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Les habits neufs de la diplomatie chinoise
Depuis plusieurs années des analyses qui ne sont pas sans fondement, argumentent sur les thèmes de la montée en puissance de l’APL, dont l’influence a pris le pas sur l’appareil diplomatique chinois pour définir une stratégie plus musclée porteuse de risques (Lire notre article Le réajustement chinois en Asie. Xi Jinping à la manœuvre).
Aujourd’hui, la presse occidentale, les Américains surtout, qui seraient aux premières loges de possibles accrochages militaires entre la Chine et le Japon ou, en Mer de Chine du sud, entre Pékin, Manille ou Hanoi, ont été prompts à décrire le nouveau président Xi Jinping, Commandant en Chef de l’APL depuis novembre dernier, comme un dirigeant proche des militaires, qui utiliserait ses entrées dans l’armée pour consolider son pouvoir politique, éventuellement plus décidé que d’autres à user de la force pour protéger l’intégrité territoriale du pays dans les zones contestées des mers de Chine de l’Est et du Sud.
Or, s’il est vrai qu’avec le Japon, dans l’affaire nord-coréenne ou en Mer de Chine du Sud, l’entreprise sera très compliquée par les effervescences en cours, il existe des indices nombreux qui montrent que le nouveau pouvoir, ni plus ni moins nationaliste que ses prédécesseurs, ne mettra pas de l’huile sur le feu des controverses, mais tentera au contraire d’apaiser ses relations extérieures. Les signes de cette approche plus souple existent depuis plusieurs années, déjà visibles au temps de la vice-présidence de Xi Jinping. Les toutes premières initiatives du nouveau Secrétaire Général les confirment, d’abord focalisées sur Washington et l’Asie Pacifique.
Même si les destinations de la première tournée extérieure du Président, commencée le 22 mars - avec de très importants contrats d’hydrocarbures avec Moscou -, sont la Russie et l’Afrique (Tanzanie, République du Congo, Afrique du Sud) – qui sera ponctuée par le 5e sommet annuel des BRICS, les 26 et 27 mars à Durban -, la réalité est que le radar des intérêts stratégiques chinois est d’abord calé sur les tensions qui montent aux approches de la Chine, où s’accumulent les nuages avec le Japon à propos de la question nord-coréenne, et avec plusieurs pays de l’ASEAN, à quoi s’ajoutent, toujours au premier plan, les contradictions de la très riche et très complexe relation avec Washington (535 Mds de $ d’échanges 2012, contre seulement 90 Mds avec la Russie), et par contrecoup, les considérables non dits de la politique taïwanaise de Pékin.
Enfin, rien ne dit que dans son rôle de chef des armées, le nouveau Président sera un aiguillon des agressivités chinoises. Tout indique que ce sera le contraire.
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Une volonté d’apaisement.
En janvier 2012, alors que les Etats-Unis venaient de battre tambour, annonçant les bruits de ferraille de leur bascule stratégique vers le Pacifique et que les relations de la Chine étaient déjà tendues depuis plus de deux ans avec le Vietnam et les Philippines, Xi Jinping, alors vice-président, invité par Joe Biden, expliquait déjà « qu’il était impossible que la relation sino-américaine soit durablement perturbée », ajoutant que « le temps était venu pour un nouveau départ historique ». Il songeait évidemment à sa prise de fonctions 10 mois plus tard.
Le ton était le même, tout récemment, le 19 mars à Pékin, lors de la rencontre du Président, avec le nouveau secrétaire d’état au trésor Jacob Lew. Au milieu des controverses sur le droit de propriété et les cyber-attaques chinoises, qui n’ont donné lieu à aucun commentaire public, Xi Jinping a répété que les différends pourraient être réduits par une meilleure coopération à condition de les mettre en perspective par une « vision stratégique du long terme. ». Il ajoutait qu’en dépit des divergences stratégiques et commerciales importantes - plus de 300 Mds de $ de déficit commercial américain en 2012 -, il existait également de considérables intérêts convergents, ferments d’une relation bilatérale au bénéfice des deux peuples.
Peu de temps avant la rencontre avec Joe Biden, Xi Jinping s’était rendu en décembre 2011 au Vietnam, alors que les relations entre Pékin et Hanoi étaient en pleine effervescence, ponctuées par des manœuvres militaires entre la marine vietnamienne et l’US Navy – une évolution que Pékin jugeait très néfaste -, pour y entériner un accord entre les deux pays conclu 2 mois plus tôt sur la délimitation des eaux territoriales et l’exploration conjointe des parages des îles Paracel.
