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›› Editorial

Inquiétudes au sommet

En janvier dernier, à l’École centrale du Parti dont il fut le Directeur de 2007 à 2012, Xi Jinping avait mis en garde contre les risques majeurs par la métaphore du surgissement des « Cygnes noirs » et des « Rhinocéros gris » - « 黑天鹅 和灰犀牛 ». Quand le « Rhinocéros gris » symbolise un risque présent et identifiable, mais difficile à tenir à distance comme celui posé par la mouvance opposée aux réformes économiques pour protéger leurs prébendes, le « Cygne noir » figure un risque d’autant plus dangereux qu’il est imprévisible.


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Le 21 janvier dernier, dans une allocution à l’École Centrale du Parti, Xi Jinping avait mis en garde contre les « cygnes noirs et les rhinocéros gris - 黑天鹅 - 灰犀牛 ». A l’époque, le principal souci était le risque porté par le ralentissement économique aggravé par la guerre commerciale avec Washington. Aujourd’hui, d’autres « Rhinocéros gris » ont surgi qui, depuis la R.A.S de Hong Kong, hantent la direction politique chinoise.

Le grand souci d’une croissance en berne.

Deux jours après le discours du n°1, le ministère des finances publiait des données préoccupantes attestant d’un ralentissement de la croissance des revenus publics, de la chute des recettes fiscales et d’une augmentation du déficit budgétaire à 3700 Milliards de Yuan (500 Mds de $), tandis que la dette des administrations dépassait les 18 000 Mds de Yuan (2500 Mds de $).

Les appels à la vigilance de Xi Jinping renvoyaient aux inquiétudes récurrentes du pouvoir qu’un ralentissement trop sévère de l’économie ne débouche sur des troubles sociaux.

Neuf mois plus tard la situation ne s’est pas améliorée, même si, se basant sur les récents chiffres des investissements dans le secteur productif et les infrastructures, Mao Shenyong porte-parole du Bureau des statistiques parie sur une reprise à 6,3% ou 6,5% en 2020.

Au 3e trimestre 2019, en tous cas, selon les chiffres officiels chinois confirmés par une enquête de Nikkei auprès de 20 économistes, la croissance a freiné à +6,0 % contre 6,2% au 2e trimestre. Globalement, depuis 2011, la croissance a chuté de +11% à 6,1%, soit un recul de plus de 40%.

Liu Xiangdong, n°2 du département économie du Centre de recherche pour les échanges internationaux confirme que, sous le coup de la guerre commerciale avec les États-Unis la situation est moins bonne qu’à la même période de 2018.

De juillet à septembre, les exportations se sont contractées de 0,4% au moment où, le 1er septembre, entraient en vigueur les taxes additionnelles américaines de 15% sur 115 Mds d’exports chinois, faisant suite à une précédente salve de 25% imposées à 250 Mds de produits.

Pour certains marchandises phares comme les jouets dont la croissance à l’export avait atteint +13% à la même époque de 2018, l’augmentation de la demande américaine, rebutée par la hausse des prix est tombée à +0,6%.

A l’intérieur, la chute de la consommation, résultat de la hausse des prix due à l’inflation (+2,8%) attisée par la fièvre porcine, pèse sur l’activité. Les perspectives sont sombres. Les prévisions des experts prévoient que, d’ici la fin de l’année, 300 millions de porcs auront été perdus. Lire : La très grave crise porcine.

En dépit des mesures de relance, le ralentissement touche également l’automobile, la joaillerie et l’électro-ménager. Le secteur financier est aussi à la peine. Quelles que soient les banques, grandes ou petites, dit Weng Tao, expert financier à Pékin, les affaires sont difficiles.

En attendant que les mesures de relance fassent leur effet, le principal souci des grandes entreprises et des gros investisseurs est d’éviter de perdre de l’argent. Une lueur d’espoir cependant, le 17 octobre, la Banque de Chine signalait que dans plus de 300 villes la demande de crédit restait forte pour les petites et moyennes entreprises. Dans ce contexte 60% des banques estiment qu’au 4e trimestre elle augmentera encore.

Pour autant, le paysage macro-économique reste préoccupant. Selon Reuters, en septembre, par rapport à 2018 – signe évident d’un ralentissement - l’export a chuté de 3,2%, tandis que les importations se sont contractées de 8,5%.

L’angoisse d’une crise systémique. Li Keqiang aux créneaux.

Dans ses discours, réagissant au freinage de la croissance, Li Keqiang ne cesse de répéter l’urgence de trouver de nouveaux moteurs pour la croissance pour stabiliser l’offre d’emploi. Il appelle notamment à plus d’efforts pour supprimer les obstacles aux investissements privés et promouvoir la modernisation industrielle y compris par la création de « start-up » privées et l’aide aux PME. (Photo d’archive. Li lors de la conférence de presse à la fin de la session des 2 assemblées en mars dernier.)


