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›› Technologies - Energie

Coopération nucléaire franco-chinoise : une page se tourne

Récemment, hormis un article dans « Les Echos », la presse française a assez peu évoqué la visite à Paris du vice-premier ministre Ma Kai, pourtant un personnage clé du système politique chinois et de la sphère économique.

Venu en France le 15 septembre à l’occasion de la 2e session du « dialogue économique franco-chinois de haut niveau », Ma Kai est un homme aux multiples facettes, impliqué dans la planification macro-économique qu’il dirigea pendant 5 ans à la tête de la Commission Nationale de Recherche et développement (CNRD) 2003 à 2008, après en avoir été le n°2 de 1995 à 1998.

Il a aussi supervisé la politique du développement de l’Ouest et est aujourd’hui à la tête de 2 « groupes dirigeants » au cœur des défis de la restructuration économique et sociale : celui pour la promotion des PME et celui pour la réinsertion des migrants.

Surtout, et c’est là que les compétences et l’expérience de Ma Kai croisent directement les intérêts français, il fut de 2003 à 2005 le directeur du groupe dirigeant pour l’énergie. En dépit de longues années de coopération et de transferts de technologies qui ces dernières années furent cependant assombries par une crispation entre Areva et les autorités nucléaires chinoises, il apparaît qu’aujourd’hui les Français ne sont plus les mieux placés dans ce secteur.

Fin août, l’Agence de l’Énergie chinoise a en effet formellement rendu publique la certification du Hualong 1 (华龙 一号), son premier réacteur nucléaire de conception complètement nationale, débarrassé des contraintes du droit de propriété et pouvant faire concurrence sur le marché mondial aux réacteurs russes, américains, canadiens et français.

Alors que les ingénieurs chinois disent avoir déjà sinisé tous les réacteurs plus anciens qui portaient les marques technologiques françaises (parmi lesquels le CNP-600, le M310 et le CPR-1000), le surgissement dans le paysage mondial d’un réacteur nucléaire de 3e génération entièrement chinois et prêt à l’export obligera la filière nucléaire française à reconsidérer ses schémas de coopération avec la Chine.

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La longue marche vers l’indépendance.

Photo : Février 2013, installation par Westinghouse – Toshiba de la tête de la cuve de confinement sur le réacteur AP 1000 de Sanmen au Zhejiang.

L’histoire remonte à 2004 quand le Conseil des Affaires d’État a approuvé le projet de doter la Chine de réacteurs de troisième génération, d’abord produits à partir de technologies importées, avant de construire un réacteur purement chinois.

La décision prise il y a déjà dix ans attestait la volonté de Pékin de conquérir son indépendance dans ce secteur hautement stratégique. Le choix du modèle étranger fut confié à l’administration publique en charge du développement des technologies nucléaires (sygle anglo-saxon : SNPTC State Nuclear Power Technology Corporation, en chinois 国家核电技术公司Guojia hedian Jishu Gongsi).

Après une année d’évaluation conduite par 200 experts et probablement parce que les concurrents américano-japonais d’Areva offraient de meilleures conditions de transferts de technologies, en 2006 le Conseil des Affaires d’État choisit non pas la filière française (CPR-1000 modernisé ou EPR), mais l’AP 1000 de Westinghouse, appelé à devenir la base technologique du futur réacteur chinois de 3e génération. Simultanément, la SNPTC poussait pour construire un modèle de réacteur plus grand, décalqué de l’AP 1000 (la série CAP 1000 et 1400), mais possédant des caractéristiques techniques permettant de se prévaloir d’un droit de propriété chinois.

La marche vers l’indépendance nucléaire civile n’en fut pas pour autant dénuée de controverses internes, conséquences de sévères rivalités entre les grandes administrations publiques du nucléaire chinois. Le choix national de l’AP 1000 ébranlait en effet l’ambition de la China National Nuclear Corporation (CNNC) de construire son propre modèle de réacteur aux caractéristiques purement chinoises. Alors que la SNPTC s’engageait sur la voie de l’AP 1000, la CNNC développait une unité de 1000 MWe dérivée de réacteurs en service à Qinshan depuis 1994.

