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›› Taiwan

Un improbable traité de paix

Chacun le sait, l’apaisement des relations dans le Détroit de Taïwan n’a pas la même signification selon qu’on l’observe depuis Pékin ou depuis Taipei. Pouvait-il en être autrement dès lors qu’il repose presqu’uniquement sur le concept on ne peut plus ambigu et chargé de malentendus du « consensus de 1992 », affirmant l’existence « d’une seule Chine », au demeurant rejeté par le Parti indépendantiste, deuxième formation politique de l’Ile, dont l’audience est passée de 41% à 45% entre les présidentielles de 2008 et 2012.

Quant aux héritiers de Tchang Kai-chek, actuellement à la tête de l’Île, ils ne voient pas l’embellie dans le Détroit comme une modification du statuquo, et encore moins comme le début d’un processus de réunification, mais comme la fin des tensions de l’ère Chen Shui-bian.

Aux yeux de Ma Ying-jeou et de son équipe, l’apaisement ouvre surtout à l’Ile la possibilité de tirer profit du marché chinois, au même titre que les pays de l’ASEAN, avec qui Pékin a signé des accords de libre échange. Peut-être le KMT espère t-il aussi – rien n’est moins sûr - qu’à la faveur de l’apaisement, le régime chinois pourrait accorder à Taipei une plus grande marge de manœuvre internationale.

Le Parti indépendantiste, à fortiori, ne voit pas l’apaisement dont est crédité son rival politique à Taiwan, comme une marche vers la réunification, dont il ne veut à aucun prix. Il n’empêche que sa défaite aux élections de 2012 a provoqué un sérieux tumulte au sein des apparatchiks du Parti, dont certains attribuent les deux échecs électoraux de 2008 et 2012 à un positionnement trop radical, non seulement à l’égard du statut de l’Île, mais également dans la relation du DPP avec le Parti communiste chinois.

Telles étaient, en partie, les raisons du voyage en Chine, début octobre, de Frank Hsieh (Hsieh Ch’ang-Ten T’ing), ancien Président du DPP et candidat malheureux à la présidence en 2008. Il n’est pas anodin de souligner, pour confirmer que les lignes bougent à Taiwan comme en Chine, que Hsieh a été reçu le 6 octobre à Pékin par le Directeur du Bureau des Affaires taïwanaises. Lire notre article Tempête existentielle au parti indépendantiste.

Toutes ces controverses et contradictions qui signalent de fortes divergences de fond entre les deux rives sont connues depuis longtemps. Mais elles ont été ravivées par les termes du rapport de Hu Jintao au 18e Congrès.

A propos de Taiwan, ce dernier insista sur la nécessité de développer la coopération pour asseoir la relation par « des accords équitables et raisonnables » - une formulation assez consensuelle et acceptable par tous -, mais il ajouta – ce qui est contesté à des degrés divers par toute la classe politique taïwanaise – que, « tenant compte que le pays restait encore à réunifier, il était nécessaire d’installer des mesures de confiances militaires et de signer un traité de paix ».

Depuis trois mois la classe politique taïwanaise est agitée par ces débats avec la Chine, touchant à la souveraineté, aux conditions des mesures de confiance militaires, au rejet de la réunification, définitivement pour le DPP, ou, pour le KMT, aussi longtemps que la Chine ne sera pas démocratique, à la quadrature du cercle des conditions du dialogue du Parti Indépendantiste avec le PCC, et enfin à l’utilité d’un traité de paix, perçu par certains comme un cheval de Troie, ouvrant la voie à la réunification.

Le Parti Communiste chinois et Taïwan. Les ambiguïtés du statuquo et du consensus de 1992.

Toutes les déclarations des membres du Parti Communiste, à commencer par celles de Hu Jintao au 18e Congrès, présentent les évolutions dans le Détroit comme une marche vers la réunification et laissent entendre, tout en ménageant les Taïwanais inquiets et réticents, que le temps est venu de passer aux négociations politiques. Le fondement de cette démarche étant le « consensus de 1992 » et le rejet absolu de l’idée d’indépendance, ce qui, au passage, est une mise en garde au DPP. Voulant se donner une meilleure image, celui-ci cherche en effet, par d’intenses contorsions, le contact avec le Parti.

