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Où en est le nouveau « Grand Jeu » en Asie Centrale ?

La puissance russe

Dans cette compétition pour les ressources, la Russie s’applique à ne pas se laisser déborder par la Chine, le seul concurrent capable de contester sa suprématie. Celle-ci se manifeste d’ailleurs clairement par la densité du réseau d’oléoducs dirigés vers la Russie et vers l’Ouest. Son action, omniprésente dans tous les secteurs convoités par les sociétés chinoises (pétrole, gaz, métaux rares, uranium), vise à être partie prenante des exportations des ressources d’Asie Centrale vers l’Est par le biais de ses anciennes connections et la puissance de ses grands conglomérats d’hydrocarbures.

Ces derniers, principaux fournisseurs des pays d’Europe de l’Ouest, présents dans toute l’Asie Centrale, principalement autour de la Caspienne, constituent la force de frappe la plus efficace de Moscou contre la dimension des projets chinois. Par leurs investissements directs et leurs connections politiques rémanentes, Gazprom, Rosneft et Lukoil contrôlent en effet de facto une part importante des exploitations et des sorties d’hydrocarbures de la région, ce qui oblige la Chine et Petrochina à négocier avec eux. C’est, par exemple, la société russe Stroytransgaz qui construit le gazoduc turkmène vers la Chine, financé par Petrochina.

Surtout Moscou est, bien plus que Pékin, en mesure de peser politiquement dans les conflits de frontières, l’imbroglio des accords douaniers, les querelles pour la gestion de l’eau et la répartition des ressources, notamment autour de la Caspienne. Dans ce contexte politique moins favorable pour Pékin, encore aggravé par l’existence d’accords de sécurité réactivés par la Russie, en dehors de l’OCS, la Chine, qui avance, à coups d’investissements massifs, ses pions économiques sur le trajet de l’ancestrale route de la soie, mesure la puissance rémanente de Moscou.

En 2006, L’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), mise sur pied par la Russie et qui comprenait déjà la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, avait accueilli l’Ouzbékistan, regroupant, hors de l’influence chinoise et dans le giron russe, la totalité des membres de l’OCS appartenant à l’ancienne Asie Centrale soviétique.

Le coup de semonce kirghize et les intentions cachées

Lors de la récente crise au Kirghizstan, c’est Moscou qui, avec Astana et Washington, ont mené le jeu, tandis que Pékin est resté sur la touche. Et pourtant, la situation dans ce petit pays limitrophe d’à peine 5 millions d’habitants, ayant une frontière commune avec la Chine de plus de 1000 km, est d’un considérable intérêt stratégique pour Pékin.

En plus des ressources pétrolières exploitées par Petrochina et des voies ferrées construites par les compagnies chinoises, sur fond de relations économiques en croissance rapide (10 milliards de $ d’échange en 2009, contre à peine plus de 350 millions en 1992), le pays abrite une communauté de Chinois évaluée à plus de 100 000 âmes, dont une proportion importante de Ouïghours, sur laquelle la Chine a tout intérêt à garder un œil attentif.

En ces temps troublés de soubresauts ethniques au Xinjiang, Pékin redoute une déstabilisation de son Grand Ouest, fomentée par des activistes islamistes, en cheville avec l’Afghanistan, dont l’Asie Centrale ne manque pas. Selon le site Eurasia.net, la situation est encore compliquée par les ressentiments d’une partie de la population Kirghize contre la trop grande dépendance du pays à l’égard de la Chine.

Mais il y a pire. Les événements violents survenus début avril au Kirghizstan - 85 morts, éviction brutale du Président Bakiyev, aujourd’hui réfugié à Minsk - et déclenchés contre l’incurie d’une élite politique corrompue, coupée de sa population et tentée par l’autoritarisme brutal pour rester au pouvoir, recèlent un important potentiel de contagion vers les autres pays d’Asie Centrale, tous affligés des mêmes travers, porteurs à terme de révoltes et d’instabilité.

Pour la Chine et la Russie qui avaient jusqu’à présent fondé leur stratégie sur le soutien des régimes en place, dans le triple but d’exploiter les ressources de la région, de faire pièce à Washington et de contenir la menace islamique latente, la propagation de l’instabilité en Asie Centrale, pouvant nourrir une résurgence de l’Islam radical, serait une catastrophe lourde de menaces. Pour les Etats-Unis aussi. Depuis l’élection d’Obama, en effet, préoccupés de préserver les lignes de communication en Asie Centrale de leur corps expéditionnaire en Afghanistan, Washington fermait en effet les yeux sur les dérives autocratiques dans la zone.

Moscou a peut-être pris la mesure des risques, puisque, peu après les événements de Bichkek, le Président Medvedev déclarait : « si le peuple n’est pas satisfait de ses dirigeants et si ces derniers ne font pas d’efforts pour résoudre les problèmes les plus graves, ce type de situation pourrait se répéter dans n’importe quel pays où les autorités se sont coupées du peuple » (cité par Asia Times du 20 avril 2010).

La déclaration, qui semble se réaligner sur les principes de « bonne gouvernance », ne peut manquer d’inquiéter Pékin, dont la position de principe est de ne pas intervenir dans les affaires intérieures des Etats et de privilégier les bonnes relations et les affaires, quels que soient les régimes.

Il est vrai que la dénonciation par le Kremlin des risques politiques induits par les dérives autocratiques confirme que la Russie craint une déstabilisation de la zone qui ferait le lit d’une radicalisation islamique. Rien ne dit en revanche qu’elle milite sincèrement pour la propagation de la « bonne gouvernance ». Ce qui est en revanche certain est que le but à moyen terme de Moscou, toujours convaincu que la coalition échouera en Afghanistan, reste l’évacuation par les Américains de la base de Manas.

A Pékin, le Bureau Politique, perplexe, pris de court par l’éviction de Bakiyev, et inquiet de l’attitude russe qui s’est rapprochée de Washington, a convoqué une réunion spéciale sur le Xinjiang voisin. A cette occasion, il a décidé une augmentation substantielle des investissements dans l’ancien Turkestan oriental et procédé à la relève de Wang Lequan, le n°1 politique de la province. Celle-ci, déjà sous haute surveillance militaire, est devenue une des grandes priorités de sécurité du Régime.

Quant aux Etats-Unis, ils sont un peu dans la même situation que la Chine, mais pour d’autres raisons. Eux aussi sont pris au dépourvu, alors que leur préoccupation majeure n’était pour l’instant pas la situation politique au Kirghizstan, mais le maintien coûte que coûte de la base de Manas, indispensable poumon logistique de leur intervention en Afghanistan. Mais les premières réactions de la Maison Blanche - le bruit court de la relève imminente de l’Ambassadeur à Bichkek -, indiquent qu’ils réajusteront leur politique, ce qui, dans un contexte où la position de Moscou devient ambigüe, ne facilitera pas le jeu de Pékin.


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