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›› Lectures et opinions

Les ingrédients d’une cuisine très épicée

Le durcissement général de la diplomatie chinoise crée un sentiment de malaise en Asie.


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En prêtant l’oreille aux bruits qui montent depuis l’Asie on perçoit d’inquiétantes rumeurs de conflit, non seulement en mer de Chine du Sud, mais surtout dans le Détroit de Taïwan.

En arrière-plan, impossible à ignorer, l’agressivité de la Chine devenue puissante, gouvernée par une équipe qui ne cesse d’attiser une forme de nationalisme victimaire, anti-occidental.

L’émotion nationaliste s’affirme à la fois par le truchement des « caractéristiques chinoises » rejetant les principes démocratiques et le rappel des humiliations infligées au milieu du XIX9e siècle à l’Empire malade par les 6 puissances européennes, le Japon et les États-Unis.

Une spirale dangereuse.

Pékin multiplie des missions d’intimidation navales et aériennes autour de Taïwan. Ici, le 17 février, un chasseur taïwanais F.16 escortait un bombardier chinois H-6 entré dans l’espace aérien de l’Île.


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Le 7 juin, Minxin Pei écrivait dans Nikkei Asian Review que les intimidations militaires de Pékin contre Taïwan risquaient enclencher un très dangereux cercle vicieux pouvant conduire à une confrontation armée avec les États-Unis dans le détroit de Taïwan.

Mais une spirale funeste est déjà à l’œuvre. Ayant tenté d’éteindre au lance-flammes l’incendie démocratique dans la R.A.S de Hong Kong et, frustré que Taïwan échaudé par l’épisode, s’éloigne encore de l’idéal de réunification, voilà que Pékin semble à nouveau prêt à se laisser aller à des menaces directes contre l’Île.

L’inquiétude du Parti a encore été attisée par la défaite, le 20 janvier dernier, du candidat du Kuomintang aux élections présidentielles, battu par 2,6 millions de voix, dont la première cause, au-delà de toute autre considération de politique intérieure, fut l’effet répulsif provoqué sur l’électorat de l’Île par l’activisme normatif de Pékin à Hong Kong.

Même s’il est prudent de ne pas surestimer la signification du scrutin tant il est vrai que, dans l’Île, l’opinion à l’égard du Continent a souvent flotté, le message est néanmoins très clair : la menace militaire est contreproductive. Elle éloigne l’Île de la Chine.

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Dès lors, à Pékin, où règne un nationalisme de plus en plus sourcilleux, s’est installée la crainte qu’à Taïwan, la mouvance indépendantiste pourrait, pour un temps plus long qu’une alternance de deux mandats, dominer la vie politique de l’Île, sans véritable contre-pouvoir favorable à la réunification.

Une autre inquiétude de Pékin fut attisée par la teneur du discours d’investiture de Tsai Ing-wen, pourtant très peu provocateur, mais dans lequel elle a omis de reconnaître, comme elle l’avait fait en 2016, les négociations historiques entre le Kuomintang et le Parti Communiste chinois.

(Lire à ce sujet :
- Nankin : une rencontre inédite aux conséquences incertaines.
- Pour la première fois un président chinois rencontre le chef de l’exécutif taïwanais en exercice.
et sur les contradictions de la politique intérieure taïwanaise :
- Désarrois politiques, querelles idéologiques et rivalités partisanes.)

Le projet constitutionnel explosif des radicaux du Min Jin Dang.

Dans l’Île la mouvance indépendantiste radicale rêve d’une constitution qui ne ferait pas mention de la Chine.


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Enfin, dernières causes de la fébrilité chinoise, l’annonce de Tsai qu’elle allait installer deux nouvelles commissions caractérisées par elle comme des « moyens d’approfondir la démocratie », sujet répulsif pour le Parti.

La première au sein du Yuan Législatif sera dédiée à la révision de la constitution ; la deuxième sera partie du Yuan de Contrôle. Intitulée Commission Nationale des droits de l’homme, elle répondra à des critères précis d’indépendance et de désignation des membres définis par les Nations Unies. Son principe même heurte l’actuelle conception du régime de la souveraineté nationale.

