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Le trou sans fond des caisses de retraite. Les groupes publics sur la sellette

Le 23 décembre 2014, le vice premier ministre Ma Kai, soulignait devant l’ANP l’importance des déficits des caisses de retraite. En même temps, il mettait le doigt sur une contradiction qui dessine l’ampleur des batailles politiques à venir : « D’un côté les patrons se plaignent de payer trop de cotisations sociales pour leurs employés, de l’autre, les caisses de retraite sont dans le rouge ».

Le 23 décembre dernier, lors d’une séance du Comité permanent de l’ANP, le Vice Premier ministre Ma Kai a, sans ménagement, alerté les responsables sur l’urgence de refondre le système des pensions, sous peine de voir s’accumuler des déficits insurmontables.

Reprise par la presse chinoise, la déclaration d’un des planificateurs les plus expérimentés du gouvernement, faisait suite à deux études réalisées par des experts chinois de la question. La première en 2013 par Nie Rimin professeur d’économie à l’institut du Droit et des Finances de Shanghai évaluait à 8000 Mds de Yuan (1100 Mds d’€) les sommes à injecter par le gouvernement dans le système de financement des retraites pour faire face aux nouvelles demandes de pensions d’ici 30 ans, soit 36 Mds d’€ par an.

La deuxième étude, en juin 2014, par Wei Jizhang, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, expert des questions de sécurité sociale était encore plus alarmiste : elle établissait qu’en 2012, le déficit du financement des retraites avait déjà atteint la somme astronomique de 86 000 Mds de Yuan (12 000 Mds d’€), au moins 4 fois plus que les évaluations les plus pessimistes des spécialistes étrangers de la question tels la Deusche Bank qui, fin 2013, évaluait les découverts des caisses à 3000 Mds de $.

Récemment, le magazine Caixin a publié plusieurs analyses rappelant les lacunes du système de retraite, peu équitable, manquant de souplesse et, surtout, non viable à moyen terme. Son principal talon d’Achille : le défaut de financement. Le tout s’enracine dans l’héritage d’une organisation étatique où les fonctionnaires et les ouvriers des grandes entreprises publiques bénéficiaient de retraites, tout en étant dispensés de cotisations prises en charge par l’État ou par les conglomérats, avec, de surcroît, des durées de travail limitées à 60 ans pour les hommes et 50 ans pour les femmes.

Les fragilités du « bol de riz en fer 铁饭碗 – tie fan wan – »

En 2013, la proportion des plus de 65 ans (9,4%) soit 126 millions dont 35 millions ont de très faibles revenus, est en Chine très inférieure à celle de la France (18%). Mais le considérable déficit des caisses de retraite dessine les prémisses de tensions sociales à venir.

Le schéma « du bol de fer » a commencé à dérailler à la fin des années 80 avec la privatisation progressive des groupes publics, entraînant restructurations, fermetures d’entreprises publiques et licenciements. La bascule vers une économie mixte où l’emploi n’était plus garanti à vie, obligea à mettre en place d’une caisse de retraite financée par une contribution des ouvriers, toute aussi peu viable, atteignant parfois 28% du salaire de base, dont une partie devait être payée par les entreprises, une obligation que, dans l’euphorie de la croissance, nombre de travailleurs et d’entreprises n’ont que partiellement honorée.

Dès lors se creusèrent les déficits et inégalités, sources rémanentes de tensions, puisque les fonctionnaires et assimilés comme les professeurs, médecins ou ouvriers des groupes publics (au total, selon les statistiques officielles de fin 2013, 7,2 millions de fonctionnaires et près de 32 millions d’ouvriers des secteurs publics, ou salariés de l’éducation et de la santé) sont toujours exemptés de cotisations.

Les inégalités sont flagrantes et se lisent dans le montant des pensions : Après l’augmentation décidée en 2011, les retraites mensuelles payées aux fonctionnaires ou assimilés s’élèvent à 2175 Yuan (300 €) contre seulement 1500 Yuan (210 €) dans le privé. Mais, pour les moins bien lotis (ouvriers agricoles ou travailleurs occasionnels des grands centres urbains) les sommes sont dérisoires et dépassent rarement 100 Yuan (14 €).

Ce n’est pas la première fois que les pouvoirs publics tentent de corriger ces travers. Chaque fois ils se sont heurtés à des fortes résistances. A partir de 1997, plusieurs réformes pilotes ont été lancées qui aboutirent à pensionner plus de 300 millions de travailleurs urbains et près de 500 millions de ruraux dans deux systèmes de retraite séparés.

Mais les sommes versées restent maigres et aucune inégalité n’a été corrigée. Surtout, la question du financement n’a pas été réglée. Il y a peu, suivant les conseils des sociologues chinois, l’idée avait été avancée d’allonger la durée du travail à 65 ans pour les hommes et 60 ans pour les femmes. Le projet avait suscité un tel tollé que le Conseil des Affaires d’État l’avait abandonné.

Ma Kai alarmé par le gouffre des déficits.

Il reste que cette fois, comme tenu de l’abîme des déficits, Ma Kai qui n’est pas le premier venu, sonne l’alarme à l’Assemblée Nationale. Pour l’heure le gouvernement n’a donné aucun détail sur les mesures à venir, ni sur leur échéancier. Les familiers de la question spéculent que l’objectif est d’abord de supprimer les inégalités, priorité fortement soutenue par le président lui-même dont les proches affirment qu’il serait plus résolu que ses prédécesseurs à traiter les déséquilibres à leurs racines, qui sont les privilèges des fonctionnaires et les considérables carences du financement.

Les promesses non tenues ont creusé les découverts…

Le 12 janvier, alors que l’accumulation des défis sociaux et de l’urbanisation ajoutés à ceux de la rigueur financière font peser sur la Chine de considérables difficultés budgétaires - soulignées par le dernier rapport de l’Institut McKinsey révélant que la somme des dettes chinoises (Banques, sociétés fiduciaires, ménages, administrations publiques) multipliées par 4 depuis 2007, atteignait 28 000 Mds de $ à l’été 2014, soit 282% du PIB -, un autre article de Caixin abordait la quadrature du cercle du financement des retraites par un biais qui télescopait les réformes sociales et celles des grands groupes publics.

…que les groupes publics devraient contribuer à combler.

Pour l’auteur, le trou dans le financement des pensions avait été creusé par l’État et les Groupes Publics qui n’avaient pas tenu leurs promesses d’abonder les caisses de retraite à partir du début des années 90. Aujourd’hui le déficit pouvait en partie être comblé grâce à l’ouverture des grandes entreprises au marché. Une partie des sommes de la privatisation des groupes publics et de la vente de leurs actifs que l’article estime à 100 000 Mds de Yuan (14 000 Mds d’€), devait être consacrée à la remise à flot des caisses de retraite, d’autant que, ajoute l’auteur, les groupes publics ont globalement réalisé 1000 Mds (141 Mds d’€) de bénéfices par an.

Sévères batailles politiques en vue.

A cet effet, l’article renvoie à une proposition du 3e Plenum de faire passer, dès 2020, la contribution des entreprises publiques au budget général de 10% actuellement à 30% de leurs profits, dont une partie devrait être versée aux caisses de retraite.

Vue de haut, cette proposition s’inscrit exactement dans le mouvement en cours, initié par l’actuel Bureau Politique, de redistribuer de manière plus équitable une partie de la richesse captée par les élites. Tout indique que ce transfert dont on voit bien qu’il fondera dans un avenir assez proche la crédibilité du Parti, ne se fera pas sans heurts.

Lire aussi : Le risque d’asphyxie du système des retraites.


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