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›› Lectures et opinions
La Chine, le Tibet, les monastères et la foi des peuples
Pour ceux qui s’intéressent à la Chine et au Tibet, le voyage par l’un des deux trains qui partent tous les jours de Pékin et de Shanghai pour rejoindre Lhassa en passant par Xining et Golmud est riche d’enseignements. On en revient avec le souvenir de sensations physiques étonnantes, une moisson de belles images, mais aussi des sentiments mélangés, pas toujours en phase avec les analyses des inconditionnels de la cause tibétaine.
Le passage du train à 5000 m d’altitude (30% d’oxygène en moins) à 500 km au nord de Lhassa (col de Tangulla), provoque parfois de violents maux de tête, une légère sensation d’ivresse et des lourdeurs dans les jambes. A partir de Golmud la bande annonce électronique du train passe en boucle des conseils incitant les passagers à ne pas faire d’efforts. Ouverte en juillet 2006, la ligne de chemin de fer la plus haute du monde - un exploit technique, compte tenu de l’instabilité de sol lors du dégel - est un mince cordon, proprement tracé au travers des immenses étendues désolées du plateau, à plus de 4000 m d’altitude moyenne. Pour l’instant, elle n’est pas une menace, mais plutôt un trait d’union, d’autant que tous les quelques kilomètres la ligne prévoit des passages pour la faune. Alors que Lhassa est encore loin, les voyageurs du train peuvent observer sur la route qui longe la voie - premier contact insolite avec la religion tibétaine - les pénitents qui cheminent en se jetant au sol de tout leur long tous les trois pas. Certains mettront une année pour rejoindre les lieux sacrés.
A l’avenir cependant, le risque existe que ce nouvel axe, aujourd’hui paisible, ne soit pas la clé d’un développement rationnel et durable, mais plûtot la source de déséquilibres démographiques, écologiques et peut-être stratégiques (augmentation de la proportion des Han, accélération des exploitations minières polluantes et renforcement des forces militaires qui pourraient inquiéter l’Inde). Pékin devra alors gérer l’écart de plus en plus visible entre sa bénévolence affichée - développement et décloisonnement du Tibet ; lutte contre les réminiscences théocratiques obscurantistes - et la réalité, marquée par les difficultés d’une politique d’assimilation totale. Celle-ci est d’autant plus sensible qu’elle touche à une culture exogène, dont le représentant le plus éminent est réfugié en Inde, bénéficiant de l’attention toujours vive d’une part non négligeable des intellectuels occidentaux.
Les paysages sont grandioses sur ce plateau entouré des plus hauts sommets de la terre, grand comme deux fois et demi la France et seulement peuplé de 2,5 millions d’âmes, pour la plupart des paysans semi-nomades, qui partent dans les montagnes l’été avec leurs petits troupeaux de yaks et de moutons. En cette saison printanière déjà avancée, seules les plus hautes cîmes sont coiffées de neige. Les grands épaulements montagneux à perte de vue sont arides et ravinés par la formidable érosion de la glace, des hivers et de la neige ; la végétation, très rare, résultat d’une exploitation abusive des forêts, se concentre au fond des vallées des grands fleuves qui sont parmi les plus puissants du monde. Avec leurs affluents ils constituent la plus belle réserve d’eau douce de la planète et le chateau d’eau de l’Asie. Le plateau s’incline doucement d’Ouest en Est vers la région qui jouxte la province du Sichuan, regroupant la majeure partie de la population.
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Les étendues vertes au fond des vallées, véritables oasis dans ces étendues désertiques et minérales, sont cultivées à l’ancienne par des paysans aux visages burinés, perchés sur des herses de fortune. Ils conduisent des attelages de yaks parés de tissus rouge vif, minces tâches de couleurs gaies dans ces paysages où domine l’ocre de la terre nue, parfois creusée par l’eau claire d’un torrent. Le long des chemins creux, entre les champs d’orge et de pommes de terre, les familles stockent les bouses de yaks séchées, seul combustible dans ces régions désolées et froides, victimes de la déforestation sauvage. Elles brûlent sans dégager d’odeur, mais en produisant une épaisse fumée.
