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›› Editorial
Inquiétudes au sommet
Le 21 janvier dernier, dans une allocution à l’École Centrale du Parti, Xi Jinping avait mis en garde contre les « cygnes noirs et les rhinocéros gris - 黑天鹅 - 灰犀牛 ». A l’époque, le principal souci était le risque porté par le ralentissement économique aggravé par la guerre commerciale avec Washington. Aujourd’hui, d’autres « Rhinocéros gris » ont surgi qui, depuis la R.A.S de Hong Kong, hantent la direction politique chinoise.
Le grand souci d’une croissance en berne.
Deux jours après le discours du n°1, le ministère des finances publiait des données préoccupantes attestant d’un ralentissement de la croissance des revenus publics, de la chute des recettes fiscales et d’une augmentation du déficit budgétaire à 3700 Milliards de Yuan (500 Mds de $), tandis que la dette des administrations dépassait les 18 000 Mds de Yuan (2500 Mds de $).
Les appels à la vigilance de Xi Jinping renvoyaient aux inquiétudes récurrentes du pouvoir qu’un ralentissement trop sévère de l’économie ne débouche sur des troubles sociaux.
Neuf mois plus tard la situation ne s’est pas améliorée, même si, se basant sur les récents chiffres des investissements dans le secteur productif et les infrastructures, Mao Shenyong porte-parole du Bureau des statistiques parie sur une reprise à 6,3% ou 6,5% en 2020.
Au 3e trimestre 2019, en tous cas, selon les chiffres officiels chinois confirmés par une enquête de Nikkei auprès de 20 économistes, la croissance a freiné à +6,0 % contre 6,2% au 2e trimestre. Globalement, depuis 2011, la croissance a chuté de +11% à 6,1%, soit un recul de plus de 40%.
Liu Xiangdong, n°2 du département économie du Centre de recherche pour les échanges internationaux confirme que, sous le coup de la guerre commerciale avec les États-Unis la situation est moins bonne qu’à la même période de 2018.
De juillet à septembre, les exportations se sont contractées de 0,4% au moment où, le 1er septembre, entraient en vigueur les taxes additionnelles américaines de 15% sur 115 Mds d’exports chinois, faisant suite à une précédente salve de 25% imposées à 250 Mds de produits.
Pour certains marchandises phares comme les jouets dont la croissance à l’export avait atteint +13% à la même époque de 2018, l’augmentation de la demande américaine, rebutée par la hausse des prix est tombée à +0,6%.
A l’intérieur, la chute de la consommation, résultat de la hausse des prix due à l’inflation (+2,8%) attisée par la fièvre porcine, pèse sur l’activité. Les perspectives sont sombres. Les prévisions des experts prévoient que, d’ici la fin de l’année, 300 millions de porcs auront été perdus. Lire : La très grave crise porcine.
En dépit des mesures de relance, le ralentissement touche également l’automobile, la joaillerie et l’électro-ménager. Le secteur financier est aussi à la peine. Quelles que soient les banques, grandes ou petites, dit Weng Tao, expert financier à Pékin, les affaires sont difficiles.
En attendant que les mesures de relance fassent leur effet, le principal souci des grandes entreprises et des gros investisseurs est d’éviter de perdre de l’argent. Une lueur d’espoir cependant, le 17 octobre, la Banque de Chine signalait que dans plus de 300 villes la demande de crédit restait forte pour les petites et moyennes entreprises. Dans ce contexte 60% des banques estiment qu’au 4e trimestre elle augmentera encore.
Pour autant, le paysage macro-économique reste préoccupant. Selon Reuters, en septembre, par rapport à 2018 – signe évident d’un ralentissement - l’export a chuté de 3,2%, tandis que les importations se sont contractées de 8,5%.
L’angoisse d’une crise systémique. Li Keqiang aux créneaux.
