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›› Editorial

Une « paix inconfortable. » Les non-dits du duopole sino-américain. Pékin face aux contrefeux

En Chine, l’idée d’un « duopole » mondial dirigé par Washington et Pékin et remplaçant celle d’un monde multipolaire fait son chemin. En même temps, monte partout, des États-Unis à l’Europe, en passant par l’Afrique et l’Asie du sud-est, une vague anti-chinoise qui gagne en virulence.


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Alors que la justice américaine a officiellement demandé à Ottawa l’extradition de Meng Wanzhou, tandis que le destin du Canadien toxicomane Robert Schellenberg flotte, suspendu à la décision de la justice chinoise qui l’a condamné à mort, l’opinion publique canadienne désemparée et prise entre deux feux, blâme Washington.

Aux États-Unis comme en Chine, chercheurs et hommes politiques semblent avoir intégré que le « Monde multipolaire » qui fut un temps l’espoir de l’Europe et des émergents, n’est plus qu’une illusion.

Ce qui se dessine, dit-on à Washington et à Pékin, est au contraire l’inconfortable duopole d’une paix instable entre Washington soucieux de ne pas perdre son magistère global et Pékin porté par un élan national affirmant une influence de plus en plus large et irrésistible.

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Que l’Amérique se crispe face à la Chine c’est une évidence. Et elle le fait comme jamais, toutes sensibilités politiques confondues.

Dans un article récent Glen Fukushima, chef d’entreprise et ancien haut fonctionnaire américain spécialiste du Japon et artisan de négociations commerciales réussies avec Tokyo, notait que Démocrates et Républicains partageaient de manière unanime et désormais sans fausse note, l’idée que la Chine posait un sérieux défi à la prévalence globale de l’Amérique.

Barack Obama, avait lui-même fait l’expérience concrète que Pékin tentait d’imposer au monde son modèle de société autoritaire.

Plus encore, le glissement de perspective ne concerne pas seulement l’élite politique des deux bords. Les hommes d’affaires en quête de marché habituellement plus accommodants avec la Chine, commencent eux aussi à se plaindre des barrières non tarifaires, du vol de technologies, ainsi que des modifications arbitraires et à leur détriment des lois et règlements.

Enfin, constate Fukishima, la méfiance envers Pékin fait tache d’huile. Elle dilate les exaspérations face aux influences chinoises jusqu’en Australie, en Grande Bretagne, en France, en Allemagne, au Japon, en Nouvelle Zélande à Singapour et dans l’ASEAN.

En octobre dernier, le Vice-président américain Mike Pence avait résumé la phobie contre Pékin désormais élargie à tous les pays occidentaux, au Japon et à quelques riverains de la mer de Chine du sud, par un discours d’une inhabituelle brutalité (lire : 1er octobre, une fête nationale sous forte tension stratégique.).

Évoquant notamment les revendications chinoises en mer de Chine du sud qui s’affranchissent du droit de la mer et les intrusions dans les élections américaines, il avait accusé Pékin de faire voler en éclats les normes internationales et d’agir directement contre les intérêts de l’Amérique.

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En Chine, les réponses aux contrefeux allumés partout face à Pékin sont globalement de deux ordres. La réfutation par l’affirmation de puissance souveraine au nom des « caractéristiques chinoises » ; la séduction par la mise en perspective académique relativisant la puissance chinoise.

Le premier type de riposte a été officiellement exprimé à Davos par Wang Qishan, le vice-président qui fut à la tête de la commission de discipline du Parti en charge de la lutte contre la corruption, mais aussi ancien banquier, membre du premier cercle du pouvoir chinois et ami proche de Xi Jinping.

Wang Qhisan « droit dans ses bottes » à Davos.

Le vice-président a diffusé un message rassurant sur l’économie chinoise, réfutant les risques de crises. Mettant en garde Washington contre les tentations d’impérialisme technologique, il a exhorté l’équipe de D. Trump à plus de souplesse dans les négociations.