Pris au pied de la lettre, l’accord, discret, mais dont les termes sont étonnamment conciliants, stipulait que, au moins dans cette zone, la Chine pourrait transiger sur les principes qui fondent ses extravagantes revendications territoriales en Mer de Chine du Sud.
La déclaration précisait en effet que « les deux pays rechercheraient des solutions durables, acceptables par les deux parties sur la base de la Convention des NU sur le droit de la mer ». En attendant un accord global sur la question de souveraineté, Pékin et Hanoi négocieraient activement une coopération pour un développement conjoint des ressources.
La volonté de réduire les tensions et les risques d’accrochage intempestif en Mer de Chine est également apparue, lors de la 12e ANP en mars 2013, au travers du regroupement, sous une même autorité, des quatre flottilles paramilitaires - surveillance maritime, garde-côtes, assistance aux pêches et douanes - dont la présence intensive, parfois désordonnée autour des zones contestées porte d’importants risques de dérapage, récemment soulignés par un rapport de l’International Crisis Group publié l’été 2012. (page 20).
En Asie du Nord-Est, alors que les tensions stratégiques continuent à faire la une des médias, avec notamment l’agacement chinois de l’accélération du dispositif antimissile américain, le nouveau gouvernement à Pékin déclarait récemment qu’en 2013 trois séries de négociations auraient lieu sur le projet d’une zone de libre échange avec Séoul et Tokyo, d’abord à Séoul les 26 et 28 mars, puis à Pékin et à Tokyo pour les 2e et 3e phases. S’il est vrai que l’empressement chinois résulte aussi de la volonté de faire contrepoids à l’initiative américaine du « Partenariat Trans-Pacifique – PTP », le processus pourrait néanmoins aboutir à l’allègement des tensions avec le Japon. En même temps, il paverait la route à un compromis sino-américain, dans un contexte où beaucoup d’experts considèrent que la mise à l’écart de la Chine du PTP par la Maison Blanche serait irréaliste.
Enfin, le 21 mars, un article du Quotidien du Peuple rendait compte d’une conversation téléphonique entre Xi Jinping et la nouvelle présidente de la Corée du Sud Park Geun-hye, dont la teneur indiquait un glissement de la position chinoise. Alors que, depuis plusieurs années celle-ci était en effet ancrée aux côtés de Pyongyang, au point qu’en 2010, lors des agressions militaires contre Séoul, Pékin avait refusé de condamner la Corée du Nord à l’ONU, le nouveau président chinois s’est redonné une marge de manœuvre en se replaçant dans le rôle plus neutre de médiateur.
Il a en effet encouragé le dialogue direct entre le nord et le sud – pour l’heure rejeté par Pyongyang - et réaffirmé l’intérêt du peuple chinois pour la dénucléarisation de la péninsule, une priorité rappelée par l’Ecole Centrale du Parti, alors que jusqu’à récemment tout indiquait que le souci majeur de Pékin était avant tout la stabilité de la péninsule au point que l’élimination de l’arme atomique pouvait apparaître à beaucoup d’experts de la question nord-coréenne comme une annexe aléatoire des priorités chinoises.
Alors que nombre d’observateurs estiment que la 3e explosion nucléaire a changé la donne, Huang Youfu, professeur et expert d’études coréennes à l’université des minorités de Pékin, considère que l’évocation par Xi Jinping de négociations directes entre Séoul et Pyongyang « est une incidence rare ». Elle l’est en effet si on considère le parti pris pro Pyonyang de Pékin ces dernières années et le fait que la conversation, rapportée par Xinhua et les principaux journaux chinois, a accordé autant d’importance à l’exigence de la dénucléarisation qu’à celle de la stabilité.
Adepte de l’apaisement diplomatique Xi Jinping ne sera pas non plus un boutefeu militaire, influencé par l’APL, dont les capacités s’améliorent vite, mais dont les lacunes sont, selon les responsables militaires chinois eux-mêmes, encore nombreuses.
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Relativiser la montée en puissance de l’APL.
Il convient d’abord de remettre en perspective les analyses qui spéculent sur une accélération des dépenses militaires chinoises.
