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›› Taiwan
« L’incident du Vendémiaire », une fébrilité chinoise
Le mois d’avril 2019 fut marqué par un incident déconcertant entre les marines chinoise et française riche en enseignements sur la réalité des rapports de force dans le Pacifique occidental.
Après avoir accusé le Vendémiaire d’avoir, le 6 avril, empiété sur les eaux territoriales chinoises, alors qu’en réalité il naviguait dans les eaux internationales au centre du Détroit de Taïwan, la marine chinoise a annulé l’invitation de la frégate à la revue navale de Qingdao organisée le 23 avril pour le 70e anniversaire de la marine chinoise.
Pour comprendre brutalité de la réaction d’autant plus étrange qu’elle s’appuyait sur la fausse allégation d’une violation de la souveraineté maritime chinoise, il faut revenir au contexte de la situation dans le pacifique occidental et aux crispations sino-américaines en cours dans le détroit de Taïwan, pointe émergée d’une rivalité devenue globale depuis que la guerre commerciale s’est dilatée en une puissante discorde stratégique.
Il faut aussi garder en mémoire l’ancestral principe de centralité qui continue d’inspirer les rapports de la Chine au reste du Monde où l’élément essentiel reste, quoi qu’en dise la propagande, le rapport de puissance.
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Depuis son avènement à la tête de la Chine, le 1er octobre 1949, le Parti communiste a érigé à hauteur d’un absolu politique impératif la mission de réunifier au Continent l’Île de Taïwan d’où Tchang Kai-chek, réfugié après sa défaite, a d’abord nourri le dessin insupportable pour Pékin d’une souveraineté concurrente qui, jusqu’en 1971, occupait à l’ONU le siège de la Chine.
Ce qui n’était qu’un branle-bas politique et militaire entre deux partis autocrates pour le contrôle de la Chine, s’est, 15 ans après la mort de Tchang Kai-chek (Jiang Jieshi), transformé à Pékin en une angoisse existentielle quand le Parti Nationaliste a, sous l’impulsion de Jiang Jinguo, le propre fils du Patriarche, transformé l’Île en une démocratie, la première et aujourd’hui encore la seule, du Monde chinois.
Enfin, dernière étape d’un cheminement politique ayant conduit l’Île de la dictature et de la loi martiale, supprimée en 1987, vers un système où la voix du peuple est prise en considération, en 2000 arrivait au pouvoir Chen Shui-bian, brillant avocat et premier président porté par une pensée politique séparatiste, réélu en 2004.
Les secousses de la rupture démocratique.
S’il est vrai qu’en Chine le surgissement à ses portes d’un système politique exactement opposé à la dictature du parti unique provoqua une sévère alarme qui le poussa à tirer à titre d’avertissement des salves de missiles balistiques inertes dans les parages de l’Île (juillet 1995 – mars 1996), la rupture ne fut pas sans profonds bouleversements et sérieuses remises en question dans l’Île.
A Taïwan, l’indépendance de la justice et l’expression libre provoquèrent un séisme dans les rapports entre la société et le pouvoir, au point que le président indépendantiste Chen Shui-bian lui-même fut, au terme de son 2e mandat, condamné en 2009 à la réclusion criminelle à perpétuité pour corruption, avant d’être libéré en janvier 2015 pour raisons de santé .
En même temps, la parole libérée du peuple obligea le Guomindang (KMT), le vieux parti nationaliste de Tchang Kai-chek toujours favorable à la réunification, à une contrition morale publique pour sa longue dictature et le massacre des dissidents (entre 10 000 et 30 000 morts), le 28 février 1947 [1].
Dernière incidence portant au rouge la fureur du régime chinois, en 2016, le suffrage universel a, pour le 2e fois en moins de 20 ans porté à la présidence la mouvance séparatiste, qui plus est incarnée par Tsai Ing-wen (62 ans), une femme avocate et célibataire.
C’est peu dire que le régime chinois d’essence patriarcale, qui fait de la réunification une exigence historique nationaliste impérieuse, est mis sous tension par ces évolutions.
Ignorant la rupture politique survenue en 1988, accélérée depuis plus de 20 ans par Lee Teng-hui (86 ans) premier président taïwanais de souche issu du KMT, devenu depuis le plus féroce partisan de l’indépendance et une figure emblématique de l’Île, Pékin prône toujours la réunification par ses discours mêlant la célébration de la complémentarité économique à la menace de son arsenal de missiles balistiques déployés face à l’Île pour dissuader toute velléité séparatistes.
Le « rêve chinois » ferment des inquiétudes.
Depuis l’avènement au pouvoir de Xi Jinping en 2012, dont le projet politique nationaliste s’articule à la date limite d’accomplissement du « rêve chinois » en 2049, 100e anniversaire du Parti au pouvoir, les tensions dans le Détroit ont changé de nature. Visant l’achèvement de la « renaissance chinoise » en une Nation puissante et développée dont il est impossible d’exclure la réunification, le projet, désormais articulé à un délai précis, à fait surgir en Chine, un sentiment d’urgence.