A Taipei on n’est pas sur cette ligne. Pour Ma Ying-jeou, le négociations politiques « ne sont pas le point le plus urgent ». Elles pourraient même, ajoute t-il, « nuire au renforcement de la relation ». Quant au traité de paix, le Président se demande s’il est bien utile. En tous cas, l’ancien président du Conseil des Affaires continentales Wang Yu-Chi, le rejette lui aussi comme « n’étant pas une priorité pour Taipei », d’autant, ajoute t-il, que « le projet mériterait d’être clarifié ». En tout état de cause, précise t-il, mettant les pieds dans le plat, « s’il s’agissait pour Pékin de préparer la réunification, le peuple taïwanais ne l’accepterait pas ».

Lors d’une conférence débat organisée à Taipei en décembre 2012, évoquée par A. Romberg dans le numéro de China Leadership Monitor de janvier 2013, et à laquelle participaient une quarantaine de chercheurs et officiels chinois sur les thèmes du « renforcement de la confiance mutuelle et de la paix dans le Détroit », la délégation chinoise répéta ses principes et sa feuille de route qui s’articulent en quelques mots : « après l’approfondissement de la relation, le temps est venu de parler politique, au moins dans les rencontres non officielles, tout en laissant de côté, si nécessaire, les questions trop controversées ».

Joseph Wu, indépendantiste et ancien représentant de Taiwan aux Etats-Unis, fit remarquer que le rapport de Hu Jintao trahissait les vraies intentions de la Chine. Pour lui, Pékin tentait en effet d’utiliser les questions économiques afin, par le truchement du traité de paix et des mesures de confiance militaires, de bâtir un cadre politique rendant la réunification irréversible, la faisant apparaître comme la seule option possible.

A quoi Sun Yafu, n°2 du Bureau des Affaires taïwanaises à Pékin, répondit qu’il s’agissait de questions complexes et à long terme, mais que le Parti Communiste était patient et nourrissait l’espoir de créer un consensus. (China Leadership Monitor current issue).

Questions de souveraineté, espace international et échanges de bureaux.

Après avoir mis en lumière l’évidence que l’empressement de la Chine à mettre en œuvre l’Accord Cadre s’inscrivait dans son projet de réunification, les participants taïwanais au séminaire de décembre en vinrent, aiguillonnés par Joseph Wu et les quelques indépendantistes présents, à dénoncer les atteintes insidieuses à la souveraineté de l’Ile, dont la plus connue fut le nouveau passeport chinois inauguré en mai 2011.

Romberg précise que, « non seulement la nouvelle version présentait l’interprétation chinoise de la frontière sino-indienne et donnait à voir une image de la mer de Chine réduite à une mer intérieure, limitée par la désormais célèbre « ligne en 9 traits », mais elle y incluait également Taïwan par le rajout d’un dixième trait à l’Est de l’Île ». A quoi il faut rajouter que « Taipei s’offusqua d’y voir des sites touristiques taïwanais, présentés officiellement comme des sites chinois », laissant entendre que l’Île était ravalée au rang de province.

En réponse aux énervements de Taipei, le Bureau des Affaires taïwanaises à Pékin expliquait que cette présentation n’avait rien d’offensant, puisque Taïwan avait toujours été considérée comme partie intégrante de la Chine. Selon lui, « il n’y avait pas lieu d’en faire un problème. L’effervescence avait seulement été provoquée par des activistes du DPP. » Niant l’évidence, il ajoutait que « le nouveau passeport ne signifiait nullement une modification du statuquo ».

Il y a en effet plus grave. En affichant ses revendications territoriales sur un passeport de la République Populaire, Pékin manipule « le consensus d’une seule Chine », puisque celui-ci, en ne faisant référence qu’à la Chine à l’exclusion de la « République Populaire », laisse la porte ouverte à une réunification, également souhaitée par le KMT, mais uniquement quand le régime politique du Continent aura évolué vers la démocratie.

Manifestement très irrité le Bureau des Affaires Continentales précisa dans un communiqué que le passeport « ignorait complètement la réalité des faits. Par là même, il heurtait les sentiments de 23 millions de Taïwanais et mettait en péril la confiance construite ces dernières années au prix d’un effort conjoint des deux rives. ».