Selon une étude très documentée d’Adam Liff et Andrew Erickson (fichier pdf) à paraître dans le China Quaterly, si on examine les budgets à prix constants (corrigés de l’inflation), on constate des distorsions importantes entre les chiffres annoncés par beaucoup d’experts étrangers et la réalité. Entre 1980 et 1989 par exemple, la hausse annuelle moyenne n’a été que de 1,6% au lieu de 3,5% ; entre 1990 et 1999, seulement de 7,8% au lieu de 15,7% ; entre 2000 et 2009, elle ne fut que de 12,5% au lieu de 16,5% et entre 2010 et 2011, période de forte inflation, la valeur réelle du budget n’a augmenté que de 3,1% alors que beaucoup d’observateurs situaient la hausse à 10,4%.
Enfin, s’il est vrai qu’en valeur nominale le budget a quadruplé entre 2000 et 2012, et qu’il est en moyenne trois fois plus important que celui de l’Inde, son pourcentage du PNB et sa part dans les dépenses de l’État sont restés stables ou en légère baisse, respectivement autour de 1,45% à 1,28% du PNB et entre 5,5% et 5,3% de la masse budgétaire.
Il faut aussi préciser que la faible transparence des données chinoises oblige à des approximations, qui varient selon les experts. Par exemple, le Pentagone estime en général que le budget réel chinois est entre 1,8 à 2,6 fois plus élevé que celui affiché par Pékin, ce qui le situe en réalité entre 2,5% à 3,6% du PNB ; tandis que le SIPRI de Stokholm, cité par la plupart des analystes, estime que l’écart n’est que 1,48.
A ces approximations près, on peut donc estimer que le budget militaire chinois 2013, affiché à 720 Mds de Yuans – soit 114,3 Mds de $ ou 88 Mds d’€ - serait en réalité de 168 Mds de $ ou 130 Mds d’€ - (calcul SIPRI). Par comparaison, il est plus de 4 fois supérieur à celui de la France, mais très inférieur à celui des Etats-Unis, arrêté à 672 Mds de $ pour 2013 (3e budget fédéral après celui de la santé et de l’assurance sociale).
(Voir Erickson, China’s 2013 Military Budget to Rise 10.7% to US $114.3 Billion–What it Means, and Why it Matters).
Dans ce contexte, où la hausse réelle du budget militaire chinois, en phase avec la croissance du PNB, ne correspond pas à un armement massif, Denis Blasko, ancien Attaché de Défense américain à Pékin (1992 -1995) auteur de « The Chinese army today » - publié en 2012 -, estime aussi que Xi Jinping n’a pas particulièrement favorisé les militaires, tandis que le budget 2013, cohérent avec la croissance ne détournera aucune ressource financière des grandes priorités du pays.
En réalité, ajoute Blasko, Xi Jinping n’est pas responsable des tensions en mer de Chine du Sud ou avec le Japon, nées en 2007 et 2008. Ayant pris le contrôle de l’APL plus vite que ses prédécesseurs, son projet, qui n’est pas d’en faire un outil d’expansion impériale, est en phase avec celui du Parti, déjà énoncé par Jiang Zemin et Hu Jintao.
Il s’agit avant tout de consolider la subordination de l’APL au Parti communiste Chinois, de corriger son style de travail et d’éliminer la corruption qui la traverse pour en faire un corps d’élite exemplaire, capable de mener et de gagner une guerre moderne dans un environnement hostile, par l’emploi d’équipements de haute technologie, dont la nécessité est apparue quand les militaires chinois ont observé les opérations de la première guerre du golfe, et celles de l’OTAN en Yougoslavie, dont l’une des frappes missiles a, le 7 mai 1999, détruit l’Ambassade de Chine à Belgrade.
Les dates butoirs de la rénovation, maintes fois rappelées ces derniers années, sont inchangées. L’APL devrait avoir achevé la mécanisation et l’informatisation partielles de ses unités et de ses centres de commandement pour 2020 et avoir complètement mené à bien sa modernisation en 2049. Ce qui correspondra au premier siècle de pouvoir du PCC, date à laquelle le nouveau Président fixe aussi la réalisation du « rêve chinois ».
Laissons la conclusion, forcément partielle et temporaire à Denis Blasko : « L’armée chinoise est, depuis 30 ans, engagée dans un processus complexe de modernisation. L’accélération du rattrapage observée depuis 1999 n’aurait pu avoir lieu sans la réforme [ndlr : lancée par Jiang Zemin et Zhu Rongji]. Néanmoins, beaucoup reste à faire. Selon le Commandement de l’APL lui-même, il faudra encore 10 à 20 ans avant que les armées chinoises n’atteignent un niveau opérationnel avancé, tant en ce qui concerne les équipements, les personnels et leur entraînement. (…) »
« L’APL manque encore de capacités de transport longue distance aériennes et navales pour défendre ses revendications de souveraineté. L’achat de gros porteurs étrangers ou l’accélération des programmes d’équipement chinois dans ces secteurs serait un signe indiquant le développement des capacités logistiques [ndlr : et de la volonté accrue de prendre des risques militaires dans des zones éloignées de ses côtes]. Mais, dans le même temps le commandement devra développer des équipements et de savoir-faire [ndlr : terrestres, aériens et navals], pour protéger ces opérations ».
