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Uber en Chine. Réflexions sur la concurrence, la jurisprudence, le droit et les « caractéristiques chinoises »
Début août, Uber l’entreprise high-tech californienne à la fois célébrée par nombre de clients et controversée par les chauffeurs de taxis assez souvent appuyés par des gouvernements européens qui l’accusent de concurrence sauvage en mettant directement en contact, via internet, les taxis et leurs clients, a jeté l’éponge et abandonné son projet de se développer seul en Chine.
Revues à la baisse, les ambitions du groupe ont été remplacées par une coopération avec le rival Didi Chuxing dont Uber dit vouloir prendre 20% du capital. Avec l’apport de l’américain, la capitalisation boursière du chinois serait de 36 Mds de $. En guise de réciprocité ce dernier a annoncé qu’il investirait 1 Mds de $ dans Uber.
Plusieurs commentaires de l’épisode publiés par le magazine Fortune, The Guardian et Bloomberg méritent attention. Ils mettent l’accent la volonté du politburo de contrôler l’information par internet et l’utilisation par la Chine au profit de ses groupes high-tech en pleine expansion de l’incomparable attrait exercé par la force du marché intérieur chinois pour amener les groupes étrangers à résipiscence et se plier à une conception de la concurrence qui protège la création domestique chinoise.
Les chiffres sont connus et témoignent à eux seuls de l’enjeu commercial en même temps que des sacrifices que les opérateurs étrangers sont prêts à consentir pour rester présents sur le marché chinois constitué par la classe moyenne en pleine expansion. Avant de déclarer forfait, Uber a, selon Travis Kalanick son PDG, perdu 2 milliard de $ au cours de ses deux années de tentatives avortées pour s’implanter en solo.
Tenir à distance les étrangers des N.T.I. [1]
Pour le magazine Fortune, Pei Minxin expert américain en science politique d’origine shangaïenne titulaire d’un doctorat obtenu à Harvard, estime que l’échec d’Uber démontre la détermination du politburo d’empêcher les grands groupes high-tech américains de dominer le secteur de l’information en Chine.
Pour le parti, l’affaire est cruciale. Outre l’intérêt économique et commercial de protéger les profits des compagnies chinoises du secteur dont la réactivité, la créativité, le succès et le potentiel de croissance sont sans commune mesure avec la lourdeur des groupes publics accablés de dettes, le politburo est animé par un souci existentiel qui s’exprime avec une vigueur renouvelée depuis 2012 : relâcher le contrôle du flot d’informations globales laissées à la diligence d’un opérateur étranger, qui plus est américain, comporterait un sérieux risque de sécurité pour le régime.
A cet égard, Pei cite la leçon de l’affaire Snowden ayant révélé que la NSA et tout le réseau d’espionnage américain étaient directement connectés aux entrailles secrètes des sociétés high-tech américaines de l’information. Une réalité dont le régime chinois évalue à sa juste mesure le potentiel destructeur.
Ainsi, la vigilance protectrice chinoise poursuit deux objectifs : 1) Tenir rènes courtes l’un des nerfs de la guerre moderne tant économique que stratégique et militaire qu’est l’information. 2) Parrainer, promouvoir et défendre les jeunes pousses technologiques comme Alibaba, le géant du commerce en ligne, Baidu la réplique peu performante de Google, Wechat, concurrent de Facebook messenger et de Whatsapp, Xiaomi ou Huawei, fabricants à succès de « smartphones » très compétitifs concurrents d’Apple en Chine et dont les PDG baignent directement ou par l’osmose des centres de R&D dans la culture dynamique et innovante héritée de la Silicon Valley.
Force est d’ailleurs de constater que la Chine est le seul pays ayant réussi à favoriser la naissance de champions nationaux dans le secteur des nouvelles technologies capables de concurrencer les géants américains.
Les groupes américains harcelés.
Les groupes high-tech américains de Facebook à Apple en passant par Microsoft et Qualcomm, géant mondial des microprocesseurs pour smartphones ont fait les frais de cette stratégie doublement protectrice. En dépit de ses efforts de séduction, Marc Zuckerberg et son Facebook sont restés à la porte. D’autres, comme Google, Amazon et Microsoft, se sont retirés (lire Zuckerberg et la censure du net. Les illusions de Facebook en Chine). Quand à ceux qui restent, ils bataillent contre les harcèlements dont ils sont l’objet pour baisser leurs royalties ou se défendre dans les tribunaux chinois contre les accusations d’infraction à la législation sur les monopoles, quand ce n’est pas contre des plaintes pour violation du droit de propriété.
Dans ce domaine où, jusque il y a peu, les groupes chinois étaient souvent sur la sellette, les avocats d’affaires de Pékin, Shanghai, Canton ou Shenzhen ont appris la leçon et évoluent avec de plus en plus d’aisance dans la jungle juridique pour mettre en porte à faux les concurrents étrangers de leurs clients chinois. Lire notre article La chambre de commerce de l’UE en Chine proteste contre la campagne anti-trust
Après les déboires de Goggle largement médiatisés en 2010 [2], les cibles les plus emblématiques des attaques juridiques chinoises ou de la censure sont le géants américains Qualcomm et Apple.
