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›› Editorial
Covid-19 : La démocratie, l’efficacité politique et l’attente des peuples
Note de la rédaction.
Le président Xi jinping ayant annoncé la victoire du parti sur l’épidémie de Covid-19 en Chine, nous cessons pour l’instant la mise à jour des informations sur la propagation de la pandémie, désormais plus rapide dans le reste du monde et notamment en Europe.
Les sites suivants proposent des informations actualisées en temps réel :
- Worldometers.info
- Arcgis.com
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L’épidémie de covid-19 n’a pas fini d’agiter la société chinoise et sa politique intérieure, même si, constatant le ralentissement des contagions et des décès, le Président Xi Jinping, venu à Wuhan le 10 mars, déclarait que le virus était vaincu.
Certains épidémiologistes estimèrent que les mesures de confinement chinoises ne ralentiraient la diffusion du virus en Chine que de quelques jours. On ne saura jamais les raisons exactes du confinement de la maladie dans la région du Hubei, mais les fait sont là.
Alors que depuis le début mars, les chiffres des nouveaux cas et décès dans le monde et surtout en Europe augmentent rapidement, en Chine tout indique que l’épidémie freine.
Le 10 mars Liza Lin rappelait dans le Wall Sreet Journal l’extraordinaire mobilisation du parti, qui fit appel à toutes ses ressources de surveillance et d’encadrement pour faire respecter le confinement de 500 millions de Chinois, soit une population voisine de celle de l’UE.
En même temps, l’appareil rassemblé comme une armée en campagne, exprima sa redoutable capacité d’organisation pour, en dépit des ordres de blocage, continuer à assurer l’approvisionnement logistique des populations confinées. Du coup des voix s’élèvent en Occident pour louer la méthode chinoise, que certains continuent cependant à mettre en doute.
Arthur Reingold, expert en maladies infectieuses à la Berkeley’s School of Public Health, initialement déclarait récemment : « La Chine a prouvé que si vous êtes assez draconien, si vous y mettez suffisamment de ressources, il est possible de retarder les transmissions. » ;
Tom Inglesby, directeur du Centre de sécurité sanitaire de la John Hopkins Bloomberg School of Public Health était sur la même ligne admirative « Rien de tel n’a été essayé auparavant dans l’histoire moderne » (…). Il ajoutait que « La plupart des pays n’auraient même pas la capacité d’organisation pour tenter des solutions approchantes ».
Pour autant, en dépit du talent de propagande de l’appareil pour construire un discours épique de victoire tout en niant l’origine chinoise du virus – certaines ambassades chinoises ont reçu la consigne de diffuser l’idée d’un « virus japonais » ou « italien » -, l’écho qui, dans la crainte générale d’une expansion rapide de la contagion, diffuse l’image d’une Chine à l’organisation efficace et implacable, ne correspond pas tout à fait à la réalité.
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La face cachée de l‘efficacité chinoise.
Alors que le lundi 9 mars l’ophtalmologue Zhu Heping était le 4e médecin de l’hôpital de Wuhan à perdre la vie, après les docteurs Li Wenliang (nuit du 6 au 7 février), Jiang Xueqing (1er mars) et Mei Zhongming (3 mars), tandis que le n°2 du service de chirurgie thoracique est encore en réanimation, le Dr AI Fen 艾芬, chef des urgences de l’hôpital de Wuhan a, le 11 mars, dénoncé l’ingérence politique néfaste de la bureaucratie du parti dans la gestion initiale de la crise épidémique.
Précisant qu’elle-même avait été sermonnée en décembre pour avoir signalé la propagation inquiétante d’un virus proche de celui du SRAS, le Dr AI, choquée par le décès de ses collègues, accuse sans ambages la hiérarchie de l’hôpital et la bureaucratie de Wuhan d’avoir retardé la mise en œuvre de mesures prophylactiques efficaces, l’atermoiement ayant été, selon elle, à l’origine de la propagation rapide de l’épidémie à Wuhan.
Dans une interview au magazine chinois 人物 aujourd’hui censurée, mais dont la teneur en ligne a, grâce à de rapides captures d’image, été diffusée dans le monde et reprise par Caixin et The Guardian, AI Feng explique que le 30 décembre dernier ayant vu plusieurs patients atteints de symptômes de grippe résistant au traitement habituel, elle observa que l’un des résultats d’analyse qu’elle avait sollicitée, mentionnait explicitement « SRAS Coronavirus ».
Après avoir surligné le terme SRAS, elle prit une photo du résultat d’analyse qu’elle envoya à un de ses collègues, dans un autre hôpital de la ville. Mais le soir même, la photo, premier indice de l’épidémie qui avait été vue par Li Wenliang, circulait déjà hors du cercle confidentiel des médecins.
