›› Lectures et opinions
A l’ombre implacable du Parti, de Winnie l’ourson à la dictature.
Aujourd’hui le Parti, à nouveau ressuscité est au mieux de sa forme. La trajectoire d’accaparation du pouvoir personnel par Xi Jinping a accompagné l’étonnante métamorphose de son image.
Le voilà placé sur la route de « dirigeant historique » alors qu’en 2012, les Chinois eux-mêmes l’avaient affublé du sobriquet satirique, sympathique mais historiquement peu valorisant de « Winnie-the-Pooh 小熊維尼 – Xiao Xiong WeiNi », l’ourson pataud créé par l’illustrateur anglais A. A Milne et popularisé par Walt Disney.
La bascule de l’image n’a pas été spontanée, mais brutalement imposée par l’appareil. Dès 2017, supportant mal que la personnalité historique de Xi Jinping soit associée à une figure comique de bande dessinée pour enfants, il a imposé la censure de l’ourson dans les échanges des médias sociaux.
Pour avancer sur ce terrain de mise aux normes, y avait-il eu débat au sein de la machine politique ? Personne n’en sait rien. Qui le soutenait ? Mystère. Avait-il des opposants ? C’est possible mais on n’en sait rien. L’opacité totale est la marque du Parti qui se dit démocratique.
Tous les 5 ans, les experts de la Chine nous disent que les grandes manœuvres ont commencé à Beidaihe en vue du prochain congrès. Ceux qui se sont rendus une fois dans cette petite station balnéaire, en plein meeting d’été ont tous constaté qu’en apparence il ne s’y passe rien. Ils auraient eu mille fois plus de chances de croiser un homme politique perdu à Saint-Tropez en plein novembre que de rencontrer un dirigeant chinois à Beidaihe.
Il faut s’y résoudre. Dans les arcanes de la politique intérieure comme dans bien d’autres domaines en Chine, on ne sait pas grand-chose. Un ancien numéro 1 du parti est expulsé manu militari du 20e Congrès devant les caméras du monde entier et nous en sommes réduits à des conjectures. Était-ce une fausse manœuvre ou au contraire une démonstration de force délibérée ? Les experts ont tous un avis sur le sujet. Mais en réalité personne n’en sait rien.
*
Le Président a-t-il tiré profit de la déliquescence du Parti pour concentrer entre ses mains tous les pouvoirs et devenir ainsi un vrai dictateur, comme semblent le penser de nombreux experts de la Chine aujourd’hui ? L’hypothèse est plausible. Mais, dans l’opacité ambiante, elle est difficile à étayer.
Certes, l’adhésion au Parti requiert une obéissance aveugle, composante la plus efficace et la plus visible de sa force. Il est donc logique de penser que le « marionnettiste » qui préside à sa tête devrait être en mesure de tirer les ficelles et de manœuvrer l’appareil à sa guise.
De cette omnipotence découle alors l’hypothèse que les joyeux lurons ayant poussé « Winnie the Pooh » à la tête du Parti sont maintenant tous d’accord pour en subir ses frasques répressives. Cela reste plausible mais plus dur à imaginer. Il est plus vraisemblable que, dans l’exercice de ses fonctions, Xi soit obligé de composer avec de nombreux autres acteurs plus ou moins cachés.
En apparence il reste un dictateur en première ligne, donc le responsable. Mais si on s’aventure à remettre en cause l’image d’un Xi dictateur omnipotent qui tire toutes les ficelles, se pose alors la question du pouvoir réel.
Il va sans dire que dans un pays aussi secret et aussi paranoïaque, personne n’a la réponse à cette intéressante question. Au passage, cela explique l’engouement pour l’image d’un Xi Jinping tout puissant. Quand on cherche un responsable (ou un coupable), alors que dans l’enchevêtrement des influences dont il est imprudent de croire qu’elles auraient disparu, c’est lui que la machine politique a porté en première ligne, il est plus facile de le désigner lui seul.
Il n’empêche que la question de savoir « Qui pilote vraiment la Chine ? » reste posée.
Parmi les empêcheurs de bien tourner en rond, il existe pourtant un autre acteur tout puissant dont on a pris l’habitude de minimiser le rôle : « Le Parti ». C’est un tort. On parle en effet bien là d’un parti communiste, d’obédience stalinienne, à l’état brut.
En d’autres termes, une construction idéologique utopique recherchant idéalement le partage des biens matériels et l’égalité sociale absolue. Entre de nombreuses autres caractéristiques, elle prédispose par nature au culte de la personnalité, dont Deng Xiaoping qui savait de quoi il parlait, avait pourtant conseillé de se méfier.
Tout en s’adossant à un État autoritaire qui supprime autant qu’il le peut les libertés individuelles, elle utilise massivement la propagande, privilégie systématiquement les débats binaires simplistes, exalte le travail, le dévouement de tous et le nationalisme à outrance. Voyant des traitres partout, elle est, par simple logique mécanique, conduite à se purger continuellement elle-même.
En clair, le Parti et le « socialisme aux caractéristiques chinoises » sont le Docteur Jekyll et le Mr Hyde de la Chine politique, dont les trajectoires ne convergent pas.
On compare souvent le « Parti » à l’ossature du régime. Il serait plus exact de parler de son « exosquelette ». Doté de son ADN marxiste-léniniste et de ses logiciels staliniens, il a une vie et une trajectoire propres.
En remettant l’appareil sur pied et en le revitalisant, le dictateur Xi Jinping s’est ré-entiché d’un compagnon de route ou d’un mentor bien encombrant dont le fonctionnement stéréotypé et implacable renvoie à l’idée « d’organisation anonyme » destructrice de la démocratie, chère à Tocqueville.
Voilà que le dirigeant bon enfant que les Chinois appellent aussi affectueusement Xi Da Da 习大大 est devenu dictateur. Lui-même est soumis à la dictature du Parti qui ne supporte pas Winnie l’Ourson. C’est l’arroseur arrosé. Et plus le Parti sera fort et plus les contradictions deviendront difficilement surmontables. Une fois encore, la Dialectique va devoir casser des briques.
