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›› Editorial

Taïwan : appelant à la rescousse la conscience des démocraties, Tsai tente d’échapper au face-à-face avec Pékin

Usant de l’arme des médias internationaux contre les pressions de Pékin, Tsai Ing Wen a, dans une longue interview accordée à CNN publiée le 21 février, renouvelé l’appel et la mise en garde au monde démocratique formulés lors de son discours de nouvel an, en réponse à celui de Xi Jinping où le n°1 chinois mêlait les menaces à la séduction. Lire : Les défis de l’obsession réunificatrice.

L’épine dorsale de son message était simple. Taïwan n’est pas seulement une petite île à moins de 100 nautiques du continent chinois. Elle est le symbole de la résistance portant les valeurs universelles du droit international, de la liberté d’expression, d’élections libres et de la séparation des pouvoirs. Si la communauté internationale des pays libres laissait la Chine s’emparer de Taïwan par la force, ce serait un immense recul de la démocratie dans le monde. « L’enjeu n’est pas seulement Taïwan. Il est celui de toute la région et même celui du monde entier ».

La teneur de l’interview reprenait les conclusions d’un rapport de l’université d’Oxford (document PDF), déjà cité par QC daté de juin 2017 dont nous reprenons ici in-extenso l’un des paragraphes de l’introduction, exactement au cœur des tensions actuelles.

Taïwan un enjeu démocratique global.

Remarquablement synthétique, l’introduction du rapport d’Oxford énonçait quelques vérités premières habituellement occultées par le voile des ambiguïtés diplomatiques et par le souci de ne pas froisser Pékin.

Notre commentaire évoquait aussi la fragilité des systèmes démocratiques dont la capacité d’agir est handicapée par la profusion des débats et les avalanches débridées des commentaires sur les réseaux sociaux.

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En substance les rédacteurs soulignaient que l’avenir de Taïwan est à la fois brillant et précaire. Le fait que Taïwan soit autorisée à poursuivre ou non sa voie vers le progrès jusqu’à obtenir une totale reconnaissance diplomatique en tant que pays, dépend, en grande partie, de facteurs imprévisibles, notamment ses relations avec les États-Unis d’Amérique et les tensions avec la Chine continentale, son voisin dans le Détroit.

Si on considère que l’avenir de Taïwan est un indicateur fiable de l’avenir du monde, l’évolution de la situation dans le Détroit indiquera l’ouverture des sociétés à l’influence internationale de la démocratie libérale ou si, au contraire, elles succomberont à des tendances ataviques et autoritaires plus sombres.

C’est là l’une des questions les plus importantes de l’époque actuelle et Taïwan sera l’un des théâtres stratégiques où se déroulera cette bataille.

Culturellement, linguistiquement et économiquement Taïwan est de plus en plus soumise à l’hégémonie autoritaire croissante de la Chine continentale, tout en étant soutenue par les États-Unis d’Amérique, dont elle a adopté l’idéologie politique et qui l’aide financièrement et par des livraisons d’armes.

L’étude ajoutait aussi qu’entre Taïwan et le Continent existaient de flagrants contrastes dans les systèmes politiques, la vie quotidienne et les médias « visibles par tous les observateurs. ». Citant le rapport de Freedom House 2017, elle signalait - puissante irritation pour Pékin que, dans ces domaines, le score obtenu par la Chine était plus faible que celui de l’Iran, tandis que Taïwan avait dépassé les États-Unis.

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Le questionnement sur l’avenir de Taïwan confrontée à l’apparente sérénité chinoise renvoie aussi aux fragilités des systèmes démocratiques en crise dont la capacité de cohésion et de projection à long terme est aujourd’hui mise à mal par la prévalence des individualismes et la pression constante des opinions publiques aujourd’hui agitées par l’effervescence sans limites des médias et des réseaux sociaux où, sans cesse, se brouille la frontière entre manipulation et information.

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Pressions chinoises et soutien américain.

Afin de rallier à sa cause l’opinion publique des pays démocratiques, Tsai n’a pas hésité à dramatiser : « Après Taïwan qui sera le suivant sur la liste ? ».

Puis elle s’est lancée dans la description d’un scénario catastrophe mettant en scène une agression militaire directe de l’Île par l’armée chinoise. « Pour parer à cette éventualité » dit-elle « nous sommes en alerte 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. ». (…) « Nous serons en première ligne et essuierons la première vague des attaques. Mais nous espérons que le reste du monde se lèvera pour faire pression sur la Chine ».

