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Rivalités sino-américaines et risque de dislocation de la mondialisation « high-tech ». Le pire n’est jamais sûr, mais la menace se précise

Meng Wenzhou actuellement en résidence surveillée à Vancouver en attente d’extradition vers les États-Unis présente la portée globale du groupe Huawei créé par son père Ren Zhengfei et dont elle est la responsable financière. Le slogan en haut de la carte du monde est une des professions de foi du groupe 眼界决定境界 « Notre royaume est celui de notre vision ».


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Pratiques, pragmatiques et réactifs, les Chinois tentent une réponse à l’impérialisme américain qui prétend dominer la planète en contrôlant les technologies de pointe. La dernière alerte en date ayant instillé une angoisse au cœur du sérail des sociétés « high—tech » chinoises eut lieu en mai dernier quand la Maison Blanche avait imposé un embargo interdisant, entre autres, la vente à Huawei du logiciel d’exploitation Android développé par Google.

Mise en œuvre dans toute sa rigueur, l’interdiction aurait pu porter hors de Chine un coup fatal à la branche des portables du groupe.

Depuis, la mesure a été levée par D. Trump, mais la crainte et la vulnérabilité demeurent. De toutes parts des mises en garde s’expriment. En mai dernier, Ma Huang-teng, cofondateur de et PDG de Tencent (Wechat) avait, lors d’un forum au Yunnan, déjà prédit que la guerre commerciale allait déraper vers une guerre technologique. « Si nous ne faisons pas des efforts radicaux pour développer nos propres technologies, la Chine aura du mal à rester dans la course de l’économie digitale »

Récemment Li Xiangyang, Directeur de l’Institut National des Stratégies Internationales de l’Académie des Sciences Sociales 中国社会科学院国家战略研究所, pointait du doigt la probable durée d’un conflit devenant autant technologique que commercial, et incitait les pouvoirs publics à se préparer à une « rupture ».

Dans son esprit, le mot signifiait la fin des approvisionnements réguliers dans la chaîne logistique chinoise alimentant depuis les États-Unis la fabrication des produits de haute technologie. Le hiatus, cependant encore loin d’être avéré, viendrait de l’exacerbation de la guerre commerciale sino-américaine pouvant, à la longue, produire un découplage des relations entre les fournisseurs américains et les groupes chinois.

Alarmiste, mais exprimant une réalité dont la plupart des élites chinoises sont convaincues, Li rajoutait que « le but ultime des États-Unis, jouant leur survie, était de freiner la montée en puissance de la Chine ».

Du coup certaines entreprises chinoises augmentent leur budget de R&D pour développer leurs propres technologies et compenser le risque d’un assèchement du flux américain. Le South China Moring Post (SCMP) cite en exemple SunXing fabriquant d’alliages d’aluminium pour, entre autres, l’aéronautique et l’aérospatiale, le transport ferroviaire, l’industrie militaire, la marine, la construction, la fabrication de machines et l’industrie chimique.

S’il est vrai que le découplage complet que craignent les Chinois n’est pas encore avéré, il est aussi probable qu’il n’est pas souhaité par la Maison Blanche qui tente, en pure perte, de contraindre la Chine à ajuster son système aux contraintes du marché, où la règle est la séparation des affaires et de la politique, interdisant les subventions publiques aux groupes industriels.

Lire les raisons des crispations chinoises dessinant le champ des obstacles à un alignement du système chinois sur des critères occidentaux : Pékin – Washington : Les raisons des crispations chinoises. Plongée dans les arcanes du Parti.

Conséquences des raidissements.

Tout en promettant d’acheter plus de soja américain, la Chine cherche d’autres sources d’approvisionnement (Bloomberg). Après 400 jours de guerre commerciale, Chinois et Américains de sont rencontrés à Shanghai le 31 juillet. Le principal résultat fut la décision de ne pas rompre le dialogue. Les deux parties ont discuté des transferts forcés de technologie, des droits de propriété intellectuelle, de l’ouverture du secteur des services et des obstacles non tarifaires et l’agriculture. La partie chinoise a confirmé son engagement à augmenter ses achats d’exportations agricoles des États-Unis.

Le NYT anticipe cependant que la querelle ne cessera pas. Quant au WSJ, il estime que « Tout en voulant paraître disposée à négocier, la Chine pense pouvoir obtenir de meilleures conditions en tardant à accepter les injonctions américaines ».


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La fureur de la guerre commerciale et l’obstination de la Maison Blanche commencent à générer en Chine même une atmosphère de défiance plombant la sérénité du monde des affaires. Ainsi le SCMP relate, qu’au moment où les entreprises chinoises se débattent avec les incertitudes des relations entre Pékin et Washington, les entreprises américaines réagissent en délocalisant une partie de leurs activités hors de Chine, en prévision d’une nouvelle escalade de la guerre commerciale.

