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›› Politique intérieure

Covid-19. Nouvelles de Wuhan, regards sur les isolés de la Chine profonde. Confiance et légitimité politique

Comment vont les expatriés français restés à Wuhan ? Et comment réagissent à l’épidémie les Chinois isolés au fond de l’arrière-pays ? Les réelles performances du régime pour contenir l’épidémie que le n°1 vient de mettre en avant lors de son premier déplacement à Wuhan, seront-elles suffisantes pour maintenir la confiance entre le pouvoir et la société ?

La note qui suit donne quelques éléments de réponse à ces questions en s’appuyant sur des témoignages directs de terrain.

Elle met en contrepoint la situation et l’humeur de jeunes chinois en majorité étudiants, exilés dans la province autonome du Ningxia à 1500 km au nord-ouest et la vision d’hommes d’affaires français pour l’instant encore confinés à Wuhan, l’épicentre de l’épidémie.

Ces témoignages des Conseillers du Commerce Extérieur (CCE) résumés par l’avocat Paul Ranjard reproduits in-extenso, sont complétés par un reportage du South China Morning Post qui rend compte d’incidents à Wuhan avec la population excédée par les inspections de Pékin où les cadres locaux travestissent la vérité pour plaire à la hiérarchie.

Au Hubei, des sentiments positifs et quelques bémols.

A Wuhan, quelques Conseillers du Commerce Extérieur de la France restés en Chine au cœur de l’action, ou plutôt – pourrait-on dire – de la douloureuse inaction qui consiste à se calfeutrer contre un ennemi invisible, apportent leur témoignage.

La gamme de leurs activités est variée - jeux vidéo, maisons de retraite médicalisées, pièces détachées d’automobiles, événementiel, services financiers, boissons alcoolisées, graphisme, films protecteurs pour surfaces industrielles, transformation du verre, logistique, construction navale - et pourtant, tous expriment un même sentiment : une profonde admiration pour la capacité de résilience et l’esprit de solidarité de leurs personnels chinois.

« Je suis à la fois impressionné par la vigueur des mesures prises dans la région de Hubei et dans toute la Chine, et par la solidarité, la discipline des citoyens chinois pour respecter les mesures » dit un cadre chez Pernod Ricard à Shanghai.

Ses équipes dit-il « en particulier les ressources humaines, ont travaillé d’arrache-pied depuis le 24 janvier, en veille permanente, pour suivre l’évolution des directives gouvernementales et locales, afin d’assurer la sécurité et la protection des salaires et prendre en charge ceux en situation difficile ».

Même son de cloche chez Holophane à Dalian : « Nous allons surmonter cette épidémie avec la cohésion et le courage des Chinois et des autres nationalités restées dans le pays. Nous sommes tous dans le même bateau et allons passer cette tempête qui aura eu un seul effet : nous rendre plus forts ».

A Novacel – Shanghai on n’est pas en reste : « La résilience des habitants de Wuhan et de la Province du Hubei, la réactivité et l’adaptabilité de la population chinoise, le courage du personnel soignant ne peuvent qu’inspirer le respect et l’admiration ».

Un cadre de Creative Capital - Shanghai conclut : « On ressent une vraie solidarité et la volonté de traverser cette crise, ensemble, de manière collective ». Une Chinoise de Wuhan employée chez Altavia - Shanghai, ne cache pas non plus son admiration : « Nous voulons témoigner du courage et de la dignité dans l’épreuve de la population de Wuhan, de l’élan de solidarité que cette catastrophe a suscité à travers toute la Chine ».

Dissonances.

Tout n’est pas rose pourtant. Un cadre d’Acome – Wuhan, dans l’œil du cyclone, relate dans le détail les difficultés, surtout psychologiques, rencontrées pendant cette période. Observateur précis des comportements humains, il assortit l’enthousiasme général quant à la discipline ambiante, d’un léger bémol.