Signe que le pouvoir s’inquiète, le 14 octobre à Xi’an, lors d’une réunion économique où étaient présents plusieurs gouverneurs de province, le Premier Ministre a appelé à redoubler d’efforts pour – l’ampleur exhaustive de l’énumération est le signe des préoccupations du pouvoir - « lutter contre le ralentissement, améliorer la productivité, augmenter l’offre d’emploi, juguler l’inflation, relancer la consommation, soutenir l’investissement et préserver le niveau de vie de la population. »
En même temps, Li dont la marge de relance est cependant réduite par les risques d’endettement, a rappelé les mesures en cours pour redynamiser l’économie (baisse des taxes, réduction du taux d’intérêts et encouragement de l’investissement privé). Il reste que la moindre croissance de l’épargne rend de plus en plus risqués les investissements publics destinés à maintenir la croissance, clé du contrôle du chômage et de la stabilité sociale.
En prenant du recul, force est de constater que le principal souci du pouvoir est en réalité que l’ancien paradigme de croissance s’essouffle et que le pays bataille pour éviter une crise systémique.
Les symptômes sont visibles à court terme, se traduisant par un net ralentissement de l’investissement extérieurs. S’il est vrai que les entreprises d’État continuent d’investir dans de nouveaux projets, les investissements étrangers ont faibli, en particulier en septembre.
Selon Mark Webster, associé au bureau de BDA Partners à Shanghai (banque d’investissement new-yorkaise spécialisée dans les opérations en Asie), cité par le New-York Times, les multinationales ont nettement ralenti leurs investissements depuis 18 mois. Et la guerre commerciale n’est qu’une partie du problème.
Les groupes étrangers qui constatent aussi l’augmentation du coût salarial, se plaignent des tracasseries administratives, liées notamment aux législations anti-trust qui sont en réalité un protectionnisme déguisé. Du coup, le nombre de fusions et acquisitions d’entreprises étrangères investissant en Chine a chuté de 89% au premier semestre 2019 par rapport à la même période de l’année dernière, atteignant un total de 6,3 milliards de dollars.
Dans ce paysage décrivant le recul des investissements étrangers, l’initiative de Tesla d’investir dans la construction d’une de ses méga-usines à Shanghai qui lui permettra d’échapper aux taxes à l’export aux États-Unis, mérite attention. S’il est vrai qu’Elon Musk s’engage avec les Chinois en pariant sur le marché des véhicules électriques, la structure de financement de son projet n’est pour l’instant pas claire.
Alors que les déclarations initiales anticipaient un prêt des banques chinoises d’au moins de 2 Mds de $, les dernières annonces n’évoquent plus que 520 millions de $ (3,5 Mds de Yuan). Pour l’instant, alors que l’usine est déjà sortie de terre, Elon Tusk bénéficiera avec 34 autres constructeurs en JV avec des Chinois, de la détaxe de 10%, partie des mesures de relance de Pékin pour redynamiser le marché automobile. La facilité concerne à la fois les véhicules construits en Chine et ceux importés de l’étranger.
L’épée de Damoclès du vieillissement.
A plus long terme pointe le poids du vieillissement. D’ici à la fin des années 2030, la Chine déjà affligée par le déséquilibre hommes – femmes, conséquence imprévue de la politique de l’enfant unique, sera le plus âgé des pays en développement et presque aussi âgée que les pays développés, avec ¼ de sa population au-dessus de 60 ans.
(En 2017 déjà la proportion des plus de 60 ans était de 17,3%, soit 241 millions – En France elle est de 23,8% et aux États-Unis de 20,3% ; quand la moyenne de l’UE est de 24,3% - En 2016, Pékin a mis fin à la politique de l’enfant unique, mais la hausse attendue des naissances ne s’est pas matérialisée.) [1]
Résultat de ce changement démographique, dans un avenir proche il ne sera de moins en moins possible d’augmenter la productivité en transférant, comme c’était le cas depuis des décennies, les travailleurs des emplois agricoles de faible valeur ajoutée vers les industries manufacturières.