Enfin, pour bien comprendre l’inquiétude vigilante du Parti communiste chinois dont la pensée politique est, sans esprit de recul, articulée à la réunification territoriale sans tenir compte de la volonté des Taïwanais, il faut se souvenir que, même dans l’Île, la révision de la constitution sent le soufre.

Songeons par exemple que les « indépendantistes radicaux » dont Tsai Ing-wen tente de se tenir à distance pour éviter toute provocation, proposent d’éradiquer de la Loi fondamentale toute référence à la Chine. L’équipe des pragmatiques entourant la Présidente a réussi à tenir à distance ce projet.

D’autres rumeurs d’une pression militaire directe de Pékin ont couru il y a quelques semaines quand dans une interview à un magazine de Hong Kong début mai, le Général Qiao Liang, un des auteurs de « La guerre sans limites » a semblé désavouer les faucons de l’APL en affirmant qu’un conflit direct avec les États-Unis provoqué par une aventure militaire chinoise dans le Détroit détournerait le pays de son objectif de modernisation.

Il n’empêche que les conditions d’un dérapage existent. Lors de la réunion de l’ANP à la fin mai, le Président Xi Jinping a exhorté les armées à accélérer leur préparation au combat. Évoquant diverses menaces, il a ciblé les forces indépendantistes à Taïwan.

Aussitôt, Wu Qian, le porte-parole de l’APL qui - désignant sans le dire les États-Unis - ajoutait que, dans l’Île, Tsai Ing-wen était soutenue par des forces étrangères attisant les sentiments séparatistes, justifiait la hausse de 6,6% du budget militaire chinois, alors même que l’économie est entrée dans une sévère récession.

Avec son humour corrosif, notre chroniqueur Louis Montalte, assimile toute cette alchimie enflammée aux ingrédients d’une « soupe énergétique, à la limite de l’explosif avec lesquels Pékin devra composer. »

Des ingrédients toniques et corsés.

Le 29 mai, Li Zuocheng, chef de l’état-major général répétait que Pékin écraserait toute velléité d’indépendance de Taiwan.


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« Une économie mal en point avec un taux de croissance en piqué, toujours en partie dépendant de marchés, majoritairement extérieurs, eux-mêmes fortement touchés par la crise ; »

« Une population ébranlée par un épidémie traumatisante et un chômage en hausse ; »

« Une classe politique dont on ne sait pas grand chose, si ce n’est qu’elle est touchée par une campagne anti-corruption qui la décime d’une façon peut-être pas tout à fait aussi dénuée de motifs politiques qu’on le dit ; »

« Un nationalisme qui s’exacerbe face à une réaction mondiale de plus en plus hostile ; »

« Des militaires, dotés de nouveaux jouets tout neufs, qui regardent nerveusement vers des points chauds et irritants, aux marches même de l’Empire, à Hong Kong, à Taiwan et aux Spratleys. »

« Et la liste des ingrédients disponibles ne s’arrête pas là. » (...)

« On ne sait pas ce que le chef va préparer mais avec autant de produits, tous plus pimentés les uns que les autres, si on ne connait pas encore le plat qui va nous être servi, il serait prudent de s’attendre à quelque chose de fortement épicé. » (...)

« Quant à la cuisson, elle risque d’être délicate… Il ne faudrait pas casser la cocotte en fonte qui se fait vieille et redoute les chocs trop violents… Trop de pression et c’est le bouchon de la soupape qui risque d’exploser en traversant les murs, suivi d’un geyser brûlant et corrosif… Et si l’on refroidit trop vite, c’est à nouveau la cocotte qui peut se fendre… »

Le 29 mai dernier, le Général Li Zuocheng, n°4 de la Commission Militaire Centrale et Chef de l’état-major général ajoutait une sérieuse pincée d’épices à cette préparation déjà très relevée.

Spéculant sur le mythe de la solidarité avec le Parti du peuple chinois tout entier, d’une rive à l’autre du Détroit, une vision occultant systématiquement les résultats des scrutins attribués à l’effet de forces étrangères, il mettait en garde que « s’il n’était pas possible de réunifier la Chine pacifiquement, l’Armée Populaire de Libération soutenue par la Nation chinoise dans sa totalité - y compris les Taïwanais - prendrait toutes les mesures nécessaires pour écraser résolument toutes les tentatives séparatistes. »

A propos de Li Zuocheng : La purge des corrompus n’a pas de cesse.


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