Plus tard dans la soirée, Ai reçut un message de l’hôpital disant que les informations sur cette mystérieuse maladie ne devaient pas être divulguées arbitrairement afin d’éviter de provoquer une panique. Deux jours plus tard, elle était convoquée par le chef de la Commission de discipline de l’hôpital et réprimandée pour « diffusion de rumeurs pouvant porter atteinte à la stabilité sociale ».
Ingérence politique, retards et décès des médecins.
Dans la foulée, tout le personnel de l’hôpital reçut l’ordre de s’abstenir de transmettre des messages ou des images liés au virus. Mais alors que l’épidémie commençait à se répandre, avec notamment l’apparition de malades sans lien avec le marché aux fruits de mer de Wuhan, AI décida de désobéir à la hiérarchie et ordonna aux personnels de son service de porter des vêtements de protection que l’hôpital avait interdit.
Les patients sans lien avec le marché de Wuhan étaient les premiers indices d’un probable transmission entre humains, mais toujours niée par le discours officiel cherchant à accréditer l’idée d’une pathologie locale facile à contenir.
Le 21 janvier, le lendemain du jour où les autorités sanitaires acceptèrent de reconnaître une transmission humaine directe, 9 personnes étaient déjà décédées, 440 étaient contaminées, l’épidémie s’était répandue dans 13 provinces, tandis qu’à Wuhan, 1523 patients porteurs de symptômes se présentèrent à la consultation.
Dans l’interview donnée au magazine Renwu 人物 Ai Fen choquée par les scènes dramatiques de décès auxquelles elle a assisté, exprime ses regrets avec virulence : « Si j’avais su que le virus allait tuer plus de 3000 personnes - le chiffre est celui du 1er mars, à la date de la rédaction de cette note le nombre de décès était de 4628) - je n’aurais pas prêté attention aux réprimandes, mais répandu l’information du mieux que j’aurais pu le faire ».
Très en colère et consciente qu’elle risque son poste, le Dr AI, ne prend plus de gants. Alors qu’on l’accusait d’avoir mis en danger la stabilité sociale, elle réplique en accusant les censeurs d’avoir mis gravement en danger la vie des malades et des médecins.
« Les fausses informations officielles affirmant que la maladie était contrôlable et ne se propagerait pas directement entre humains - ont laissé des centaines de médecins et d’infirmières dans le noir. Ces derniers firent de leur mieux pour traiter les patients sans connaître l’épidémie » (…) « Et même lorsqu’ils sont eux-mêmes tombés malades, ils ne furent pas autorisés à alerter leurs collègues et le public à temps ».(…) « Leur sacrifice est une perte et une expérience douloureuse ».
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Lourdeurs et obstacles bureaucratiques.
Aujourd’hui, les médecins tentent de retracer les premières contagions et analysent les dommages créés par l’interférence politique ayant retardé la mise en alerte. Les Dr Li et Mei respectivement décédés le 7 février et le 3 mars, travaillaient à l’hôpital central de Wuhan, proche du marché aux fruits de mer, qui au début traitait la majorité des cas. Ils pourraient avoir été contaminés par le même malade.
Mais dès le début janvier le centre des maladies infectieuses de l’hôpital Central submergé de patients n’accepta plus que les patients ayant eu un contact avec le marché aux fruits de mer. Le surplus fut dirigé vers d’autres services non équipés et d’autant plus mal préparés que la version officielle était que, n’ayant pas fréquenté le marché, ils ne pouvaient avoir été infectés par le nouveau virus.
Les médecins désignent aussi la gestion paperassière de l’hôpital Central dont le secrétaire du Parti était l’ancien chef des ressources humaines à la Commission de santé de la ville. « N’ayant pas suffisamment compris le danger des maladies infectieuses, il fut un de ceux qui a interdit aux médecins de diffuser des informations sur la contagion. »
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Le secrétaire du parti de l’hôpital n’est pas le seul en cause. Depuis l’épidémie de SRAS en 2002 – 2003, dont le parti avait d’abord tenté de cacher l’ampleur à Pékin, ce qui, à la mise à jour des mensonges, provoqua un séisme politique dans le sérail de la capitale chinoise dont le Maire Meng Xuenong fut limogé et remplacé par Wang Qishan, actuel Vice-Président, le compte-rendu d’un risque d’épidémie est devenu une affaire d’une haute sensibilité politique que l’appareil entend contrôler dans les moindres détails.
Résultat, les procédures d’autorisation de chaque échelon hiérarchique par les experts de la ville et de la province sont autant de pertes de temps sources du retard de la réaction médicale. Parfois, la bureaucratie ferme purement et simplement la voie de la transparence scientifique.
Le 13 janvier, Wang Wenyong, Directeur du centre des maladies infectieuses de Wuhan donna par téléphone l’ordre à l’hôpital central de supprimer des rapports le diagnostic de Coronavirus. En riposte l’hôpital proposa d’envoyer des échantillons pathogènes pour contrôle.