Malgré la proportion grandissante de Han - seulement 5% de la population du Tibet, mais plus de 60% de celle de Lhassa -, on est encore loin de l’invasion inopportune de karaokés ou de bars louches, parfois décrite dans certains reportages. A Lhassa, la masse du Potala est imposante et diffuse toujours, en dépit de l’absence du Dalai Lama, le mysticisme et la ferveur d’une religion encore onmiprésente. Certains de ses aspects « englue » encore le peuple dans des pratiques moyen-âgeuses d’allégeance aux moines qui renvoient aux racines théocratique du pays, dont les monastères qui accumulent les dons, profitent amplement.
Dans l’atmosphère de caverne des temples et des monastères que les économies d’énergie plongent dans le noir, pélerins et moines baignent dans une crasse enkystée depuis des lustres. L’air est imprégné de l’odeur rance du beurre de yak, combustible des milliers de bougies, dont les petites flammes jaunes dansent autour des innombrables statues de Boudha, Bodhisatvas, ou des photos de révérends disparus. Dans ces lieux aux portes monumentales tendues d’immenses et épaisses toiles noires en poil de yak tissé, décorées de larges symboles blancs, figures géométriques entrelacées symbolisant le « lien », souffle encore la mystique religieuse des temps anciens et se presse une humanité d’un autre âge, vêtue de sombre, très solidaire, peu loquace et encore très introvertie.
Les pélerins qui viennent souvent en famille, avancent en longues files silencieuses et pressées, marmonant des suppliques, tournant sans fin leurs moulins à prières autour des grandes statues des Boudhas couvertes d’or, se prosternant devant les majestueux tombeaux richement décorés de pierres semi-précieuses, où dominent les turquoises venues de l’Inde voisine, et qui enferment à jamais les dépouilles des révérends disparus. Les plus jeunes femmes portent souvent un enfant sur leur dos, emmailloté dans un riche tissu brodé qui tranche avec la couleur triste de leur vêtement. Tous se hissent à tour de rôle sur les courtes marches glissantes au pied des autels pour verser dans les grandes vasques aux petites bougies blanches - témoins d’une ferveur presque compulsive - leur part de beurre de yak, offrande apportée dans de grands pots à lait.
Souvent les campagnes, encores pauvres, n’ont pas de chauffage l’hiver et les habitudes alimentaires restent arriérées - farine d’orge malaxée qui est également la nourriture des yaks l’hiver, pommes de terre, choux, viande séchée de yak et de mouton au goût âcre, alcool d’orge légèrement acidulé, thé alourdi de beurre de yak -. Dans les petites villes de l’intérieur, les ressources sont maigres, les magasins indigents, les habitants à la peau brûlée par le froid et le soleil, pauvrement habillés de couleurs tristes, s’agglutinent autour des bouteilles d’alcool d’orge et proposent aux touristes un misérable bric-à- brac de colifichets de mauvaise qualité.
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Quant aux tensions politiques, elles planent toujours en fond de tableau, entretenues par les souvenirs de l’invasion - que les Chinois appellent « libération »-, de la répression brutale des révoltes en 1959 et de la fuite du Dalai Lama. Les contacts entre les communautés han et tibétaine sont difficiles et la proportion des Tibétains admis dans les administrations de la province et des villes est faible, tandis que le poids des contrôles reste lourd. Pour un Tibétain s’expatrier est un rêve impossible tant les tracasseries pour obtenir un passeport dissuade les plus entreprenants. Quitter le Tibet pour la Chine est presque aussi difficile, tant les réseaux qui pourraient appuyer les candidats à l’exil vers l’est du pays sont rares [1]. Ces pesanteurs qui s’accompagnent de brimades politiques - surveillance étroite, interdiction d’accès à certains postes administratifs jugés sensibles, emprisonnements abusifs etc. - induisent de profonds et tenaces ressentiments, mêlés de fatalisme.