En février 2016, le premier avait écopé d’une amende de 975 millions de $ pour infraction à la loi sur les monopoles. Une somme modeste si on la compare aux 2,5 Mds d’amende payés par Microsoft et aux 1,5 Mds de $ déboursés par Intel, le concurrent de Qualcomm pour les mêmes raisons en Europe. La manœuvre avait pour but d’obliger le groupe à réduire les royalties qu’il touche (7,57 Mds de $ en 2015) sur tous les équipements vendus utilisant sa technologie.
Mais, preuve que l’avantage technologique reste un atout de première grandeur sur le marché chinois, l’opération n’avait fonctionné qu’en partie, puisque Qualcomm n’avait accepté de baisser ses royalties que sur les smartphones de la 4e génération (3,5% au lieu de 5%), tandis le prélèvement sur les ventes de 3e génération restaient inchangés.
En avril dernier, suite à la nouvelle loi sur la « cybersécurité », Apple dont la croissance globale dépend de plus en plus du marché chinois, avait été contraint de supprimer de son offre l’application « iTunes » logiciel de lecture et de gestion de bibliothèque multimédia numérique distribué gratuitement. Par cette décision brutale, le politburo rappelait qu’il entendait contrôler étroitement la nébuleuse internet.
Conséquence qui renvoie à la force du levier que la Chine est capable d’agiter pour parvenir à ses fins : l’action d’Apple avait immédiatement frémi et chuté de près de 4%. Selon Bloomberg, il s’agissait pour Apple de la plus mauvaise semaine en bourse depuis janvier 2016.
Enfin, en juin, Apple a perdu un procès contre un obscur fabricant de smartphone de Shenzhen qui l’accuse d’avoir copié sur son iPhone 6, la forme d’un de ses modèles. Mais, compte tenu de l’importance du marché chinois pour la firme à la pomme qui y détient 12,5% du marché contre 15% à chacun de ses concurrents Huawei et Xiaomi, le PDG Tim Cook n’est pour l’heure pas animé par des projets de retraits, mais au contraire par l’idée de s’accommoder le mieux possible aux exigences chinoises.
En 2013, répondant aux attaques lancées contre le groupe accusé de tricher sur la qualité du service après-vente, il avait publiquement présenté ses excuses aux consommateurs chinois.
En dépit des risques posés par la nouvelle tendance des Chinois à intenter des procès pour copies illégales à partir des milliers de brevets déposés sur des quantités de pièces d’équipement ou un « design » qui font rarement l’objet d’un protection légale, il a maintenu son projet décidé en mai dernier d’investir un milliard de $ dans le capital de Didi Chuxing, le concurrent de Uber.
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UBER, pointe émergée des NTI et du libéralisme d’entreprise.
S’agissant du schéma commercial d’UBER qui, appuyé sur les nouvelles technologies de l’information et de géolocalisation par satellite, bouscule l’organisation professionnelle classique des taxis urbains, Fortune et The Guardian vont plus loin et se demandent pourquoi le modèle fonctionne mieux dans la sphère culturelle anglo-saxonne, notamment aux États-Unis.
Comme partout, aux USA, UBER est accusé de violer les règlements locaux et d’opérer en dehors des structures socio-économiques traditionnelles sur un mode commercialement agressif que certains n’hésitent pas à qualifier d’immoral. Mais, alors que son schéma qui s’est imposé aux Amériques, dans certains pays d’Asie, en Afrique et en Australie, il a en revanche été interdit dans nombre de villes européennes. Par contraste, UBER a gagné plusieurs procès aux États-Unis dans des villes comme New-York, Miami, San-Francisco ou Saint-Louis.
Pour Robert Salomon, professeur de gestion, la méthode très individualiste, abrupte et cynique d’UBER fonctionne mieux dans les pays de tradition juridique jurisprudentielle (« common law ») épine dorsale du libéralisme économique favorisant l’initiative individuelle, que dans les pays de droit romain comme la France, l’Espagne et l’Allemagne et la plupart des pays d’Europe continentale. Dans ces pays, favorisé par une culture du droit moins ouverte aux accommodements et au pragmatisme, c’est l’arrière plan social de solidarité qui a pris le pas sur l’accomplissement individuel.
L’opportunisme juridique chinois et les champions du high-tech.
En Chine, l’environnement légal contrôlé par le pouvoir, hors des préceptes d’indépendance de la justice prônés par les philosophes occidentaux, installe un obstacle supplémentaire que, de toute évidence, UBER avait mal mesuré.
Pour le politburo en pleine effervescence modernisatrice et animé d’une détermination sans faille pour se protéger des parasitages politiques extérieurs et porter haut les couleurs des entreprises chinoises dans la compétition globale, l’obligation d’harmonie sociale confucéenne remise à l’honneur après les errements idéologiques de la période maoïste, est appuyée par une conception du droit opportuniste au service des intérêts chinois.