Lire nos articles La modernisation de l’APL : progrès, obstacles et inquiétudes et Succès et problèmes de l’aéronautique militaire chinoise.
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NOTES (1)
Qui dirige la politique étrangère chinoise ?
Les médias occidentaux se sont beaucoup focalisés sur les personnels visibles de la politique étrangère chinoise et, lors de la 12e ANP en mars 2012, sur la nomination de Wang Yi au poste de ministre, et la promotion de son prédécesseur Yang Jiechi au rang de Conseiller d’Etat, en remplacement de Dai Bingguo. S’il est vrai que leur rôle de représentation et la manière dont ils s’en acquittent relaye la politique de la Chine, ce qui n’est pas négligeable, il n’en reste pas moins que le pouvoir des Affaires extérieures de la Chine est ailleurs.
Ni Yang Jiechi, ni Wang Yi le ministre ne sont membres du Bureau Politique et leur rang au sein du Parti est subalterne. Au sein du « Groupe dirigeant pour les Affaires extérieures », dont la direction est assurée par Xi Jinping lui-même, entouré de poids lourds comme Li Keqiang ou le ministre de la défense Chang Wenquan, leurs voix comptent moins et doivent composer avec les préoccupations de politique intérieure, parfois incompatibles avec une politique étrangère de long terme.
Il est, par exemple, bien connu que les relations Chine Japon sont en partie tributaires des flambées de nationalisme qui, de manière récurrente, viennent troubler le jeu entre Tokyo et Pékin. De même, le nationalisme peut-être un obstacle au réajustement des stratégies chinoises en Mer de Chine du Sud ou gêner la remise à plat des stratégies l’égard de Pyongyang.
L’Occident désarme, l’Asie réarme.
Selon la dernière édition de « Military Balance » de l’IISS de Londres, alors que l’Occident réduit ses dépenses militaires, l’Asie modernise ses équipements. En 2011, les hausses des budgets de la défense ont été en moyenne de 3,1% en valeur réelle, après correction de l’inflation. Ce sont la Chine, le Japon, l’Inde, la Corée du Sud et l’Australie qui concentrent 80% des dépenses militaires de l’Asie.
Le budget chinois est en tête avec plus de 60% des dépenses (Australie compris) et une augmentation de 400% entre 2000 et 2012. En 2011 et 2012, les médias ont fait grand cas des avions modernes, tels que le J.20 ; ils ont aussi diffusé une profusion d’images du porte-avions Dalian, et ont anticipé une rupture de l’équilibre stratégique entre La Chine et Taïwan. De même les progrès des capacités chinoises de « cyberguerre » et de la marine de l’APL ont alerté le Pentagone qui estiment avec l’IISS, que la Chine est en train de se donner les capacités de s’engager sur des théâtres éloignés de ses frontières.
Mais, soucieux de relativiser la réalité de la menace militaire chinoise, le « Think tank » de Londres indique aussi que « les avancées technologiques de l’APL sont bien plus modestes que ne le suggèrent les hypothèses alarmistes. ». Une appréciation qui confirme les analyses de Denis Blasko.
En 2012 les dépenses militaires des pays d’Asie ont été les suivantes. Elles sont à comparer avec le 700 Mds de $ des Etats-Unis : Chine 140 Mds de $, Inde 40 Mds $, Australie 24 Mds de $ ; Total des 10 pays de l’ASEAN : 24,5 Mds de $. Soit une moyenne de moins de 3 Mds de $ par pays. (Selon le SIPRI de Stockholm, ces dépenses pourraient atteindre 40 Mds de $ en 2016). S’il est vrai que la hausse des budgets est une réponse mimétique à l’augmentation constante des budgets militaires chinois et à l’accroissement du sentiment de vulnérabilité, sur fond de tensions en Mer de Chine, une partie des capitaux a aussi été consacrée à la remise à niveau d’équipements obsolètes. L’effort porte sur les radars côtiers, les missiles antiaériens et les équipements navals, y compris, pour les plus riches, sous marins et avions de combat, achetés à la Russie (Vietnam), à la Corée, ou aux Etats-Unis (Indonésie, Singapour).
