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Visite de Li Keqiang au Japon. Les lignes bougent-elles ?

Le souvenir ému des embellies de l’histoire.

Audience de Li Keqiang avec l’Empereur Akihito, le 10 mai. A cette occasion, les deux ont évoqué la visite en Chine du jeune empereur en 1992. A cette occasion il avait exprimé des regrets officiels au Grand Palais du Peuple. Beaucoup de Chinois continuent à penser que ces contritions ne sont pas sincères.


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En plus des échanges ayant évoqué la participation plus active de Tokyo aux « Routes de la soie chinoise » [1], venant d’ailleurs en contrepoint des efforts de Shinzo Abe pour persuader - en pure perte - Trump de revenir sur l’abandon du Transpacific Partnership, deux événements du voyage de Li Kiqiang en Chine méritent attention : l’audience avec l’Empereur Akihito et la rencontre avec les témoins survivants ou leurs descendants de la signature de l’accord du « traité de paix et d’amitié » conclu il y a 40 ans.

Articulés à des moments de réconciliation restés dans l’histoire comme des jalons d’espérance, leur mémoire confère au rapprochement en cours une puissance d’émotion dont il est impossible de nier l’importance dans l’actuel contexte d’ébranlement de la situation stratégique de l’Asie du Nord-est.

Le 10 mai, Li Keqiang était reçu en audience par l’Empereur Akihito dont l’abdication prévue le 30 avril 2019 contre l’avis de Shinzo Abe, participe peut-être de la lente normalisation de la monarchie se débarrassant de ses attributs métaphysiques dont on se souvient qu’ils furent consubstantiels de la naissance au XIXe siècle du nationalisme agressif de l’Ere Meiji, elle-même articulée à une version revisitée du Shintoïsme érigé en religion d’État expurgée des apports du Bouddhisme et du Taoïsme.

Depuis son voyage en Chine en 1992, dont il a évoqué le souvenir avec le Premier Ministre (lire : Les braises mal éteintes des rancoeurs sino-japonaises.), l’actuel Empereur est bien considéré par les Chinois qui reconnaissent la sincérité de ses efforts pour apaiser le souvenir des atrocités de la guerre commises au nom de son père Hiro Hito.

Même si la direction chinoise continue parfois d’affirmer que les excuses japonaises « ne sont pas sincères », tout le monde à Pékin se souvient que le 23 octobre 1992 au Grand Palais du Peuple, Akihito avait exprimé sa contrition en des termes sans équivoque : « Au cours de la longue histoire des relations entre nos deux pays, il y eut une période malheureuse durant laquelle mon pays infligea de grandes souffrances au peuple chinois pour lesquelles j’éprouve une profonde tristesse ».

A Hokkaido, la mémoire du traité de paix et d’amitié.

Le 23 octobre 1978, à l’occasion de sa visite au Japon où il fut accueilli par le premier ministre Fukuda (photo), Deng Xiaoping a officialisé le traité de paix et d’amitié. A l’époque il avait rencontré l’Empereur Hirohito que Mac Arthur, nommé proconsul et « shogun transitoire » après la défaite du Japon, avait absout des crimes de guerre de l’armée nippone.


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La deuxième séquence émotion du voyage de Li Keqiang eut lieu à Hokkaido où Shinzo Abe avait organisé une rencontre avec les acteurs, les témoins et leurs descendants du traité de paix et d’amitié signé le 12 août 1978 à Pékin par Huang Hua ministre des Affaires étrangères chinois et Sunao Sonoda, vice-ministre des AE japonais. Entré en vigueur le 23 octobre 1978, lors de la visite officielle de Deng Xiaoping au Japon, il était l’aboutissement d’un processus lancé 6 ans plus tôt lors de la visite en Chine du PM Kakuei Tanaka, à l’invitation de Zhou Enlai.

Le communiqué commun signé ce jour affirmait que le Japon reconnaissait le gouvernement de Chine continentale comme le seul légitime, Taïwan étant une partie du territoire chinois et disait en substance, pour les points les plus importants, vouloir « mettre fin à la situation anormale des relations entre Pékin et Tokyo ». Surtout il exprimait la décision de la Chine de ne pas réclamer des dommages de guerre au Japon et la volonté conjointe des deux de ne pas rechercher une hégémonie régionale. Voulant ménager Washington, les termes de la déclaration ajoutaient que le traité n’était pas dirigé contre « une tierce nation ».

A Hokkaido, où Shinzo Abe qui multiplia les attentions à l’égard de son hôte, avait organisé la cérémonie souvenir, se retrouvèrent l’ancien premier ministre du parti libéral démocrate Yasuo Fukuda (septembre 2007 à septembre 2008), Yohei Kono, libéral démocrate ancien président du parlement (2003 – 2009), Hiroyuki Sonoda, fils de l’ancien ministre des Affaires étrangères Sunao Sonada (nov. 1977 à dec. 1978) l’un des principaux artisans du traité de 1978, Hirofumi Nakasone, fils de l’ancien premier ministre (de 1982 à 1987).

