›› Politique intérieure
Après la mort de Mao, la carrière de Qiao Shi s’accélère.
Qiao Shi, président de l’ANP à gauche derrière le Premier ministre Li Peng (au centre) et le Président Jiang Zemin (à droite), lors de la session de l’ANP du 6 mars 1996. (photo Robyn BEC/AFP/Getty Images, publiée par Epoch Times)
A l’avènement de la République Populaire, Qiao Shi devint ouvrier métallurgiste dans un conglomérat sidérurgique du Nord-est puis obtint son transfert au département des affaires étrangères du Parti où, durant la révolution culturelle, il fut, à cause de la famille de sa femme, sévèrement persécuté.
Accusés d’être des agents doubles, Qiao Shi et son épouse furent comme nombre de fonctionnaires envoyés en exil à la campagne, au Heilongjiang puis au Henan. Mais son ascension rapide commença à la mort de Mao, au point qu’il fut rapidement nommé n°2 du département de politique étrangère du Parti, prélude à une avalanche de postes dans les plus hautes sphères du régime jusqu’à la présidence de l’ANP en 1993 à 69 ans.
Chefs des services secrets et président de la Commission des lois.
Deux postes marquèrent sa trajectoire politique où, à posteriori, il apparaît que son action eut des ramifications directes avec la situation actuelle. A la tête des services secrets dont il prit la responsabilité en 1985 grâce à l’appui de Hu Yaobang alors n°1, après la défection aux États-Unis de Yu Qiansheng, il fut le principal artisan du sauvetage physique du frère de ce dernier, Yu Zhengcheng, actuel n°4 du comité permanent et proche de Xi Jinping. Ensuite, président de la Commission des Lois de 1985 à 1992, il se tailla la réputation d’un libéral qui tranchait avec la brutalité de ses successeurs et dont la trace est restée vivace dans l’appareil.
En 1993, lors du 8e Congrès de l’ANP qu’il présidait, mettant gravement en porte à faux Jiang Zemin et Li Peng, il plaida pour le renforcement des pouvoirs de supervision de l’Assemblée qu’en théorie la constitution lui confère. En 1996, deux années avant sa retraite à 71 ans, vers laquelle l’avait poussé Jiang Zemin aidé par Bo Yibo, le père de Bo Xilai, alors que lui-même resta n°1 jusqu’à 76 ans, Qiao Shi donna une interview au journal américain « The Philadelhia Enquirer », qui mit en transes l’appareil où il appelait au renforcement de l’État de droit et préconisait le contrôle des politiques publiques par l’Assemblée Nationale.
La promotion de l’État de Droit inquiète l’appareil.
Le lendemain de sa mort, un article du China Daily renvoyait aux controverses actuelles sur l’État de droit dont la teneur contrastait avec la sobriété impersonnelle de l’éloge funèbre publié par le Quotidien du Peuple le jour de ses obsèques. La dissonance flagrante entre les deux articles révélait une fois de plus les controverses internes à l’appareil entre les défenseurs du droit et ceux qui s’en méfient.
Alors que le Quotidien du Peuple s’est limité à rappeler ses références révolutionnaires, dans le China Daily on pouvait lire que, déjà en avril 1987, à l’occasion de la première réunion sur les questions législatives depuis 1949, Qiao Shi avait anticipé les vastes changements socio-économiques du pays et prôné la prévalence du droit. Suivait une longue liste de ses contributions qui vont de la modernisation de la constitution, au toilettage de l’arsenal législatif de l’Assemblée Nationale et de ses règlements.
En 2012, cinq mois avant le 18e Congrès, rompant un silence de 15 ans, il avait publié un livre intitulé « 谈民主 与法制 - tan minzhu yu fazhi – « de la démocratie et des lois » qui rassemblait ses discours et écrits de la période 1985 – 1998 où il précisait qu’une des causes du déclenchement et de la durée de la révolution culturelle était que le Parti n’avait pas assez accordé d’attention à la mise sur pied d’un appareil juridique indépendant et à la construction de la démocratie. Enfin, alors que Jiang Zemin plaidait pour la clémence en faveur de Bo Xilai, il fut l’un de ceux qui prônaient une peine exemplaire.
La condamnation de Zhou Yongkang : entre Droit et morale.
Zhou Yongkang, face à ses juges du tribunal de Tianjin. La photo prise le 11 juin dernier a été diffusée par la télévision centrale chinoise.
Sur ce point, comme sur la sanction infligée à Zhou Yongkang il a été suivi. Après Bo Xilai, l’ancien chef de la sécurité d’État fut en effet condamné à la prison à vie le 11 juin dernier. Mais, cette fois, le procès de l’ancien n°9 du Comité Permanent mis en examen, inculpé, jugé et condamné contre le tabou de l’immunité des retraités de la haute direction du régime, eut lieu à huis clos.
Alors que son rival, l’apparatchik Jiang Zemin propulsé à la tête de la Chine en 1989 par un appareil effrayé des risques de l’ouverture politique, au moment où l’URSS craquait de toutes parts, avait, par son laxisme attesté par sa proximité avec Bo Xilai et Zhou Yongkang, contribué aux dérives éthiques de la machine politique, le décès de Qiao Shi, ardent défenseur des lois et de l’État de droit, survient au moment où le régime règle ses comptes avec la mouvance qui s’étaient autorisée et rendue coupable de vastes privilèges, passe-droits, malversations, concussions et crimes mafieux.
Juste retour de l’histoire dira t-on, tandis que personne ne sait ce que la Chine serait devenue si Qiao Shi avait été placé à la tête du régime comme le voulait la logique de l’appareil et ses critères de méritocratie.
Il reste que de la condamnation à vie prononcée à huis clos de Zhou Yongkang est encore très éloignée du droit et d’un système judiciaire indépendant et transparent tel que Qiao Shi l’aurait souhaité. L’appareil qui craint pour son image, n’a en effet pas souhaité que soient rendus publics les détails des considérables dérives mafieuses de l’ancien chef de la sécurité publique dont les méthodes policières de contrôle de la société étaient à des années lumières de la conception du droit de Qiao Shi qui fut son lointain prédécesseur.
Si on y ajoute une tentative supposée de barrer la route du pouvoir à Xi Jinping et l’assassinat de sa première épouse au Sichuan maquillé en accident de voiture avec l’aide de la police armée populaire, on comprend l’opacité de la procédure. Mais pour remettre les choses en perspectives et mesurer les progrès accomplis, rappelons simplement qu’il y a seulement 5 ans, Zhou Yongkang n’aurait pas été inquiété et aurait coulé une retraite paisible sinon heureuse avec son ancienne maîtresse devenue sa femme.

Par Anonyme Le 24/07/2015 à 13h56
Qiao Shi, l’un des plus brillants et plus énigmatiques caciques du Parti s’est éteint.
Article très clair et très pédagogique.
Bravo à vous.
Continuez !!!
EB