C’est le point de John Naughton [3] dans un article du Guardian du 7 août où il associe les déboires d’UBER en Chine à ceux de Google, le premier ayant jeté l’éponge de ses projets en solo, tout en restant associé à son concurrent chinois après avoir perdu beaucoup d’argent, tandis que le deuxième s’apprête à y revenir en se conformant aux injonctions de la censure chinoise, les décisions des deux ayant été motivées par l’irrésistible attrait des affaires chinoises dont la perspective influence mécaniquement, comme un réflexe de Pavlov, la santé de l’action en bourse.
Ainsi, écrit Naughton, « Google a compris que, même après avoir accepté les contraintes de la censure et les exigences politiques de partage des données, la discipline à laquelle il a du se soumettre tenait plus du harcèlement que des règlements. Pour le dire simplement, le pouvoir a pris le parti de favoriser les affaires des compagnies chinoises sur celles des étrangères et agit en conséquence.
Google était confronté à la concurrence de Baidu qui ne faisait que copier sa philosophie jusqu’à imiter sa présentation en ligne. Le parti voulait son moteur de recherche à sa mesure. Sous couvert d’arbitrage neutre, il a augmenté la pression sur l’Américain dès que ses affaires, stimulées par l’efficacité de son algorithme de recherche, ont atteint 30% du marché ». UBER est logé à la même enseigne.
CONTEXTE.
Le secteur des nouvelles technologies de l’information est en pleine effervescence dominé par les foisonnements de la recherche allant de l’intelligence artificielle [4] à la voiture automatique sans chauffeur et marqué par la mobilité des lignes et des alliances assez souvent à contre courant des idées reçues. Pour beaucoup, Google avec sa puissance de calcul, ses capacités de stockage et de recherche et développement constitue un rival à imiter objet de fortes jalousies.
Ainsi UBER où Google a investi 351 millions de $ en 2013, mais qui, pour ses affaires de taxis dépend de Google Earth, auquel il paye d’importantes royalties, a récemment investi 500 millions de dollars pour développer un système cartographique indépendant. A cet effet, il a engagé Brian McClendon qui participa à la création de Google Earth. Ce chassé-croisé très compétitif pour la maîtrise de secteurs en pleine expansion crée une atmosphère d’hostilité à l’intérieur même du cercle des entreprises américaines de NTI.
En même temps, dans le capital du chinois Didi Chuxing, les fonds d’UBER cohabitent avec des investissements du Japonais Soft Bank qui lui-même détient des parts dans Alibaba, concurrent d’Amazon. Enfin Alibaba qui a également investi dans Didi Chuxin, s’est, comme UBER, lancé dans mise au point d’un système de cartographie en ligne.
Note(s) :
[1] Nouvelles Technologies de l’Information
[2] L’affaire Google permet de mettre l’accent sur les évolutions globales de la censure et du contrôle d’internet, dont la Chine n’a pas l’apanage loin s’en faut. Défendant le message vertueux de la protection des données, Google, parti de Chine en 2010, s’apprête cependant à y revenir, alors que dans de nombreux endroits du monde le géant américain devenu le symbole inquiétant de « Big Brother » accusé d’abus de monopole, est sous pression pour partager ses informations ou pour en bloquer certaines à des fins de sécurité anti-terroriste.
Le fait est qu’aujourd’hui, le PDG Eric Schmidt compose plus facilement avec les principes de la protection de l’information. Au Pakistan, Google a, en janvier dernier, lancé une version de Youtube conforme aux contraintes de la censure. En Chine, le moteur de recherche prépare son retour par une campagne de recrutement en cours depuis 2015, tandis qu’il propose un « app store » de téléchargement d’applications accompagné de son système exploitation Android, mais dont le choix sera limité à des modèles autorisés par la censure.
Derrière l’élan pour une seconde tentative en Chine, il y a non seulement l’attrait du marché, mais aussi, en corollaire, le fait que l’annonce d’un investissement dans un projet réputé à fort potentiel de retours financiers ferait mécaniquement monter l’action du groupe.
[3] Auteur de « De Gutemberg à Zuckerberg, ce que vous devez vraiment savoir sur Internet » (2012, Quercus, Londres), plongée dans l’inconnu d’Internet que tout le monde a fini par accepter comme une évidence quotidienne mais dont rares sont ceux qui en comprennent réellement le fonctionnement technique et les conséquences globales sur les équilibres des sociétés modernes.
[4] A l’été 2016 Google a racheté Moodstocks une application de reconnaissance d’objets via le téléphone mobile créée par les Français Denis Brulé et Cédric Deltheil.
Il s’agissait de la dernière acquisition dans une longue suite d’emplettes dans le secteur de l’Intelligence artificielle allant de la reconnaissance faciale aux logiciels intelligents d’apprentissage automatique (« machine learning ») qui combine l’utilisation de bases de données massives (« big data ») et d’algorithmes d’apprentissage pour développer des capacités allant de la prévision économique aux voitures sans conducteur, en passant par la détection de fraudes, l’estimation des risques ou l’analyse des sentiments à partir de la tonalité d’une lettre.
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