La déclaration de Taipei ajoutait, mettant de l’huile sur le feu et heurtant la sensibilité du Parti systématiquement choqué par la mention de « deux états », que « l’initiative du Continent était absolument inacceptable par le gouvernement de la République de Chine, qui était un pays souverain et indépendant ».

En signe de protestation, et pour mettre en porte à faux le KMT accusé de ne rien faire, le DPP distribua 10 000 autocollants destinés à recouvrir les passeports taïwanais avec le slogan « Taïwan est mon pays », assorti d’une carte de Taïwan, tandis que le Parti indépendantiste radical, Taïwan Solidarity Union, brûlait des photos agrandies du passeport chinois.

Ces échauffements nationalistes, survenus au milieu de grandes frustrations, ont encore été aggravées par le fait Pékin, très à cheval sur la perception internationale de l’unité de la Chine, tarde à accorder à Taïwan la marge de manœuvre diplomatique que réclame avec insistance le KMT. Hu Jintao a éludé la question dans son rapport au 18e Congrès, tandis que Pékin, qui surveille de très près le comportement de l’Ile à l’international, observe avec suspicion les initiatives commerciales de Taipei pour participer au projet américain de Partenariat Transpacifique (TPP), ou pour signer des accords de libre échange avec d’autres pays.

A cet égard la mise en garde du ministère du commerce chinois est claire : « tout accord devra être signé au nom d’une seule Chine, Taïwan étant considérée comme une zone douanière séparée, incluant Taïwan, Penghu, Jinmen et Matsu », qui sont les conditions fixées par Pékin à la participation de l’Île à l’OMC. Encore faut-il préciser qu’à l’insistance de Pékin, le statut de Taïwan à l’OMC a été rabaissé au niveau de Hong Kong.

Petites aigreurs de l’Accord Cadre

Sur fond de fortes émotions autour des questions de souveraineté, et alors que l’Accord signé en 2010 a déjà permis près d’une vingtaine d’accords sectoriels y compris dans les services et les finances, plusieurs points d’achoppement subsistent. C’est le cas du retard pris par les échanges de bureaux dans les capitales, - la SEF pour Taïwan (Strait Exchange Foundation 海峡交流基金会 Haixia jiaoliu jijinhui), et l’ARATS, pour le Continent (Association for Relations Across the Taiwan Straits 海峡两岸关系协会 Haixia liang an guanxi xiehui) .

Les autres sujets où les progrès sont encore bloqués par leur complexité sont les garanties mutuelles des investissements et des services, dans certains secteurs. La partie taïwanaise a promis d’accélérer le processus d’agrément pour les investissements chinois à Taïwan. Toutefois, si la plupart seront autorisés par des procédures simplifiées d’accord après coup, certains seront encore soumis à des autorisations préalables, visées par le ministère de la défense et les Affaires étrangères ou le ministère des télécom.

De fait, en dépit d’un doublement de la limite des investissements, portée, le 29 janvier 2013, à 1 Mds de $, il est probable que le total des investissements chinois dans l’Île restera faible, freiné par la méfiance des Taïwanais et l’exiguïté du marché. Le stock total est aujourd’hui de 156,7 millions de $, à comparer aux investissements taïwanais sur le Continent qui dépassent 13 Mds de $ annuels, pour un stock supérieur à 100 Mds de $, avec cependant un nette tendance à la baisse du flux en 2012 (- 25%).

Enfin, soulignant les efforts initiaux consentis par Pékin pour séduire l’Île et l’amener à accepter un rapprochement, les hommes d’affaires continentaux se plaignent du déséquilibre de l’Accord Cadre qui favorise les Taïwanais. Il est cependant peu probable que Pékin, dont les objectifs stratégiques sont ailleurs, revienne sur le traitement préférentiel accordé à l’Île. A la mi-novembre en tous cas, le porte parole du Bureau des Affaires taïwanaises répétait que « la Chine fera toujours de son mieux pour protéger les intérêts des petites entreprises taïwanaises, principalement dans le centre et le sud de l’Île. »


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