Pour ajouter aux confusions, la China Guangdong Nuclear Power Corporation (CGNPC), le très ancien partenaire de la France, devenu récemment le China General Nuclear Power Corporation (CGN, 中国广核集团) développait de son côté avec succès la filière française à partir des réacteurs de Daya Bay et Ling Ao aboutissant à la mise au point du CPR-1000 avec un programme de 57 réacteurs planifiés pour 2010 et la mise sur pied, grâce aux transferts de technologies français, d’un efficace réseau de sous-traitants presque entièrement chinois.

Fukushima et les vulnérabilités de la filière franco-cantonaise.

Mais la filière franco-cantonaise avait une double faiblesse : elle était articulée autour de réacteurs de 2e génération et restait contrainte par la licence d’AREVA interdisant l’export. Alors que 6 réacteurs CPR 1000 étaient opérationnels et 16 autres en construction, l’accident de Fukushima provoqua une rupture brutale des ambitions de la filière. Les autorités chinoises bloquèrent les nouvelles mises en chantier et décidèrent pour des raisons de sécurité d’appliquer à toute nouvelle approbation de réacteur les normes de 3e génération. En même temps, réagissant à l’embargo, CNNC et CGN entamèrent une coopération pour transformer le CPR 1000 en réacteur de 3e génération aux caractéristiques entièrement chinoises.

Concurrence Pékin Canton

En 2011, les autorités nucléaires chinoises en charge de mettre au point un réacteur chinois à partir de technologies étrangères et dont le souci de sécurité avait été attisé par la catastrophe japonaise au point de faire de la 3e génération une norme nationale, se trouvaient donc face au choix stratégique suivant : d’un côté le CPR-1000 en voie de « sinisation » et de modernisation vers la 3e génération déjà opérationnel, dérivé de la coopération française portée par le fief de Canton et la CGN dont le gouvernement central possédait 45% des parts ; et de l’autre la filière américano-japonaise (Westinghouse – Toshiba) articulée autour de la série ACP-1000, encore à l’état de projet dans les cartons des ingénieurs chinois de CNNC basée à Pékin.

Pékin met fin aux rivalités entre opérateurs chinois.

En septembre 2012, le pouvoir central intervint brutalement dans la controverse, d’abord en rachetant 37% des parts de CGN portant sa participation dans la société à 82% et réduisant celle de la province de Canton à seulement 10% ; ensuite en ordonnant aux deux administrations de fusionner leurs projets pour la mise au point d’une unité nationale unique de 3e génération.

En dépit d’importantes différences techniques, notamment dans les cœurs des réacteurs aux dimensions inégales, les ingénieurs choisirent sous la contrainte de résoudre la difficulté en privilégiant les plans de l’ACP 1000 malgré le manque de maturité du projet. Le résultat est le Hualong 1 construit sur ordre de Pékin basé à plus de 80% sur le concept Westinghouse – Toshiba , le reste constituant l’apport du CPR-1000 dérivé des technologies françaises.

Les captations de technologies et la fin des illusions.

La messe est dite : les autorités nucléaires chinoises et la Commission pour la Réforme et Développement, l’ancien fief de Ma Kai ont confirmé que Hualong 1 était un réacteur entièrement de troisième génération, purement chinois et prêt à l’export où il entrera assez vite en concurrence avec les réacteurs proposés par la filière française. Après 30 années de coopération franco-chinoise dans le secteur du nucléaire civil une page vient de se tourner.

La stratégie de captation technologique est assez proche de celle utilisée par l’industrie du rail chinois pour siniser le TGV de Kawasaki : la construction en parallèle de modèles dérivés auxquels ont été ajoutés des modifications purement nationales justifiant le label chinois, permettant de contourner les droits de propriété et, selon les autorités chinoises, ouvrant le plein droit à l’exportation du réacteur sans aucune contrainte de licence. Cette fois, l’appropriation a été puissamment appuyée par la décision politique de reprendre le contrôle de la féodalité cantonaise dont la liberté de manœuvre a été réduite à néant par l’intrusion financière massive de l’État dans le capital de CGN.