Mais alors que le Parti local était en pleine préparation de l’Assemblée Nationale Populaire prévue en mars, la vérification dut attendre 3 jours, jusqu’au 16 janvier, date à laquelle Wuhan avait déjà enregistré 48 cas et 2 décès. L’autorisation de diffuser la nouvelle de 4 nouveaux décès ne fut donnée que 2 jours plus tard,
Le 21 janvier, la transmission directe était confirmée par la nouvelle que 14 agents de santé en contact avec des malades avaient été contaminés. A ce moment, 3 semaines après les doutes et l’inquiétude du Dr Ai Fen, la Commission Centrale des Affaires politiques et juridiques, mesurant les risques posés par l’occultation, publia une note mettant en garde les cadres contre la tentation de dissimuler la gravité de la situation, les menaçant de sanctions sévères et « d’un opprobre moral général ».
Le 24 janvier, le bilan était de 26 décès à Wuhan qui fut mise en quarantaine, tandis que des cas avaient été diagnostiqués aux États-Unis, au Royaume Uni, à Taïwan, en Corée du Sud, en Thaïlande, au Japon, à Hong Kong, au Vietnam, et à Singapour.
Propagande, censure et confiance des peuples.
La description par le Dr Ai Fen des grippages bureaucratiques chinois ayant peut-être retardé les premières réactions de prophylaxie, intervient au moment où en Chine, l’épidémie faiblit, le président Xi ayant même annoncé la « victoire » contre le virus le 10 mars, alors que dans le reste du monde et surtout en Europe la transmission de la maladie s’accélère.
Le 12 mars, le nombre de nouveaux décès hors de Chine était de 336, contre seulement 11 en Chine. Celui de nouveaux cas était de 7889 hors de Chine contre seulement 18 en Chine. Pour la seule Europe, le nombre de nouveaux cas était de +6275, avec une très sévère croissance du nombre de cas italiens à +2651 en 24 heures. Rapportés, à la population du pays, les chiffres italiens font de nos voisins le pays le plus touché de la planète avec au total 15113 cas déclarés et 2651 décès.
Si en Chine, les réflexes bureaucratiques ont à un point caricatural d’abord caché la vérité pour ne pas créer de panique, ce qui provoqua le décès de plusieurs médecins, l’actuelle situation en Europe conduit à penser que les autorités et les médias suivant les hésitations initiales de l’OMS, interprétées dans le sens de la banalisation, ont d’abord nuancé la gravité potentielle de la pandémie, laissant d’abord croire qu’elle se limiterait à la Chine.
Deux mois après la brutale mise en quarantaine de la population de Wuhan et d’une grande partie de celle du Hubei, équivalant à celle de la France, le Président Macron a, le 12 mars, lui aussi annoncé un durcissement des mesures à un niveau cependant nettement moins drastique qu’en Chine.
Alors que tous les spécialistes anticipent une aggravation dans les mois qui viennent, on voit qu’en Chine comme en Europe, le défi n’est pas seulement médical. Il est aussi politique. Au cœur de l’enjeu, la confiance de la population envers les pouvoirs, éternel critère de gouvernance déjà évoqué par Confucius, il y a 25 siècles.
Comme on lui demandait ce qu’exige la bonne gestion d’un État, le Maître répondit : « La confiance de la population, car sans elle aucun dirigeant ne peut se maintenir. (Entretiens chapitre 12 ). 民舞信不立 Min Wu Xin Bu Li »
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En Chine, la confiance est malmenée par les mensonges de la bureaucratie, la censure et la propagande ; en France, après les appels insistants le 12 mars dernier du Chef de l’État à respecter les consignes de prophylaxie, les plus critiques, nostalgiques d’une cohésion nationale et d’une discipline collective jugées introuvables dans les démocraties modernes, semblent proposer une variante de Confucius : « Peut-on faire confiance à des gouvernants peinant à convaincre leur population de porter un masque ? ».
On ne peut s’empêcher de penser que, dans ce contraste d’efficacité, se joue la concurrence de modèles de gouvernance où, en apparence, la démocratie apparaît en perte de vitesse. A la faveur d’une crise d’ampleur mondiale, surgit la remise en cause de l’ouverture libérale et d’un modèle politique vertueux de légitimation des pouvoirs, considéré comme indépassable. Le défi de l’avenir est clair.
Alors que s’estompent les certitudes rassurantes de l’après-guerre froide, si les démocraties veulent survivre aux tourmentes qui s’annoncent, elles devront apprendre à en limiter leurs excès, retrouver en elles-mêmes et sans l’aide coercitive du contrôle généralisé, les ressources spontanées de solidarité et d’efficacité. Et bien comprendre que la confiance des électeurs repose d’abord sur la capacité des gouvernants à assurer leur sécurité.
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