L’impression générale est que le gouvernement chinois éprouve quelques difficultés à promouvoir une élite locale qui lui soit acquise, soit parce que la ressource est maigre, soit que ceux qui pourraient gravir les échelons de la hiérarchie sont encore réticents. Il est vrai que Pékin réussit progressivement à séduire des zones entières où le peuple commence à unir dans la même ferveur Mao et le Panchen Lama choisi par le Parti. Mais tous les espoirs de ceux des Tibétains qui veulent échapper aux actuelles contraintes chinoises, se portent sur le Dalai Lama, ostracisé par la Chine qui interdit ses photos et ne le considère plus comme une autorité religieuse, mais comme un chef politique dissident. A ce stade l’incompréhension est totale , du moins en façade [2] : Le Dalai Lama affirme qu’il réclame seulement l’autonomie promise par Pékin. La Chine voit dans cette insistance un stratagème pour promouvoir l’indépendance du Tibet, avec l’aide de sympathisants étrangers, pour la plupart Occidentaux.
L’attribution en 1989 du prix Nobel de la paix au Dalai Lama a encore aggravé les méfiances réciproques qui conduisent aux blocages. Il ne fait pas de doute que la Chine a raidi encore un peu plus sa position après cette date, jusqu’à la rupture complète des négociations avec les représentants du Dalai Lama en 1993. Faute de réussir à se ménager l’appui des actuelles élites du Tibet, Pékin concentre ses efforts sur l’aide aux campagnes (aide aux petites fermes et formation aux techniques agricole), sur l’éducation (élites futures) et sur les infrastructures, en espérant que la disparition du Dalai Lama, les changements de mentalité des générations plus jeunes [3] et le nombre toujours croissant des Han finiront par triompher des oppositions et des lourdeurs.
Quant à la question religieuse proprement dite qui pose toujours un problème à la Chine, dont les mentalités et la culture très pragmatiques, parfois matérialistes, sont très éloignées du mysticisme religieux, Pékin l’aborde à sa manière, qui place ses intérêts politiques en première ligne : s’il est vrai que les monastères ne sont pas harcelés, la liberté religieuse n’est pas vraiment assurée, puisqu’on interdit avec la dernière vigueur les photos du Dalai Lama que Pékin a remplacé par le Panchen Lama choisi par le PCC, tandis que celui choisi par les Tibétains est en résidence surveillée. Enfin en prodiguant aux moines un salaire mensuel qui peut atteindre 2000 RMB (200 euros, soit plus que les revenus d’un médecin qui termine ses études généralistes à Pékin), le PCC accentue son contrôle sur la religion, espèrant un jour rallier bon nombre de monastères, dans le sillage desquels se presse le petit peuple toujours subjugué par la ferveur religieuse.
Le Parti aurait alors réalisé l’improbable synthèse entre ses intérêts stratégiques et la religion, dont le chef reconnu ne serait plus un dissident politique en exil, mais « un » Panchen Lama dûment désigné. Ce dernier pourrait alors revenir chez lui et parcourir les chemins des campagnes autrement que dans des convois étroitement protégés, filant à toute vitesse dans les villages indifférents.
Mais rien n’est plus mystérieux et plus rétif que la foi des peuples.
Note(s) :
[1] Chaque année près de 3000 réfugiés Tibétains quittent clandestinement la province pour rejoindre Dharamsala en Inde après un périple à travers l’Himalaya. Au total Dharamsala compte 200 000 Tibétains en exil.
[2] Pékin a conscience que le Dalai Lama (72 ans), qui ne réclame plus que l’autonomie du Tibet, est un élement modérateur face aux radicaux qui revendiquent toujours l’indépendance. Craignant qu’à sa mort la situation se durcisse à nouveau la Chine s’efforce de maintenir un niveau de contacts minimum. Depuis 2002, après 10 années d’interruption, des échanges discrets ont repris entre les représentants du Dalai Lama et le gouvernement chinois, en Chine même et en Suisse. Mais les observateurs doutent que Pékin soit prêt à lâcher du lest.
[3] Les mentalités évoluent non seulement au Tibet même, mais également dans la communauté des Tibétains en exil, foyer de la lutte pour l’autonomie - ou pour l’indépendance, selon la faction la plus radicale -. Des jeunes de plus en plus nombreux, attirés par les modes de vie occidentaux, quittent Dharamsala pour changer complètement de vie. Si ce vivier en exil arrivait à se tarir, le foyer de la résistance tibétaine serait considérablement affaibli.
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