Comme Kawasaki, AREVA avait tenté de résister à la manœuvre chinoise en signant en 2012 un accord avec la filière cantonaise et CGN pour la mise au point d’un réacteur de 3e génération, assorti de partages de savoir-faire et de transferts de technologies. Mais l’intrusion brutale de Pékin reprenant le contrôle de la presque totalité du capital de la société de Shenzen fit avorter le projet.

Les atouts résiduels des Français.

Dans ce nouveau paysage marqué par la fin du long processus de conquête de son indépendance par l’industrie nucléaire chinoise, les intérêts français fragilisés mesurent les chances qui leur restent : une coopération hypothétique d’EDF dans la construction de Hualong 1 à Fuqing ; la fourniture par AREVA allié à SIEMENS du système de pilotage du nouveau réacteur dont 90% des composants seront chinois, à quoi s’ajoute le reliquat de la filière EPR, qui après les 4 réacteurs en projet n’aura pas d’autre choix, pour rester en prise avec le marché chinois, que de coopérer avec la Chine à l’export.

Signalons enfin qu’Alstom, associé dans une JV avec le Chinois Dongfang Electric continuera comme ce fut le cas dans le passé pour 50% des réacteurs opérationnels, de fournir les turbines et les générateurs des AP 1000 en projet.

Les 2 EPR de Taishan dont la construction est supervisée par une JV où CGN détient 70% des parts contre 30% à EDF qui les a payées 800 millions d’€, seront opérationnels en 2014 et 2015. Seule une deuxième tranche de 2 autres réacteurs est prévue. Entre temps, l’industrie nucléaire française (AREVA et EDF) s’est engagée dans une première expérience commune à l’international avec CNNC et GCN sur le marché britannique où est envisagée la construction de 2 réacteurs.

Lire notre article Les tribulations nucléaires franco-chinoises à l’export.

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NOTE DE CONTEXTE et RAPPELS

Photo : Un des 2 réacteurs EPR de 1700 MW chacun, construits à Taishan à 130 km de Hong Kong par AREVA/EDF en JV avec China General Nuclear.

A l’heure de la rédaction de cette note, la Chine compte 21 réacteurs nucléaires opérationnels et 27 en construction et autant en projet.

Vers la 3e génération pour plus de sécurité.

Depuis l’accident du Fukushima la proportion des réacteurs dotés de technologies 3e génération avec un fort accent mis sur la sécurité est en nette augmentation. En 2020 les autorités chinoises prévoient une capacité nucléaire électrique de 58 GWe et 150 GWe en 2030, ce qui suppose une nette accélération du rythme de construction des centrales durant le 13e Plan (2016 – 2020) qui passera de 8 à 10 par an. Les principales motivations de cet effort sont le souci écologique et la volonté de réduire le nombre de centrales au charbon.

Aujourd’hui la Chine a acquis une assez large autonomie dans la technologie nucléaire civile et dans la construction des réacteurs à partir de coopérations avec la France, les Etats-Unis, la Russie et le Canada. Ces coopérations ont favorisé les captations de technologies et des savoir-faire utilisés et améliorés par les ingénieurs chinois pour fabriquer des séries portant le label chinois débarrassé des contraintes du droit de propriété et capables de conquérir d’importantes parts du marché global. Cette projection sur le marché mondial s’accompagne de transferts de technologies y compris pour la fabrication des composants lourds des centrales.

Au départ, la prévalence française.

A l’origine, le développement de l’industrie nucléaire chinoise a reposé sur les coopérations avec la France, le Canada et la Russie, avec la coopération franco-chinoise au cœur du développement du premier réseau de centrales chinoises dans le milieu des années 80 qui virent la construction de deux centrales à Daya Bay dans la province de Canton, à proximité de Hong Kong, opérationnelles en 1994.

