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›› Editorial

Pyongyang, Pékin, Washington, la quadrature du cercle atomique

Les défis de la médiation chinoise.

Liu Yunshan, n°5 du bureau politique était à Pyongyang en octobre 2015. Il s’agit du plus haut responsable chinois ayant fait le voyage récemment. En 2016, deux délégations chinoises se sont rendues à Pyongyang. Celle de Wu Dawei, chargé de la question nord-coréenne, revenu en février 2016 sans la garantie que Pyongyang cesserait ses provocations. Celle de Liu Zhemin, vice-ministre des AE en octobre après le 5e essai nucléaire.


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Parallèlement à leurs plaidoyers pour le dialogue et assumant que Washington et Pékin ont au moins en commun l’intérêt d’une péninsule coréenne sans arme nucléaire, les négociateurs chinois devront aussi persuader la Maison Blanche de tenir à distance les courants de pensées binaires du type « axe du mal » qui, aux États-Unis, plaident toujours pour un changement de régime à Pyongyang. Projet radical d’élimination de la famille Kim, la menace du changement de régime fut, depuis les exemples irakien et libyen, un des principaux adjuvants de l’accélération du programme nucléaire nord-coréen.

Autrement dit, pour jouer son rôle d’intermédiaire efficace, Pékin doit peser pour contre toute évidence, persuader Washington et Pyongyang que l’arme nucléaire est un sujet déconnecté de la sécurité du régime.

Cette quadrature du cercle pose aussi plusieurs questions liées aux attitudes de la Chine face aux sanctions, à sa capacité de dialogue avec le régime nord-coréen et, in fini, à la réalité de ses convictions concernant la dénucléarisation de la Corée du nord. Aux États-Unis, la question renvoie aux débats sur l’illusion d’un abandon des programmes nucléaires par Pyongyang, sans changement de régime. Tandis qu’en Corée du Nord, la réflexion croise le principe de la dissuasion nucléaire devenue pour la famille Kim la clé sa survie.

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La Chine n’a jamais opposé son veto aux sanctions contre la Corée du Nord, mais une étude du MIT aux États-Unis a mis en évidence que, par le truchement d’intermédiaires chinois et de négociateurs chèrement rémunérés, Pyongyang a, en dépit des embargos, amélioré ses capacités à se procurer des pièces d’équipements sensibles. Dans le même temps, Pékin a fermé les yeux sur l’ouverture sur son territoire de bureaux de représentation de compagnies nationales nord-coréennes.

Ces incidences montrent que, sans s’opposer aux sanctions et tout en cautionnant officiellement l’objectif de dénucléarisation, Pékin ne l’avait jusqu’à présent pas considéré comme une priorité. Il n’est pas impossible que l’effervescence de la situation dont les risques sont amplifiés par les provocations de Pyongyang et les mises en garde claironnantes de D. Trump, changent cette donne.

Méfiant, Pyongyang recycle la dissuasion nucléaire.

Manifestation anti-américaine à Pyongyang. Le 10 août Pyngyang a menacé de tirer 4 missiles Hwasong autour de Guam en donnant des précisions sur leurs trajectoires. Selon les experts sud-coréens la précision qu’il s’agirait plus de coups de semonces que d’une attaque ouvrirait un espace de négociation. Rien n’est moins sûr.


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Derniers éléments et non des moindres à prendre en compte pour mesurer les capacités de Pékin à jouer les conciliateurs, la réceptivité des Nord-coréens aux pressions ou aux arguments chinois et la place accordée aujourd’hui par la famille Kim et ses soutiens à l’arme nucléaire devenue à ses yeux la garantie suprême de leur maintien à la tête du pays.

Au fil des ans, la relation de confiance au sein de l’alliance entre Pékin et Pyonyang dont la proximité était, selon la propagande chinoise semblable à celle de « lèvres et des dents - 唇齿 », s’est effritée.

En 2011, l’avènement de Kim Jong-un qui, depuis, s’est attribué comme son père et son grand-père parallèlement à ses fonctions de chef de l’État, les titres de président du comité de défense nationale et de chef du parti des travailleurs, n’a pas amélioré les relations. Jamais reçu en Chine, ni par Hu Jintao, ni par Xi Jinping, Kim Jong-un éprouve aujourd’hui une profonde méfiance à l’égard des empiètements chinois dont dépend pourtant sa survie.

Peu après sa prise de pouvoir, la vague de limogeages et d’exécutions dont celle de son oncle par alliance Jan Song-taek fut dirigée contre les réseaux d’influence chinoise. (Lire notre article : Purge féroce à Pyongyang. Pékin exaspéré). En arrière plan, la crainte de la famille Kim et de l’armée qu’une évolution du régime à la chinoise, facilitant la naissance d’une classe moyenne d’affaires constituerait une menace politique pour la survie du régime.

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On le voit, sur la planète nord-coréenne la question de la perpétuation de la dynastie est au cœur des préoccupations de l’oligarchie. Héritier d’un État terroriste, auteur de plusieurs attentats restés dans toutes les mémoires [3], la Corée du Nord, a, pour obtenir un traité de paix, la reconnaissance internationale de son statut d’État nucléaire et tenir à distance les frappes américaines en même temps que les projets de « regime change », haussé le niveau de ses chantages terroristes par l’arme nucléaire jusqu’à prendre en otage toute la région, à laquelle elle vient d’ajouter l’île américaine de Guam, à portée théorique de ses armes balistiques.

En somme, une famille dynastique ayant pris ses voisins en otage et tenant sous le boisseau sa population dont le développement et les libertés sont contrôlés pour prévenir toute velléité de contrepouvoir, utilise la stratégie de la dissuasion nucléaire pour se protéger de l’agression du Goliath américain. Echaudée par les expériences des « regime change » en Irak et en Libye, la famille Kim ne renoncera pas si facilement à la clé de sa sécurité.

Cette réalité trace les limites des négociations et du dialogue à six réclamé par Pékin.

Quand, dans les années 60 le général De Gaulle et les théoriciens de la dissuasion nucléaire française menaçaient de représailles causant « des dommages inacceptables » aux grandes conurbations urbaines civiles d’un pays agresseur de la France, ils disaient les choses d’une manière plus policée que Kim Jong-un, mais le sens était le même.

Au delà de la seule question coréenne, cette mise en perspective signale la difficulté des projets d’un désarmement nucléaire de la planète.

Notes :

[3Le 9 octobre 1983, l’attentat de Rangoon contre le gouvernement sud-coréen tua 7 membres du gouvernement de Séoul et 4 Birmans. Le 29 novembre 1987, la destruction du Boeing de la Korean Air du vol KE 858 tua les 115 personnes à bord. Le 1er octobre 1996 l’assassinat de Choi Duk-keun, consul sud-coréen dans l’extrême orient russe ; le 13 février 2013, assassinat à l’aéroport de Kuala Lumpur du demi-frère de Kim Jong-un, Kim Jong-nam tué par application d’un mouchoir imbibé de neurotoxique.


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