« La dernière fois que je suis allé au supermarché, j’ai assisté à une scène que je n’aurais jamais cru voir un jour : les rayons de viande étaient vides et il s’était formé une file de personnes de 10 mètres de long, près de la porte de la réserve du magasin. Dès que la porte s’est ouverte, toutes ces personnes se sont ruées sur l’employée qui sortait avec un caddie rempli de viande à mettre en rayon. »(…)

(…) « Son caddie a été vidé en quelques minutes, et les personnes partirent en courant, fières d’avoir réussi à prendre un morceau de viande. S’en est suivi une heure de queue à la caisse du magasin. Depuis, je vis sur mes réserves en espérant ne pas avoir besoin d’y retourner de sitôt ». « Précipitation bien compréhensible », commente Paul Ranjart, « quand on pense aux circonstances. »

En revanche, cette petite anecdote relatée par un cadre de Virtuos – Singapour avec sites à Shanghai, Chengdu -, révèle un comportement moins excusable de la part d’une entreprise en France. « En février 2020, une commande de 10,000 masques est passée auprès d’un grossiste en France. La livraison des masques commandés d’abord planifiée, fut reportée. Elle n’arrivera jamais. »

« Le grossiste a annulé la commande sous des prétextes fantaisistes avant de réafficher les mêmes produits sur Amazon avec un prix multiplié par 3 ». « Élégant », commente avec amertume P. Ranjart, qui précise que « le nom du grossiste n’a pas été révélé. »

Personnes âgées.

Un cadre de « Colisée » - Shenzhen rencontre pour sa part des difficultés particulières vu que son activité consiste à veiller au bien-être des personnes âgées, lesquels sont une catégorie particulièrement exposée aux risques de l’infection.

Les résidences ont été mises en quarantaine totale le 26 janvier (soit plus d’un mois et demi à ce jour), obligeant les salariés et résidents à se protéger de l’extérieur dans conditions très précaires. Ces restrictions entraînent une souffrance additionnelle pour ces pensionnaires qui ont besoin de lien social : « En effet, la dimension psychologique est un challenge à l’heure actuelle : éviter l’anxiété liée à l’épidémie et la dépression née l’isolement et de l’absence de visites. »

Crise sanitaire et crise économique.

Comme le résume un CCE, « Les enjeux sont importants, une rupture client aura des conséquences irréversibles sur le business. Les clients se rapprocheront de nos concurrents non localisés à WUHAN pour s’approvisionner et ils ne reviendront pas vers nous.

La situation était déjà très difficile à cause de la baisse d’activité du secteur automobile qui dure depuis 18 mois. Mais la crise sanitaire va vite tourner à une crise économique après laquelle il sera difficile de se relever. C’est un coup de massue. »

Tous se sont organisés pour maintenir une activité en utilisant autant que possible les possibilités du travail à distance. Personne ne sait combien de temps cela va durer... mais les CCE sont prêts.

Finalement, c’est un sentiment de chaleur humaine, on pourrait dire, de fierté qui ressort de cette crise. Sentiment qui se trouve assez bien illustré dans le petit évènement qui suit : une petite équipe d’une trentaine de salariés composant une agence de graphisme/publicité subit de plein fouet le ralentissement de l’activité, les clients qui cessent de payer.

Elle a décidé de réduire ses salaires de 30% plutôt que de voir cinq d’entre eux licenciés pour motif économique. Il en est résulté un sentiment de solidarité renforcé qui vient fait écho à l’état d’esprit de nos témoins CCE.

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Réflexe d’occultation et agacement de la population.

Mais le tableau qui présente une image de cohésion confucéenne ne serait pas complet s’il passait sous silence les incidents qui émaillèrent la visite, le 5 mars dernier, dans une de ces résidences fermées et surveillées où loge la classe moyenne, de madame Sun Chunlan, vice-premier ministre, n°12 du Bureau politique et seule femme de l’exécutif du Parti.