A Taïwan il est à la fois à l’origine d’une angoisse plus lourde pour la majorité des électeurs dont 70% s’opposent à la réunification et, chez les séparatistes radicaux très minoritaires, mais très actifs, le ferment d’une crispation identitaire exacerbée.
En riposte à ces évolutions plaçant l’Île sous une menace majeure, Tsai aujourd’hui contestée au sein de son parti par William Lai 60 ans, ancien premier ministre et ancien maire de Tainan battu en 2017, se garde de provoquer directement Pékin par une déclaration d’indépendance. Répétant qu’elle ne cherche que le statuquo, elle tente d’échapper au face-à-face dans lequel le Parti cherche à l’enfermer.
Elle le fait en soulevant les deux tabous que sont en Chine, d’abord le symbole démocratique véhiculé par l’Île dont Tsai répète qu’elle est la pointe avancée et menacée de l’idée de gouvernance libérale dans le monde ; ensuite, la menace des missiles balistiques chinois que tous les démocrates de la planète considèrent comme un anachronisme au XXIe siècle [2].
Alors que les nouvelles affirmations de puissance chinoise à rebours des discours de Pékin sur son « développement pacifique » ont, partout en Occident, mais pas seulement, allumé de sévères contrefeux, la stratégie a commencé à fonctionner.
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Contrefeux européens.
Grave revers pour le régime ayant toujours considéré l’Union Européenne comme un infirme stratégique, en janvier 2019, le MAE allemand Heiko Mass abandonnait l’ancienne discrétion diplomatique de Berlin uniquement intéressé par ses affaires en Chine, pour déclarer que « quelles que soient les circonstances les menaces militaires contre Taïwan étaient inacceptables ».
Le coup de projecteur sur le chantage balistique chinois faisant voler en éclat les habituelles précautions des diplomaties européennes soucieuses de ne pas compromettre leur commerce avec la Chine, rejoignait la nouvelle position de D. Trump qui, après avoir dénoncé le traité sur les armes balistiques intermédiaires en février dernier, déclarait – ligne rouge vif pour Pékin – que toute nouvelle négociation devrait inclure les missiles chinois.
Enfin, à la mi-mars, Bruxelles dénonçait la « menace systémique » posée par Pékin, tandis que, 10 jours plus tard, sous l’égide du Président Macron, l’UE tentait à l’Élysée un exercice de cohésion européenne en réunissant dans une conférence de presse face au n°1 chinois, le Président français, J.C. Junker et la Chancelière allemande.
Tel est l’arrière-plan de « l’incident du Vendémiaire », le 6 avril dernier qui fut non pas une arrogance chinoise mais l’expression de la fébrilité du Parti.
La nervosité de l’appareil se nourrit d’abord de la querelle stratégique avec Washington qui, en phase avec la défense de la démocratie taïwanaise, a ordonné 9 transits de ses destroyers lance-missiles dans le Détroit entre l’été 2018 et le printemps 2019. L’inquiétude de Pékin est également attisée par le sentiment que Bruxelles s’aligne sur Washington pour soutenir Taïwan de manière plus démonstrative que par le passé.
Au passage, notons que l’irritation chinoise à l’égard du surgissement de l’UE dans le théâtre du Pacifique occidental s’était déjà manifestée en juin 2018, lors du dialogue de sécurité du Shangrila, à Singapour.
Réagissant aux mises en garde justifiées de la ministre française de la défense, Florence Parly sur le « fait accompli » chinois en mer de Chine du sud, le général Yao Yunzhu lui avait répondu avec colère que la France « qui n’était pas partie des négociations et – contre vérité flagrante - n’appuyait ses remarques sur aucune loi, n’avait pas son mot à dire. »
Enfin, notons que la brutalité de Pékin à l’égard de Paris alors que les nombreux transits de l’US Navy dans le Détroit n’ont jamais provoqué que des protestations diplomatiques, renvoie à la conception ancestrale des rapports de puissance que le Premier Empire (221 – 206 av JC) exprimait déjà quand le seul interlocuteur qu’il estimait de son niveau était l’Empire Romain.
Autant dire que, pour Pékin, un pays européen isolé où même l’Europe à laquelle le régime chinois n’accorde aucune pertinence stratégique, ne pèsent d’aucune influence réelle dans les rapports de forces que Xi Jinping tente de plier à l’avantage du « rêve chinois ».