Sans le dire, la Présidente imagine que les premières réactions viendraient des États-Unis qui, par le Taïwan Relations Act, se sont engagés à ne pas rester inertes en cas d’agression chinoise directe « non provoquée », ce qui, au passage, exclut que l’Île déclare unilatéralement l’indépendance, considérée à Washington et à Pékin comme une rupture des engagements répétés en 2004 par l’indépendantiste Chen Shui Bian.

Cédant aux pressions conjointes de Pékin et de Washington, Chen affirma alors sa politique dite des « 4 refus et une impossibilité - 四不 ; 一个没有- si bu yi ge mei you - » pas de déclaration d’indépendance, pas de changement de nom de l’Île en « République de Taïwan », pas de modification de la constitution pour y inclure « les relations d’État à État » dans le Détroit, pas de référendum sur l’indépendance de l’Île.

A ces « 4 non », il rajoutait l’impossibilité (没有) que son administration supprime le Conseil National pour la réunification et modifie le statuquo dans le Détroit.

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Mais s’il est vrai que la Chine exprime une sérénité tranquille, convaincue que Taïwan subjuguée par la puissance de son économie, la force d’attraction de son marché et les ponts d’or financiers offerts aux experts taïwanais expatriés sur le Continent, l’expérience historique récente montre que le flegme de Pékin se dissipe à chaque fois que la mouvance indépendantiste qui ne reconnaît pas le principe de réunification, accède au pouvoir dans l’Île.

De fait, depuis la victoire électorale du Minjindang 民進黨, en 2016, Tsai Ing Wen et son administration qui réfutent le consensus d’une seule Chine de 1992, sont l’objet d’incessants harcèlements diplomatiques et militaires. Plus encore, les références de Xi Jinping au rêve chinois dont la réalisation serait incomplète sans le retour de Taïwan dans le giron du Continent, induisent l’idée nouvelle d’une échéance inexorable, en même temps qu’un sentiment d’urgence attisant les nervosités dans le Détroit et à Washington.

Les tensions sont palpables au fil de démonstrations de forces et d’une compétition de vidéos martiales diffusées de part et d’autre. Autour de l’Île survolée par des bombardiers stratégiques et des appareils de reconnaissance, l’APL organise des exercices à tirs réels et diffuse des films montrant ses chasseurs bombardiers en patrouille. A quoi l’Île riposte par des vidéos de ses soldats en exercices au milieu d’explosions et de tirs de lance-roquettes multiples, avec en surimpression le slogan « nous sommes prêts 24/24, 7 jours sur 7 - 待命24/7. ».

Enfin, en janvier dernier, en phase avec l’ancienne pratique de démonstration de force, 2 destroyers lance-missiles de l’US Navy sont ostensiblement passés dans le Détroit, espérant envoyer à Pékin une injonction de modération.

Tsai bridée par le risque chinois.

L’anxiété anti-chinoise qui monte à propos de Taïwan rejoint celle initiée par la guerre des taxes, aujourd’hui dilatée en rivalité globale entre Washington et Pékin. S’il fallait une preuve que, pour l’instant du moins, l’intérêt de Washington pour l’Île ne faiblit pas, on se rappellera que le récent Taïwan Travel Act signé par D. Trump autorisant les responsables américains de haut niveau à rencontrer leurs homologues dans l’Île, prend le contrepied des errements de prudence diplomatique ménageant la susceptibilité de Pékin.

Satisfaite par ce défi américain opposé à Pékin, Tsai se félicite aussi de l’imposante taille du nouvel Institut Américain à 255 millions de $ inauguré en juin dernier.

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L’Amérique ira-t-elle plus loin dans cette stratégie de provocation ? Et Tsai dont le Parti vient de subir une cuisante défaite aux élections locales de novembre (lire : Tsai Ing-wen à la peine. Sous la vigilance de Pékin, le paysage démocratique de l’Île évolue.), placée sous les pressions contraires des radicaux prêts à défier Pékin et d’une opinion majoritairement en faveur du statuquo, est-elle disposée à suivre l’élan des sénateurs pro-Taïwan du Congrès américain qui, à la faveur des actuelles tensions avec la Chine, veulent pousser les feux de la cause taïwanaise ?

Rien n’est moins sûr.

Au journaliste de CNN qui lui demandait si elle irait prononcer un discours à la Chambre des représentants au cas - fort improbable - où Nancy Pelosi la présidente accédait à la demande d’un groupe de Républicains de l’inviter, Tsai a éludé la question.