Envoyée à Wuhan à la fin janvier pour y représenter à demeure le pouvoir central pendant la crise, elle écoutait un responsable local lui expliquer que toute la logistique locale des livraisons fonctionnait parfaitement, quand, venant d’un immeuble voisin, de violentes protestations interrompirent l’échange. « Tout est faux » criaient quelques résidents depuis leurs fenêtres. Filmée par des résidents et des membres de la délégation de Sun Chunlan, la scène fit en quelques minutes le tour des réseaux sociaux.

Appelés à s’expliquer, les protestataires racontèrent que, pour compenser ses insuffisances et les ratés des livraisons d’épicerie destinées aux résidents, le responsable avait recruté la veille des volontaires afin de simuler devant la ministre un arrivage et une distribution.

Le Parti, précisément préoccupé à éliminer les pratiques de mensonge ou de dissimulation, non seulement ne censura pas les vidéos, mais en plus commenta l’incident dans les très officielles colonnes du Quotidien du peuple.

C’est que le souvenir est encore vif des dysfonctionnements graves provoqués par l’ADN réflexe de dissimulation hésitant à faire remonter vers le haut les problèmes par crainte de sanctions.

Courant décembre, l’instinct d’occultation bureaucratique fut probablement la cause des réactions tardives de l’appareil au début de l’épidémie et, courant janvier, du harcèlement de camouflage de la police contre le Dr Li Wanliang décédé dans la nuit du 6 au 7 février. Le drame provoqua une avalanche de violents reproches adressés au fonctionnaires locaux qui n’épargnèrent pas les strates supérieures de la hiérarchie.

*

Après les apostrophes publiques dont Sun Chunlan a été le témoin, la visite de Xi Jinping à Wuhan, 5 jours plus tard, avait pour but de colmater les brèches ouvertes dans le tissu de confiance entre le pouvoir et l’opinion depuis le décès dans la nuit du 6 au 7 février du Dr Li Wenliang, lanceur d’alerte harcelé par la police quelques semaine avant sa mort.

Sans se départir de son style de combat et de sa rhétorique guerrière, le n°1 a, à Wuhan, proclamé la « victoire contre le covid-19 », preuve de l’excellente capacité de gouvernance du parti. Ce dernier a des arguments.

Depuis début mars, le nombre de nouveaux cas et de décès est en forte régression. Le 9 mars, la veille de la visite du n°1, il était tombé à +26. Et les nouveaux décès à +17. Les cas critiques - qui sont des décès potentiels -, sont également en baisse continue. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Le 28 février, ils étaient de 8346, le 8 mars, seulement de 5264, soit une baisse de 36,9%. Le 11 mars nouvelle baisse à 4492, soit une chute de 14,6% en 48 h.

L’autre objectif du discours du 23 février, qui était d’empêcher que les contagions s’étendent jusqu’au centre du pouvoir politique à Pékin est également pratiquement atteint. Le 10 mars, la capitale n’avait enregistré que 8 décès depuis le début de la crise. Hors du Hubei, la moyenne des décès dans les provinces est de 5,5.

Enfin dernière inconnue, l’effet sur l’économie de la crise sanitaire et des mises à l’arrêt. Pour l’instant la propagande est reprise à Paris par l’Ambassadeur Lu Shaye : « L’impact sera de court terme et contrôlable. Les fondamentaux économiques du long terme, basés sur une croissance solide restent inchangés. » Rien n’est moins sûr.

Le défi est considérable, mais mesurant les enjeux, le pouvoir y mettra les moyens. Lire : « Risque Chine » ou « menace des autocrates » ? Du danger économique au péril stratégique.

*

Le sujet des rapports frelatés destinés à plaire à la hiérarchie n’est pas nouveau. Il y a 40 ans, Hu Yaobang, depuis son poste de n°1, fustigeait déjà les inspections préparées à l’avance permettant aux cadres de locaux de cacher aux responsables la réalité des situations.

En avril 2010, Wen Jiabao alors 1er ministre qui fut secrétaire général adjoint du Comité Central quand Hu était n°1, signa dans le Quotidien du Peuple un éloge de la méfiance que son mentor exprimait contre les faux-semblants et les mensonges. Lire : 再回兴义忆耀邦 (Zai Hui Xingyi Yi Yaobang) (2010)

Lors de ses tournées, il refusait de donner des préavis aux « inspectés » et envoyait ses équipes enquêter anonymement dans les rues pour recueillir la vérité des situations, au-delà des rapports convenus des cadres locaux.