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Dans leur ouvrage « La Chine E(st) le Monde » 0dile Jacob, janvier 2019, Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque (lire : Deux réflexions contraires sur le risque chinois.), reviennent clairement aux questions posées par le surgissement de la Chine et de son modèle : « Confrontation ou négociation, méfiance ou confiance ? L’Europe est-elle naïve, réaliste ou impuissante ? » (...) L’émergence du modèle chinois est une occasion parmi d’autres de réévaluer notre propre modèle et peut-être de mieux le défendre. »
NOTE de CONTEXTE
Dans une longue analyse parue en juin 2018, signée par les meilleurs experts américains de la Chine et des relations dans le Détroit, dont Michael H. Armacost, Chen-Fu, Cecilia Yen Koo et John Thornton, la Brookings, faisant le point de « la stratégie sudiste » de Tsai identifiait 5 directions d’effort :
1) les industries innovantes, 2) les technologies médicales, 3) les échanges entre jeunes, 4) l’agriculture et 5) la promotion des jeunes talents.
Ainsi des accords de coopération ont été signés dans les secteurs de l’agriculture avec l’Indonésie qui s’ajoutaient à ceux déjà conclus en septembre 2016 avec l’Inde, le Vietnam, la Thaïlande, la Malaisie, l’Australie et les Philippines.
Ce mouvement vers le sud avait commencé dès 1994, sous l’égide du Président Lee Tung-hui. Il s’est par la suite amplifié au point que les investissements à destination de l’ASEAN passèrent de 1,7 en 1994 à près de 5 Mds de $, 20 ans plus tard, tandis que les IDE vers le Continent tombèrent de 3,17 Mds de $ à 962 millions.
Sous la présidence de Chen Shui-bian, la tendance continua avec des IDE vers l’ASEAN atteignant 10,4 Mds de $ en 2008, avec cependant une hausse parallèle des IDE vers la Chine. A partir de 2009, le rapprochement avec la Chine opéré par Ma Ying-jeou freina la tendance.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Tsai en 2016, la majeure partie des exportations liées à la « stratégie sudiste » est allée vers l’ASEAN avec cependant un palmarès des pays cibles où la Chine et Hong-Kong tiennent toujours et de loin, le haut du pavé : 1) Chine – Hong-Kong : 140 Mds de $ (40%) ; 2) ASEAN : 64 Mds de $ (18,3%) ; 3) États-Unis : 42 Mds de $ (12%) ; 4) Europe : 31,5Mds de $ (9%) ; 5) Japon : 24,5 Mds de $ (7%).
De même ,s’il est vrai que l’ASEAN est la source d’un flux d’investissements en hausse et l’origine de la grande majorité de touristes qui visitent l’Île, la vérité oblige à dire que le flux des investissements taïwanais continue d’aller essentiellement vers la Chine avec en 2017 (sources taïwanaises) 44,2% du total des IDE taïwanais.
Toujours selon les statistiques taïwanaises, les autres grandes destinations des IDE de l’Île sont les paradis fiscaux des Caraïbes avec 28,43% du total. Ces réalités commerciales et financières dessinent les plus grandes vulnérabilités taïwanaises.
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Sans surprise, à Taïwan les analystes politiques pointent du doigt les obstacles créés par la Chine dont l’objectif est d’enfermer l’Île dans le cadre du seul face-à-face avec le Continent dans le Détroit. Les contre-offensives de Pékin visent d’abord les accords d’investissement et de libre-échange conclus par l’Île (Philippines 2018, Nouvelle-Zélande, Singapour 2013). Lire : L’inconfortable danse de Formose avec les empires..
La virulence des ripostes s’est durcie dès le printemps 2014, après l’échec de l’accord-cadre de Ma Ying-jeou : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question.. Elles ont encore gagné en agressivité 2 ans plus tard après la victoire électorale de Tsai Ing-wen à la présidence.
Pour autant, il faut rappeler que malgré ses fragilités (augmentation des coûts et des salaires, exode des talents, dégradation bureaucratique de l’environnement des affaires, forte dépendance à l’export et à l’économie chinoise), les bases de l’économie restent solides avec (chiffres FMI), une croissance à 2,6% en 2018, une inflation comprise entre 1 et 1,5% depuis 2010, un chômage à 3,8% en baisse et une dette publique limitée à 35% du PIB.
Note(s) :
[1] A Taïwan, l’événement est resté dans les mémoires sous le terme « massacre 228 » pour 28e jour du 2e mois du calendrier grégorien (二二八屠殺事件 - 2 2 8 tusha shijian)
[2] Avec la destination de Hong-Kong, les ventes de Taïwan au Continent comptent pour 41% des exportations totales de l’Île. Un déséquilibre que Tsai Ing-wen tente de corriger par sa « nouvelle politique sudiste – 新南政策 – xinnanzhence - ». Cible principale de cette stratégie que la Présidente avait annoncée lors de son discours d’investiture en mai 2016, l’ASEAN est au demeurant un objectif prioritaire de l’Île depuis Lee Teng Hui. (voir la note de contexte).
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