En dépit des crispations franco-chinoises suite à la répression de Tian An Men (1989) et à la décision française de vendre des avions et des navires de combat à Taïwan (1992), la coopération s’est poursuivie à Lingao phases 1 et 2, répliques améliorées et sinisées des unités de Daya Bay. AREVA y a développé le réacteur M.130, origine des réacteurs chinois CPR – 1000 d’une puissance de 1037 MWe par le truchement d’une sinisation à 50% sur Lingao 1 et 70% sur Lingao 2, dont la cuve a été fabriquée par Donfang Heavy Machinery.

Diversification des coopérations 3e génération.

En 2006, la Chine a diversifié ses sources technologiques pour les réacteurs de 3e génération en décidant la construction de 4 unités AP 1000 de Westinghouse sur les sites de Sanmen et Haiyang, avec au moins 8 autres unités prévues, appelées à servir de base à la transition vers la 3e génération, tandis qu’en 2007, 2 EP3 proposés par AREVA furent planifiés à Taishan. Après la livraison des deux premiers EP3 (prévue en 2014 et 2015), 2 autres unités sont encore envisagées dans le cadre de la coopération franco-chinoise. Compte tenu de la préférence accordée à Westinghouse – Toshiba et de la sinisation progressive du parc, il est probable qu’elles seront les dernières.

Deux raisons présidèrent au choix chinois de privilégier le groupe sino-japonais au Français pour servir d’épine dorsale technologique à sa transition vers la 3e génération. La première est sans doute la décision de Westinghouse – Toshiba rendue publique en 2007 et confirmée en 2011 de procéder de manière planifiée au transfert des technologies, tandis que, dans le même temps, les concurrents français EDF et AREVA dont la cohésion fut perturbée par des querelles franco-françaises, ne parvinrent pas à articuler une stratégie claire de coopération technologique et de transferts.

Une deuxième raison court dans le milieu des experts de la filière. Après l’accident de Fukushima les ingénieurs chinois auraient préféré le système de sécurité passive de l’AP 1000 à celui de l’EPR.

Perspectives d’exportations.

La première destination d’export probable du nouveau réacteur chinois sera le Pakistan où, à Chasma (200 km au sud d’Islamabad), la Chine a déjà construit 2 unités du type CNP – 300, 2 autres étant en construction. Un exemplaire de Hualong 1 pourrait être construit à Karachi. L’Argentine et la Roumanie où la Chine a, en 2014, déjà signé des contrats pour la construction de réacteurs dotés de la technologie canadienne CANDU, pourraient être des clients futurs. Mais après le Pakistan, c’est l’Afrique du Sud qui sera la cible privilégiée des exportateurs chinois. En 2012 l’OCDE y avait bloqué la vente par la Chine d’une centrale dotée de technologies françaises soumises aux limitations du droit de propriété. Tout indique que Pékin voudra revenir en Afrique du sud, cette fois en toute liberté, débarrassée des contraintes françaises.

L’avenir dira si, au-delà de ces destinations privilégiées, les espoirs d’exportations chinoises se concrétiseront. Le 2 février 2013, un article du China Daily où était cité un chercheur de l’université de Xiamen, doutait à la fois que Westinghouse – Toshiba ait transféré à la Chine la totalité des technologies et que le CAP 1400 qui n’a pas encore fait ses preuves en Chine, puisse concurrencer à l’export des équipements fonctionnant déjà depuis plusieurs années. L’article concluait notamment qu’il faudra d’abord construire une dizaine de réacteurs CAP 1400 en Chine avant que cet équipement soit crédible à l’international.

Lire notre article : Nucléaire, transferts de technologies et guerre commerciale.

En complément :
- L’extraordinaire défi du nucléaire en Chine.
- Le nucléaire chinois fait face à ses défis de sécurité.

 

 

Le défi chinois de l’énergie. Une stratégie à long terme. La rémanence du charbon et l’espoir de la fusion nucléaire

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