40 ans plus tard, commentant l’incident avec Su Chunlan, Zhu Lijia chercheur à l’Académie des Sciences Sociales de Pékin répète « qu’il existe un large consensus pour éliminer les mises en scène qui déforment la réalité ». Mais elle ajoute qu’inscrites dans la longue culture de la bureaucratie, elles seront difficiles à éradiquer.

Plongée dans l’arrière-pays. Réflexions sur la confiance.

Récemment, arrivé à Yinchuan dans la province autonome Hui du Ningxia, à 1500 km au nord-ouest de Wuhan et aux confins arides de la Mongolie intérieure, à l’entrée de la majestueuse boucle du fleuve jaune, Thibaut Mougin, journaliste, photographe et enseignant, donne une autre version des travers de la bureaucratie dont la Chine n’a au demeurant pas le monopole.

Épidémie covid-19, principe de précaution et réflexe mimétique se sont conjugués pour « isoler encore plus une région déjà marginalisée ». Lire : Asialyst.

Avec deux fois la taille de la Belgique, mais seulement 6 millions d’habitants, presque deux fois moi peuplé, le Ningxia est aussi une des provinces les moins touchées par l’épidémie avec seulement 74 cas et 0 décès.

Mais, le 25 janvier, le parti local a strictement suivi l’exemple du Hubei, déclenchant, le jour du Chunjie, l’état d’alerte maximale. Il s’en est suivi la paralysie d’une région déjà pauvre. « Impossible de quitter la province par voie terrestre. Impossible aussi d’y entrer ou d’y revenir. »

Le blocage a figé les populations à l’endroit où elles se trouvaient. Thibaud Mougin, cite l’exemple d’une jeune femme de la minorité Hui, bloquée dans sa famille qu’elle était allée visiter en Mongolie. Ce cas a été multiplié par plus de 150 millions de migrants intérieurs, incapables de rejoindre leur lieu de travail sur la côte est, paralysant des centaines d’entreprises.

Autre symptôme de la paralysie mimétique à Yinchuan, imitant Wuhan, les universités sont fermées et huit quartiers ont été barricadés, avec un contrôle strict de entrées et des sorties, assorti d’une vérification d’identité, d’une prise de température et d’une obligation d’isolement de 2 semaines pour les personnes de retour de voyage en Chine ou hors de Chine.

La conclusion de l’article explore avec justesse, l’angoisse d’une génération née après 1995, qui par coïncidence fut l’année de l’ouverture de la Chine, 6 années avant l’entrée du pays à l’OMC, redoutable tremplin de la croissance rapide de l’économie du pays qui dura jusqu’à 2011.

Aujourd’hui pourtant cette jeunesse âgée de 25 ans, a, en dépit de la propagande, toutes les raisons d’être inquiète. Désabusée, constatant à la fois les fragilités du pouvoir contesté sur WeChat, le ralentissement brutal de la croissance et le sentiment diffus d’une rupture de la confiance, la jeune génération est saisie par le doute.

La confiance entre le régime et ses administrés, c’était précisément le commentaire d’Aï WeiWei (62 ans), artiste dissident protéiforme, critique des abus contre les droits non seulement en Chine, mais également en Europe où il a récemment mis en scène de manière très spectaculaire ses protestations contre la manière dont sont accueillis les réfugiés.

« La Chine est malade. Mais le mal est plus profond que le covid-19. Le pouvoir du régime repose sur l’intimidation et la censure. Aujourd’hui, le parti se bat pour contenir une contagion plus profonde qui se répand : la défiance. » Et ces interrogations lancinantes exprimées dans les colonnes du Guardian le 8 mars dernier : « Une civilisation et un gouvernement sans légitimité peuvent-ils survivre indéfiniment sans un sentiment de confiance ?

 

 

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