Le temps presse. Avant d’avoir à soutenir par des investissements sociaux très coûteux des légions de personnes âgées, le pays ne dispose que d’une fenêtre de temps limitée pour exploiter ses importantes réserves de change et créer à coups d’investissements publics la prochaine génération de champions industriels mondiaux.
Ces derniers devront – ici se situe un défi systémique - tourner le dos aux anciens paradigmes industriels et valoriser les nouvelles technologies – ce que le pouvoir fait mais trop lentement - au milieu d’importants freins conservateurs des tenants de l’ancien modèle industriel qui protègent leurs prébendes -.
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A Hong Kong, « le rêve chinois » télescope la réalité.
C’est dans ce contexte déjà tendu qu’à l’été dernier, à Hong Kong, d’autres « cygnes noirs » ont surgi sur la route de Xi Jinping et de son rêve nationaliste. Il est difficile d’imaginer une situation ayant autant d’ingrédients inflammables.
Attisé par le souvenir des humiliations subies par la Chine au milieu du XIXe siècle auxquelles le président Xi Jinping fait souvent référence et dont la cession de l’île Hong Kong à la Grande Bretagne en 1842 est la douloureuse réminiscence du traité de Nankin, le raidissement de Pékin exprime une flambée patriotique unanime dans l’opinion chinoise.
Sur le continent, le bouillonnement des émotions laisse à Pékin peu de marge pour des concessions assez vite considérées par l’opinion comme une trahison.
Alors que les protestations qui tournent souvent à l’émeute violente, ne donnent aucun signe d’apaisement [2], c’est bien ce contexte de frustrations historiques et de la fierté nationale humiliée, amplifié par la crainte de l’escalade d’une violence incontrôlée qui a présidé à la brutale menace de Xi Jiping exprimée à l’occasion d’une rencontre avec le premier ministre népalais, le 13 octobre dernier.
Notons au passage que l’avertissement lancé depuis l’étranger alors qu’il n’est pas dans les habitudes chinoises de s’exprimer hors de Chine sur les affaires intérieures, traduit quoi qu’on en dise, une fébrilité.
Empruntant à un poème Ming de Yu Qian (1398-1457), Xi Jinping a promis à ceux tentés par le séparatisme de les « écarteler et de briser leurs os en petits fragments - 粉身碎骨fěnshēn suìgǔ - ». Ce n’est pas la première fois que Xi Jinping utilise cette expression. Les archives la notent déjà dans un discours à l’armée, le 15 décembre 2017, dans un sens cependant inverse.
Devant les militaires, le n°1, faisait comme l’auteur du poème l’éloge de ceux qui dans l’histoire se sacrifièrent pour le pays, jusqu’à se laisser broyer en poudre calcaire blanche. Pour une analyse du poème en anglais, lire : 于謙 Yu Qian : 石灰吟 The Limestone Rhyme
Face au radicalisme de Pékin, à l’autre extrémité de l’éventail des rigidités et des absolus, se trouve une minorité de jeunes nés après 1997 peu enclins au compromis et décidés à en découdre pour la protection des libertés dans la R.A.S. Parmi eux, les « localistes » minoritaires ignorant obstinément les réminiscences de l’histoire remettent en question l’appartenance de Hong Kong à la Chine et – très irritant chiffon rouge pour Pékin - militent pour un référendum en 2047.
Signes que les tensions ne cessent pas, le 16 octobre, Jimmy Sham (nom chinois Cen Zijie 岑子杰), 32 ans, l’un des organisateurs des manifestations, coordonnateur du Front pour les droits de l’homme, défenseur des droits des homosexuels et des transgenres (LGBT) a été matraqué par 4 assaillants qui le blessèrent sérieusement, tandis que Carrie Lam submergée par le chahut a été obligée d’interrompre son discours annuel au Conseil Législatif.