Selon une étude réalisée en mai dernier par la Chambre de commerce américaine en Chine, plus de 40% des quelque 250 sociétés membres interrogées envisageaient ou avaient déjà délocalisé une partie de leurs activités de chaîne d’approvisionnement. Wang Yiwei, professeur des relations internationales à l’Université du Peuple, rejette toute la responsabilité sur Washington, qui en 2017 a tourné le dos à la politique d’ouverture à la Chine initiée par Kissinger il y a 40 ans.

Pour Pékin qui, la main sur le cœur, affirme avoir respecté les lois du marché et défendu la liberté des échanges – contre-vérité également dénoncée par Bruxelles – les risques de découplage prennent racine dans la guerre des taxes déclenchée par Washington en juin 2018. Ils se sont précisés jusqu’à s’exacerber aujourd’hui dans l’offensive menée contre Huawei, déjà ostracisé aux États-Unis pour raisons de sécurité nationale et, dernièrement, exclue du marché américain de la 5G.

Ce n’est pas tout. Washington a interdit à la Chine l’accès aux informations sur les personnes, supprimé les scientifiques chinois de la liste des éligibles pour des subventions des instituts de recherche américains et refusé les visas d’entrée aux groupes ou personnes liés au gouvernement chinois.

Ce dernier a riposté en augmentant les taxes sur 110 Mds de $ d’exportations américaines en Chine et menacé – mais pour l’heure cette mesure n’a pas été mise en œuvre – de cibler une liste de compagnies américaines qualifiées de « non fiables ayant le potentiel de porter atteinte aux intérêts de la Chine et des entreprises chinoises ».

Pour autant, quelle que soit la férocité des escarmouches, les commentaires de découplage paraissent alarmistes, tant les deux économies sont imbriquées par des dizaines d’années d’interactions dans la chaîne d’approvisionnement de hautes technologies où un coup porté aux entreprises chinoises se répercute en cascade aux fournisseurs américains qui s’inquiètent.

Exemple : les fabricants américains qui vendent pour des milliards de $ de microprocesseurs à Huawei font aujourd’hui pression sur la Maison Blanche pour bénéficier d’un moratoire spécifique à l’embargo ; au même moment, résultat du lobbying, le report de la mesure d’interdiction visant le groupe chinois montrait que Washington hésitait à pousser son offensive au bout de sa logique de guerre totale.

Le pire n’est jamais sûr, mais le risque existe.

Préparation de la photo protocolaire lors de la rencontre de Shanghai le 31 juillet. Dans un article récent, spéculant sur une éventuelle « rupture », le WSJ titrait « Le mariage peut-il être sauvé ? ». Quelques signes sont préoccupants. L’investissement chinois aux États-Unis a chuté à 5 milliards de dollars l’an dernier, soit le niveau le plus bas depuis sept ans, contre 29 milliards en 2017, selon de Rhodium Group. 2,5 milliards de dollars d’acquisitions chinoises ont été abandonnées en raison des blocages du Comité sur les investissements étrangers aux États-Unis, sous l’égide du département du Trésor qui examine les investissements étrangers par le biais des risques de sécurité.


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Alors que s’enkystent les méfiances avec les accusations d’espionnage du FBI, les possibilités d’éviter une « rupture » dépend de la capacité des deux à de contenir leurs différends. Les faucons de la sécurité nationale aux États-Unis estiment que les interactions économiques doivent être considérablement réduites si les États-Unis veulent maintenir l’hégémonie économique et militaire des États-Unis. En Chine, les nationalistes considèrent qu’une autosuffisance accrue est essentielle à la domination économique et à une armée à la pointe de la technologie.

En revanche, des voix plus modérées pourraient tenter de compartimenter les risques pour la sécurité nationale afin de maintenir les liens commerciaux plus larges. John Gong, professeur à l’Université de commerce international et d’économie de Beijing explique qu’aux États-Unis existe une théorie selon laquelle le monde futur serait composé de deux cercles. L’un est l’ordre économique américain et l’autre, l’ordre économique chinois » . Cette vision est celle d’une guerre froide économique dont tout le monde souffrirait.

En réalité, dans le secteur des hautes technologies cette stratégie de l’extrême est impossible à mettre en œuvre, tant serait lourd le prix à payer par les groupes américains.

Autrement dit, en dépit des hyperboles de la propagande et des alarmes chinoises, l’hypothèse la plus probable est qu’au lieu d’être un facteur de découplage des économies américaine et chinoise, la dépendance de la Chine et les intérêts sonnants et trébuchants des groupes américains, feront que le secteur high-tech pourrait bien être le meilleur antidote à la rupture.

A suivre donc, en gardant en mémoire que la folie des hommes est une source infinie de dérapages. Dans ce cas, on assisterait à la dislocation de l’espace global des hautes technologies avec la création de normes différentes par région. La conséquence serait un recul considérable de la mondialisation dans ce qu’elle peut avoir de plus profitable.


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