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NOTES (2)
Voyage de Xi Jinping en Russie et en Afrique. Sommet des BRICS.
Est-ce un signal stratégique adressé à l’Occident ou l’effet du calendrier des BRICS dont le sommet annuel a lieu chaque année au début du printemps, ou encore le très fort appétit de la Chine pour les hydrocarbures, le fait est que le premier voyage du Président Xi Jinping hors de Chine a pour destination la Russie ; il se poursuit dans trois pays d’Afrique et se terminera à Durban, en Afrique du Sud, les 25 et 26 mars pour le sommet.
La présence du Président chinois en Russie le 22 mars accompagné de son épouse Peng Liyuan, chanteuse populaire de l’APL, a fait passer au 2e plan une réunion des Russes avec la Commission européenne. Ce qui n’a pas déplu au Président Putin, assez souvent agacé par les critiques de l’UE sur les droits de l’homme en Russie et les controverses entre Bruxelles et Moscou sur le prix du gaz.
L’arrivée de la délégation chinoise a été précédée par la signature d’un accord de 2 Mds de $ avec une compagnie chinoise pour exploiter le charbon de Sibérie, dans la droite ligne des intentions annoncées par Poutine qui sont, dit-il, de « capter le vent de la croissance chinoise ». Mais la réalité est contrastée. A une relation stratégique très active, essentiellement axée sur la volonté, rappelée par Xi Jinping dans un de ses discours, de faire pièce à l’interventionnisme de Washington (sur la question iranienne, en Syrie, à propos du dilemme nord-coréen ou des projets anti-missiles américains en Europe et en Asie du Nord-est), s’oppose un commerce entre les deux pays à la fois faible et déséquilibré (3 fois moins que Chine – Japon, et 4 fois moins que Chine – Etats-Unis) - en grande partie à sens unique, entre le 1er consommateur mondial d’énergie et le premier producteur -, reposant sur la vente à la Chine d’armements et des livraisons massives d’hydrocarbures.
Durant le voyage de Xi Jinping le déséquilibre s’est encore accentué, avec la signature, le 22 mars, d’une série d’accords sur l’énergie, dont l’un avec Rosneft, prévoit le doublement des livraisons de pétrole russe à la Chine à hauteur de 31 millions de tonnes par an et la cession au géant chinois CNPC d’une partie des parts champs pétroliers russes. Il n’est pas anodin de rappeler que la veille de l’accord sino-russe, Roseft est devenu le 1er producteur mondial de pétrole en rachetant TNK-BP qui lui-même fournit déjà, depuis 2009, 15 millions de tonnes de pétrole à la Chine chaque année. Ce qui, après le doublement annoncé des exportations russes, porterait à 46 millions de tonnes les livraisons annuelles du pétrole par le nouveau géant russe, soit près de 20% des importations totales de la Chine.
Quant au géant Gazprom, il a promis de finaliser avant la fin de l’année 2013 un contrat en suspens depuis plusieurs années, pour la livraison chaque année de 38 milliards de m3 de gaz à partir de 2018. Selon Alexei Miller, PDG de Gazprom, les livraisons pourraient atteindre 60 milliards de m3 par an, soit 2 fois la quantité importée par l’Allemagne, le plus gros client de la Russie. Une autre réalité intéressant la Chine au premier chef sont les investissements prévus par Rosneft, qui, sur ce projet, coopère avec l’Américain Exxon Mobil, pour développer les ressources du plateau arctique techniquement difficiles à exploiter.
Dans toute cette effervescence qui déborde vers l’Arctique, autour des hydrocarbures dont la Chine, désormais 1er importateur mondial, a de plus en plus besoin - entre 2000 et 2012 ses importations de pétrole ont augmenté de 400% - et approcheront les 300 millions tonnes en 2013 -, les atouts de Pékin résident essentiellement dans la masse de ses achats et dans ses capacités de financement des projets russes, dont les conglomérats sont en manque de « cash ».
Déjà la Banque de développement chinoise a accordé à Rosneft un prêt sur 25 ans de 2 Mds de $. Il reste maintenant à financer les projets gaziers de Gazprom dans l’Extrême Orient russe évalués à 50 Mds de $. Une réalité qui confèrera à Pékin une considérable marge de manœuvre pour les négociations sur les prix avec Moscou (Lire notre article Chine-Russie, inquiétudes autour d’un authentique partenariat stratégique).