Pour ne rien arranger, la veille, la Chambre de représentants américaine votait à l’unanimité « le Hong Kong Human Rights and Democracy Act » qui doit encore être approuvé par le Sénat et la Maison Blanche. Destiné à soutenir les libertés à Hong Kong, il a soulevé la fureur de Pékin qui parle de complot pour freiner la montée en puissance de la Chine.
Le nationalisme rigide inspiré de Mao ne fait pas recette.
Depuis le Japon, Katsuji Nakazawa analyse la situation et la mise en garde de Xi Jinping sans la moindre bienveillance pour le n°1 chinois. Dans un article paru le 17 octobre dans Nikkei Asian Review, il titre « Xi Jinping promet de briser une rébellion qu’il a lui-même créée ».
Le développement rappelle que depuis 2012 année de l’entrée en fonction de Xi, la Chine a abandonné la souplesse, le pragmatisme et la prudence de Deng Xiaoping ; qu’elle n’a cessé de réhabiliter l’image de Mao remise à l’honneur à Tian An Men le 1er octobre et de se réclamer de valeurs opposées à la démocratie. Autant de prises de position qui effrayèrent les partisans des libertés dans la R.A.S.
Plus encore, dans une analogie inversée, il assimile les jeunes révoltés de Hong Kong aux manifestants du 4 mai 1919. A la racine du nationalisme chinois, pétris de justice et militant pour la démocratie, le « mouvement du 4 mai » s’insurgeait contre l’humiliation du traité de Versailles ayant attribué au Japon la colonie allemande du Shandong.
De même, écrit Nakazawa, les révoltés de Hong Kong se rebellent contre l’injustice normative du Parti communiste qui à Pékin reconstruit la statue de Mao, quand, à Hong Kong, on célèbre la statue de la liberté.
Après avoir dénoncé « la main noire de Washington », le Parti qui s’exprime par la voix du Quotidien du Peuple, qui tente d’écarter ses propres responsabilités dans la crise, soulève la question sociale des prix immobiliers et de la difficulté de se loger à Hong Kong.
A cet effet il jette brutalement l’opprobre sur la communauté d’affaires et les développeurs qui furent pourtant ses principaux alliés. « Dans l’intérêt du public », dit le journal « il est temps que les développeurs manifestent plus de sincérité au lieu de s’occuper de leurs propres affaires, accumulant les terres pour en tirer profit, centime après centime. »
Là aussi, le compte n’y est pas. S’il est vrai qu’à Hong Kong, l’immobilier est un casse-tête, la réalité est plus sulfureuse pour Pékin. Une récente enquête d’opinion montre certes que 58% des sondé âgés de 14 à 29 ans sont préoccupés par les questions de logement dans la R.A.S. Mais 91% affirment ne pas faire confiance à Pékin, tandis que 84% disent se méfier de Carrie Lam.
Le même nombre dit vouloir poursuivre le combat pour la démocratie. Peut-être est-ce là pour Pékin le plus dangereux « rhinocéros gris », impossible à faire rentrer dans le rang par la menace et la répression.
Note(s) :
[1] La Chine approche d’une bascule démographique que les experts appellent le « tournant de Lewis », d’après les études de l’économiste Arthur Lewis.
Il s’agit du moment où la main d’œuvre disponible à bas coût en majorité issue de l’exode rural cesse d’être illimitée. Le vieillissement de la population, même s’il est moins visible que dans les pays développés, recèle d’importantes tensions sociales à venir, dans un contexte où les systèmes de pensions, de soins et de sécurité sociale sont encore loin d’être universels.
Lire : [La grande sensibilité politique de la réforme des retraites. et Systèmes de santé chinois : clés de décryptage.
[2] La vieille du discours de Xi une bombe de fortune mise à feu par téléphone a explosé à Mong Kok sans faire de dégâts, tandis que le 12 octobre, un officier de police blessé au cou par un coup de poignard donné par un jeune de 18 ans, avait du subir une intervention chirurgicale.
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