trésors du Département de la Photographie et ceux de la Société de Géographie, conservés au Département des Cartes & Plans. Parmi ceux-ci, une boite de 80 albumens un peu fanés avait été offerte par Elisée Reclus à la Société, mais ils ne comportaient pas le nom du photographe.
Viénet reconnut les photos à l’origine des gravures (sur bois-de-bout) des articles de John Thomson dans le « Tour du Monde » de Charton et, de là, poussé par la passion, se rendit à Londres, à la Wellcome. Il y acheta un jeu complet des 500 photos sur la Chine et Taïwan. Puis,il eut la chance de rencontrer Michael Gray et d’acquérir le jeu des 96 planches de collotypies encadrées dont on vient de souligner l’importance.
Par la suite, il demandera à Michael de préparer des scans en haute-résolution de tous ces négatifs-verre. Il restait à convaincre les Taïwanais de s’y intéresser. Ce fut un peu long, mais pour Viénet ce fut l’occasion de découvrir - en marge de ses différentes activités industrielles - que le statut des Formosans de souche n’était pas encore complètement décanté.
Depuis la présidence de Lee TengHuei, les lignes ont bougé : soucieux de se démarquer de la Chine, les « Chinois continentaux » de Taïwan, descendants des immigrants du XVIIe siècle ainsi que les enfants des réfugiés de la défaite face aux communistes en 1949, sont devenus taïwanais.
Désormais ils considèrent les Aborigènes de Taïwan avec plus de respect, comme les premiers et authentiques Formosans de souche. Les photos de John Thomson, sont donc aussi les précieux jalons d’une prise de conscience ethnographique et culturelle.
L’exposition organisée, du 18 juillet au 10 octobre 2020, par Viénet au Musée ShungYe des Aborigènes de Formose (順益台灣原住民博物館 un musée privé, en face le Musée du Palais), reprise des expositions de 2006 et 2008, est donc une étape intéressante de cette évolution.
Pavel Benyovszky [1]
Note(s) :
[1] Cette tribune doit beaucoup au communiqué de presse rédigé en 2015 par Vera Su en chinois et en français qui m’a servi de base pour questionner Viénet.
J’ai en outre consulté le powerpoint très complet qu’il a réalisé pour une conférence organisée par Ricky Liu, l’un des plus célèbres architectes de Taiwan, diplômé des Beaux-arts de Paris, et ami de longue date de Viénet.
J’ai également fait mon miel de la double-livraison les n°s 12 & 13, sur Taiwan, en 2008, de la revue Monde Chinois (alors dirigée par Viénet).

Par Catoneo Le 12/07/2020 à 17h43
Les Formosans de souche par John Thomson.Une exposition à Taïwan à partir du 18 juillet.
Article remarquable. A archiver.
Merci.
Catoneo