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NOTES (3)
La Chine et l’Arctique.
Pékin, qui n’est qu’observateur temporaire, a accentué ses efforts pour accéder au statut d’observateur permanent du Conseil Arctique, composé de 8 membres qui décident de la politique et des projets dans la zone (Russie, Suède, Norvège, Islande, Finlande, Etats-Unis, Danemark, Canada). Dans ce contexte, la mise en valeur de la région se planifie lentement sur fond de fortes contradictions entre l’urgence de préserver l’environnement et l’intérêt économique de la région.
Celui-ci se nourrit non seulement des riches ressources minières et énergétiques non exploitées (30% des réserves mondiales potentielles de gaz naturel, selon un étude de US Geological Survey, à quoi il faut ajouter les réserves de charbon, de terres rares, d’uranium ou de pétrole), mais également du fait que la région offre des routes maritimes entre l’Europe et l’Asie raccourcies de plus de 6000 km, permettant une économie moyenne de 300 000 $ par bateau et par voyage.
A la mi-mars le ministre des Affaires étrangères norvégien déclarait que son pays apporterait son soutien à la candidature chinoise. Ce qui montre à quel point l’audience chinoise dans la région a progressé depuis l’époque des crispations sino-norvégiennes autour du prix Nobel de la Paix attribué au dissident Liu Xiaobo, en 2010.
Une autre cible de Pékin est le Groenland, que l’ancien président Chinois avait visité en juin 2012, et où un projet d’investissement dans une mine de fer, dont le démarrage est envisagé à l’été 2013 est actuellement en cours d’examen par le parlement autonome. La production potentielle annuelle de 16 millions de tonnes représenterait 2% des importations de la Chine et supposerait l’installation d’une colonie de plusieurs milliers de Chinois.
Washington, qui a des intérêts stratégiques dans la zone observe les évolutions avec attention. Rappelons en effet que le Pentagone a installé depuis 1951 à Thulé une gigantesque batterie des radars, épine dorsale de sa défense antimissiles face au Moyen Orient.
Les investisseurs chinois ont également jeté leur dévolu sur l’Islande – visitée par Wen Jiabao en avril 2012 – mais où le projet touristique d’un milliardaire chinois a déjà été rejeté. Toutefois plusieurs sources indiquent que les véritables intentions chinoises dans la zone ne sont pas touristiques, mais logistiques, sur la route raccourcie du pôle entre l’Asie et l’Europe du Nord. L’idée, qui ne verra peut-être jamais le jour, serait d’installer dans un des fjords islandais, un pôle logistique pouvant assurer le transbordement et le stockage des cargaisons sur la route du commerce Chine – Europe.
Les Chinois en tous cas y croient. Pour Yang Huigen, président de l’Institut de recherche polaire de Shanghai, qui a découvert la route du pôle l’année dernière en août à bord du Xuelong, les calculs sont simples. Avec 90% du commerce chinois empruntant des routes maritimes, et une valeur totale envisagée à 7600 Mds de $ en 2020, si seulement 10% des cargos utilisaient l’une ou l’autre de ces routes, la valeur totale des marchandises qui y transiteraient serait voisine de 700 Mds de $.
Le nombre de cargos qui empruntent la route de l’Arctique est encore faible. Mais il augmente chaque année. Ils étaient 4 en 2010, 34 en 2011 et 45 en 2012. Un ou plusieurs cargos chinois pourraient faire leur premier voyage cet été (Lire notre article Le « Grand Jeu » très encombré de l’Arctique. La difficulté des stratégies chinoises).
Mise à jour le 22/04/2013 : Le 15 avril, à l’occasion de la visite en Chine de Mme Johanna Sigurdardottir, premier ministre Islandais, Pékin a signé le premier accord de libre échange avec un pays européen. Par cette initiative avec un petit pays de la zone arctique, qui fait suite aux efforts chinois au Groenland et en Norvège, la Chine augmente son influence en vue d’obtenir un siège au Conseil arctique, ou, à défaut, pour participer à un groupe concurrent.
Le jour même de la signature du traité de Libre échange avec la Chine, Olafur Grimsson, président de l’Islande annonçait la création d’un groupe plus large dénommé le « Cercle arctique », qui accueillera des pays n’ayant pas un accès direct à l’Arctique, mais intéressés par ses ressources et cherchant un transit par les routes du pôle. La première réunion de ce cercle se tiendra en octobre 2013 à Reykjavík.
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