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Signe que le pouvoir s’inquiète, le 14 octobre à Xi’an, lors d’une réunion économique où étaient présents plusieurs gouverneurs de province, le Premier Ministre a appelé à redoubler d’efforts pour – l’ampleur exhaustive de l’énumération est le signe des préoccupations du pouvoir - « lutter contre le ralentissement, améliorer la productivité, augmenter l’offre d’emploi, juguler l’inflation, relancer la consommation, soutenir l’investissement et préserver le niveau de vie de la population. »

En même temps, Li dont la marge de relance est cependant réduite par les risques d’endettement, a rappelé les mesures en cours pour redynamiser l’économie (baisse des taxes, réduction du taux d’intérêts et encouragement de l’investissement privé). Il reste que la moindre croissance de l’épargne rend de plus en plus risqués les investissements publics destinés à maintenir la croissance, clé du contrôle du chômage et de la stabilité sociale.

En prenant du recul, force est de constater que le principal souci du pouvoir est en réalité que l’ancien paradigme de croissance s’essouffle et que le pays bataille pour éviter une crise systémique.

Les symptômes sont visibles à court terme, se traduisant par un net ralentissement de l’investissement extérieurs. S’il est vrai que les entreprises d’État continuent d’investir dans de nouveaux projets, les investissements étrangers ont faibli, en particulier en septembre.

Selon Mark Webster, associé au bureau de BDA Partners à Shanghai (banque d’investissement new-yorkaise spécialisée dans les opérations en Asie), cité par le New-York Times, les multinationales ont nettement ralenti leurs investissements depuis 18 mois. Et la guerre commerciale n’est qu’une partie du problème.

Les groupes étrangers qui constatent aussi l’augmentation du coût salarial, se plaignent des tracasseries administratives, liées notamment aux législations anti-trust qui sont en réalité un protectionnisme déguisé. Du coup, le nombre de fusions et acquisitions d’entreprises étrangères investissant en Chine a chuté de 89% au premier semestre 2019 par rapport à la même période de l’année dernière, atteignant un total de 6,3 milliards de dollars.

Dans ce paysage décrivant le recul des investissements étrangers, l’initiative de Tesla d’investir dans la construction d’une de ses méga-usines à Shanghai qui lui permettra d’échapper aux taxes à l’export aux États-Unis, mérite attention. S’il est vrai qu’Elon Musk s’engage avec les Chinois en pariant sur le marché des véhicules électriques, la structure de financement de son projet n’est pour l’instant pas claire.

Alors que les déclarations initiales anticipaient un prêt des banques chinoises d’au moins de 2 Mds de $, les dernières annonces n’évoquent plus que 520 millions de $ (3,5 Mds de Yuan). Pour l’instant, alors que l’usine est déjà sortie de terre, Elon Tusk bénéficiera avec 34 autres constructeurs en JV avec des Chinois, de la détaxe de 10%, partie des mesures de relance de Pékin pour redynamiser le marché automobile. La facilité concerne à la fois les véhicules construits en Chine et ceux importés de l’étranger.

L’épée de Damoclès du vieillissement.

Bien que la proportion des plus de 60 ans soit encore inférieure à celles des États-Unis ou de la France, la rémanence démographique de la politique de l’enfant unique accélèrera le vieillissement de la population à partir de 2030. A ce stade, l’ancien schéma de croissance articulé à l’exode de la main d’œuvre rurale vers les industries à forte intensité de main d’œuvre et à bas coût, deviendra peu à peu obsolète. En même temps la charge budgétaire des soins au 3e âge augmentera fortement.


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A plus long terme pointe le poids du vieillissement. D’ici à la fin des années 2030, la Chine déjà affligée par le déséquilibre hommes – femmes, conséquence imprévue de la politique de l’enfant unique, sera le plus âgé des pays en développement et presque aussi âgée que les pays développés, avec ¼ de sa population au-dessus de 60 ans.

(En 2017 déjà la proportion des plus de 60 ans était de 17,3%, soit 241 millions – En France elle est de 23,8% et aux États-Unis de 20,3% ; quand la moyenne de l’UE est de 24,3% - En 2016, Pékin a mis fin à la politique de l’enfant unique, mais la hausse attendue des naissances ne s’est pas matérialisée.) [1]

Résultat de ce changement démographique, dans un avenir proche il ne sera de moins en moins possible d’augmenter la productivité en transférant, comme c’était le cas depuis des décennies, les travailleurs des emplois agricoles de faible valeur ajoutée vers les industries manufacturières.

Le temps presse. Avant d’avoir à soutenir par des investissements sociaux très coûteux des légions de personnes âgées, le pays ne dispose que d’une fenêtre de temps limitée pour exploiter ses importantes réserves de change et créer à coups d’investissements publics la prochaine génération de champions industriels mondiaux.

Ces derniers devront – ici se situe un défi systémique - tourner le dos aux anciens paradigmes industriels et valoriser les nouvelles technologies – ce que le pouvoir fait mais trop lentement - au milieu d’importants freins conservateurs des tenants de l’ancien modèle industriel qui protègent leurs prébendes -.

Note(s) :

[1La Chine approche d’une bascule démographique que les experts appellent le « tournant de Lewis », d’après les études de l’économiste Arthur Lewis.

Il s’agit du moment où la main d’œuvre disponible à bas coût en majorité issue de l’exode rural cesse d’être illimitée. Le vieillissement de la population, même s’il est moins visible que dans les pays développés, recèle d’importantes tensions sociales à venir, dans un contexte où les systèmes de pensions, de soins et de sécurité sociale sont encore loin d’être universels.

Lire : [La grande sensibilité politique de la réforme des retraites. et Systèmes de santé chinois : clés de décryptage.


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