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Dans une enceinte aussi médiatisée que le forum économique mondial et face à l’opinion chinoise plus que jamais nationaliste et sourcilleuse, le discours ne pouvait être qu’une réaffirmation de la sérénité de Pékin en dépit des vents adverses.

Prenant le contrepied des alarmes sur le freinage de l’économie, (plus faible croissance en près de 30 années) et sur le blocage politique des réformes, signe de contestations internes du magistère de Xi Jinping, disent les plus pessimistes des « China watchers », Wang n’a pas dévié du discours du n°1 chinois au Davos de 2017, faisant l’éloge du « capitalisme social », réducteur des inégalités, ouvert au grand marché, anti protectionniste et critique du repliement de Washington.

Aux images de Xi Jinping qui comparait la fermeture américaine à « un confinement dans une chambre noire - 如同把自己關進黑屋子 – », Wang a substitué celle bien connue du « gâteau de la richesse mondiale » qu’il fallait élargir en évitant de se quereller à propos son partage. “在做大蛋糕的过程中,只能寻求更好地切分蛋糕的办法, 但不能停下, 就切蛋糕的办法进行无休止的争执”.

Littéralement : « La fabrication du gâteau doit continuer. Il est impossible de nous arrêter en nous querellant sur la façon de le répartir ». (Au passage on notera que la Chine n’a pas encore intégré la notion de « non croissance » qui, il est vrai, commence seulement à impacter la pensée des élites occidentales).

Reconnaissant que 2019 sera une année incertaine, Wang a, comme le Président il y a deux ans, tenu à rassurer l’auditoire. Volontariste, il a affirmé que la croissance chinoise « devait » rester stable 中国必定可持续发展 et qu’elle serait innovante. Le rythme des réformes était certes un facteur important. Mais en Chine le point clé était désormais la recherche de la qualité.

En pleine guerre commerciale avec Washington, il a repris le discours le plus partagé par les économistes de la planète : le conflit sino-américain portera un coup aux intérêts des deux pays « 冲突都对双方利益造成损害 ».

Raidissement nationaliste.

Le programme « 中国 制造 Made in China – 2025 - » est le meilleur exemple du nationalisme technologique chinois. Aux États-Unis et de plus en plus en Europe, la volonté de Pékin d’acquérir une totale indépendance dans les secteurs industriels clés, parmi lesquels la robotique, les nouvelles technologies de l’informatique et l’intelligence artificielle, l’aérospatiale et l’aéronautique, les véhicules électriques, les constructions navales, les nouveaux matériaux, la biochimie, l’énergie, les transports ferrés et les techniques agricoles de pointe, soulève des soupçons de captation illégale ou rampante de technologies.


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Mais conscient qu’à l’approche du 1er mars, échéance de l’armistice douanier consenti par Trump, les deux étaient encore très éloignés d’un accord, tandis que se précise le risque que Washington élargisse à 200 autres Mds de $ l’éventail des exportations chinoises taxées aux États-Unis, Wang a débordé le cadre de son discours économique pour mettre en garde Washington.

Chacun devrait se garder d’interférer dans les affaires intérieures des autres et s’efforcer de respecter leur souveraineté nationale. Ajoutant qu’il était impératif de « concilier les intérêts de tous, en évitant de rechercher l’hégémonie technologique 各国须平衡利益 别寻求技术霸 权 » qui menace la sécurité technologique des autres 危害其他国家安全的技术活动 ».

Wang a cependant tempéré l’âpreté de sa remarque en rappelant l’évidence incontournable que les deux économies étaient devenues indispensables l’une à l’autre, « 两国经济已成为彼此“不可或缺的”关系 » ce qui contredit les analyses mécaniques et répétitives sur la naissance d’une nouvelle guerre froide.

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La deuxième réponse au raidissement anti-chinois a consisté à rassurer Washington et le monde en affirmant que la naissance du duopole sino-américain ne viserait pas à évincer les États-Unis mais à partager avec eux la direction du monde. Telle était l’idée maîtresse de l’article de Yuan Xuetong publié dans la livraison de janvier – février de Foreign Policy, sous le titre « The Age of Uneasy Peace. »


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