Quelques avancées concrètes.

Li Keqiang et Shinzo Abe ont promis de mettre en place un mécanisme de contact destiné à mieux gérer les contentieux de souveraineté dont il faut se souvenir qu’aucun n’est réglé.


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La visite de Li Keqiang fut aussi l’occasion de signer une lettre d’intention envisageant la mise sur pied d’un mécanisme de contacts directs pour gérer au mieux les différends de souveraineté maritimes et aériens en mer de Chine de l’Est.

La promesse touchant au cœur des querelles de souveraineté entre les deux pays, notamment à propos de la Zone d’identification aérienne chinoise (lire : La Zone d’Identification Aérienne chinoise. Symbole de souveraineté et de rivalité avec Tokyo et Washington.) et de l’îlot Senkaku, vint au milieu de l’énoncé par les deux parties d’une série de secteurs de coopération possibles allant de la sécurité sociale aux services financiers et commerciaux en passant par l’environnement, la médecine, l’aide aux personnes âgées et la coopération dans le secteur des hautes technologies.

Parmi les avancées les plus concrètes de la visite, notons – facilités accordée par Pékin qui ne manqueront pas d’attirer l’attention de Washington - l’ouverture par la Chine d’un quota de 200 Mds de Yuan (31,36 Mds de $ - 24 Mds d’€ -) au titre des Investisseurs Institutionnels Etrangers Qualifiés en Renminbi (sigle anglais RQFII – Renminbi Qualified Foreign Institutionnal Investors. En Chinois « 人民币合格境外机构 投资者- Renmenbi hege jengwei jigou touzi zhe - »

A quoi s’est ajouté l’accord des deux pour ouvrir à brefs délais un mécanisme de garantie des taux de change entre le Renmibi et le Yen japonais (currency swap – 货币互换 – huobi hu huan - ) et l’ouverture à Tokyo d’une banque de compensation du Renminbi, dont la première aux États-Unis a été ouverte en 2016 [2].

Au total, Li Keqiang appelant à préserver l’élan né de sa visite dans l’esprit du traité de paix et d’amitié signé il y a 40 ans, a noté que la relation des deux pays avait été ramenée sur la voie de la coopération et du dialogue. Avant de s’envoler vers Pékin à bord du B. 747 d’Air China, raccompagné par Shinzo Abe, il a laissé entendre que le chemin était désormais tracé pour la visite de Xi Jinping à Tokyo.

Un paysage stratégique en mouvement.

Le 12 mai à Hokkaido, Shinzo Abe et son épouse saluent Li Keqiang à son départ du Japon.


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Ce n’est pas la première tentative de rapprochement sino-japonais. Ni la première fois que les deux célèbrent le souvenir du traité de paix.

Mais cette fois, la conjonction de l’ébranlement stratégique en cours dans la région, l’obsession commerciale de la Maison Blanche focalisée sur la réduction des déficits commerciaux mettant à mal la connivence stratégique avec Tokyo déjà malmenée par les tensions autour du stationnement des forces américaines, les inquiétudes japonaises face au positionnement de Washington dessinent un paysage propice au resserrement des liens.

Rien n’est acquis, et en sous-main les vieux démons des méfiances et des rancœurs sont toujours là, de même que continue à peser l’influence conservatrice du complexe militaro-industriel des alliances américaines.

L’attitude à venir de Tokyo, l’évolution des relations sino-japonaises et les réactions en retour de la Maison Blanche seront les meilleurs indicateurs d’une modification du paradigme stratégique de la région.

Celui-ci est pour l’instant suspendu à la réunion au sommet Kim Jong-un – Donald Trump prévue le 12 juin à Singapour, mais dont les prémisses sont déjà brouillées par l’organisation des manœuvres conjointes en Corée du Sud et les menace de Pyongyang de mettre fin au processus enclenché en mars.

Notes :

[1Sur ce sujet la position du premier ministre s’est assouplie. Tokyo accepte désormais de considérer la participation japonaise « projet par projet » et à la condition de leur « transparence » et d’un garantie de leur équilibre financier.

[2Plus d’une cinquantaine d’instituts monétaires dans le monde ont intégré le Renminbi dans leurs réserves qui, depuis octobre 2016, fait partie du « panier de devises » définissant la valeur des « droits de tirage spéciaux » du FMI, actif de réserve comptable que les banques centrales peuvent négocier entre elles. Il reste que la monnaie chinoise non convertible ne comptait encore que pour 1,1% des réserves mondiales à la fin 2017 (parts du $ : 63,5% ; de l’€ 20% ; du Yen japonais 4,52% ; de la £ 4,49% ; du $ canadien 1,77%).


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