Arguant que la décision devait prendre en compte les intérêts de l’Île, ceux de ses relations avec les États-Unis et ceux de la stabilité stratégique de la région, elle a clairement montré que sa liberté de manœuvre était contrainte par le risque chinois.

Pour autant, comme pour se couler dans le sillage du défi américain à la Chine et répondre aux attentes de ses soutiens dans l’Île, elle a annoncé sa candidature à un deuxième mandat en 2020. Une perspective qu’à Pékin le Parti considère avec irritation, même si les sondages dans l’Île n’attribuent à Tsai que peu de chances contre son opposant Eric Chu.

A Pékin on surveille aussi comme l’huile sur le feu les nouveaux spadassins de l’indépendance de l’Île dont la réflexion bouscule les anciennes prudences politiques et explore la manière de s’extraire du non-sens stratégique qu’est le carcan du statu-quo.

Encore dans les limbes, sans grande audience dans l’opinion qui redoute une escalade avec Pékin, leur mouvement reste en embuscade. A l’occasion et sous l’égide de Lee Teng Hui, Huang Kuo-chang et Kuo Pei-horng, la carte sauvage de leur pensée politique radicale est prête à défier Pékin et ses menaces militaires [1].

Les missiles intermédiaires de Pékin sur la sellette.

Une autre cause de la nouvelle nervosité de Pékin est à rechercher dans les commentaires de D. Trump après sa décision de sortir du Traité sur les Forces Nucléaires Intermédiaires. Alors que la plupart des analyses focalisaient sur un bras de fer entre Moscou et Washington, la Maison Blanche a clairement indiqué qu’un nouveau traité devait prendre en compte les missiles chinois.

La remarque qui ciblait l’arsenal balistique menaçant à la fois Taïwan et l’US Navy en mer de Chine du sud, rejoignait celle du ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas qui, en janvier dernier, considérait que les menaces militaires de Pékin contre l’Île étaient inacceptables, quelle que soit la situation dans le Détroit. Elle aussi jetait un éclairage nouveau sur l’arsenal de missiles intermédiaires chinois constituant l’essentiel des moyens de représailles de Pékin pour dissuader une déclaration d’indépendance.

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Ainsi, l’appel de Tsai Ing-wen à la communauté internationale au nom des valeurs démocratiques et de la liberté fait-il cause commune avec le coup de projecteur de la Maison Blanche et de Berlin, éclairant la panoplie chinoise de la 2e artillerie menaçant Taïwan jusque là rangée par Pékin dans la catégorie des armes défensives.

Le croisement des deux manœuvres confère à la question taïwanaise une dimension internationale nouvelle.

Articulée aux deux sujets sensibles dans les démocraties que sont le respect du droit et le rejet du fait accompli par la force, la stratégie de rupture tente de dégager la question taïwanaise du face-à-face Pékin - Taipei et du discours chinois qui la cantonne dans la rubrique « politique intérieure. »

Même si elle n’a aucune chance de modifier la position du continent à l’égard de l’Île, l’approche internationale hors du cadre du Détroit, sur des sujets aussi sensibles pour les démocraties, gênera la stratégie des menaces.

Les incertitudes quant à la suite sont inscrites dans les termes du rapport de l’Université d’Oxford cité au début de cette note qui souligne le poids des facteurs imprévisibles pour anticiper la prévalence ou non des valeurs démocratiques : les relations de l’Île et du Continent avec les États-Unis d’Amérique et les tensions dans le Détroit.

On peut y ajouter la versatilité de l’actuelle Maison Blanche et les flottements du consensus politique chinois au sommet où une partie de l’appareil pourrait considérer avec justesse que l’usage répété des menaces militaires, même noyées dans l’empathie culturelle, est contreproductif. Attisant la cohésion politique et les sentiments anti-chinois dans l’Île, il crée une alchimie néfaste gênant le projet de réunification au lieu de le renforcer.

Note(s) :

[1Huang Ko-chang, 45 ans, fils de paysan, aujourd’hui docteur en droit, fondateur du Nouveau Parti du Peuple et un des instigateurs du mouvement de protestation contre l’accord cadre avec Pékin en 2014, dit des « Tournesols. » Avec Kuo Pei-horng, animateur du mouvement « l’Alliance pour Formose », ils militent sous l’influence de Lee Teng Hui, pour extraire le mouvement indépendantiste du cul-de-sac du satu-quo.

 

 

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