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›› Chine - monde

« Le Totem du Loup », symbole du nationalisme agressif de Pékin, allume des contrefeux en Asie du Sud-Est

Avec une confiance inébranlable dans la légitimité de ses intrusions dans les ZEE de tous les riverains, insensible aux protestations, méprisant l’arbitrage de la cour de La Haye (lire : Arbitrage de la Cour de La Haye. Tensions et perspectives d’apaisement.), Pékin poursuit sans faiblir ses stratégies de pressions pour affirmer sa souveraineté en mer de Chine du sud, y compris de manière violente, dans la nuit du 2 au 3 avril dernier, quand un de ses garde-côtes a coulé un chalutier vietnamien dans les parages des Paracels que la Chine avait occupés de vive force en 1974.

Pour mesurer le contexte tendu de la relation sino-vietnamienne, lire : Querelles sino-vietnamiennes. Rivalités des frères ennemis et enjeu global et Explosion de violences anti-chinoises au Vietnam.

Les démonstrations de puissance sont l’œuvre des grands garde-côtes blancs à coque d’acier construits pour rester à flot après une collision frontale avec des pêcheurs. Ils évoluent en deuxième échelon derrière des flottilles paramilitaires à coques bleues, chalutiers factices et premières vagues d’assaut de l’offensive chinoise.

Systématiquement surveillées à distance par un navire de combat de la marine nationale, ces intimidations entretiennent une tension qui n’a jamais de cesse.

En même temps, imperturbable, exprimant sa tentation impériale, Pékin a, citant 80 nouvelles localisations géographiques précises, élargi son autorité souveraine en mer de Chine du sud.

A cet effet, le régime a, en contradiction obstinée avec l’arbitrage de la cour de La Haye de 2016, attribué aux archipels des Paracels et des Spratlys, la qualité de « districts administratifs chinois », alors même qu’ils sont toujours réclamés, le 1er par Hanoï et le 2e, encore par Hanoï, cette fois rejoint par Kuala-Lumpur, Manille, Brunei et Taïwan.

Sur 9 ilots des Spratlys, les revendications des Philippines sont physiquement exprimées par des ouvrages bétonnés faisant pièce aux élargissements chinois sur 8 autres emprises. Ces derniers, devenus des points d’appui militaires avec piste d’aviation où se posent des avions de chasse, servent désormais de base arrière à la marine de l’APL.

A distance de tir, les navires de guerre chinois surveillent et protègent les harcèlements conduits par les garde-côtes et les flottilles de centaines bateaux de pêche factices opérant dans les ZEE des riverains pour affirmer la souveraineté chinoise à l’intérieur de la « ligne en 9 traits », pourtant réfutée par l’arbitrage de la cour de La Haye.

Par ces opérations Pékin entend nier à tous les riverains le droit d’effectuer des recherches et des forages dans l’espace marin de leur propre zone économique, sans l’accord et la participation souveraine de la Chine.

Plus encore, à l’étage au-dessus, les pressions chinoises exercées sur les négociations pour un « Code de conduite » en mer de Chine du sud, visent à établir une règle excluant de la zone, non seulement les manœuvres navales américaines, mais également les compagnies de forage étrangères à la région. Lire le détail de cette manœuvre diplomatique : En mer de Chine du sud, les limites de la flibuste impériale chinoise.

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Une dangereuse fuite en avant.

La systématique brutalité du fort au faible relevée par la plupart des pays de l’ASEAN tranche avec les appels à la solidarité internationale du régime chinois dans la lutte contre la pandémie pour détourner les reproches d’opacité pesant sur lui. Dans la région, elle suscite une défiance anti-chinoise grandissante qui court de Djakarta à Kuala Lumpur en passant par Hanoï.

Sans surprise, le sentiment est attisé par l’opportunisme implacable de Pékin dont, comme à Hong Kong (lire : A Hong Kong, profitant de la pandémie, Pékin fait arrêter 15 membres de l’opposition), l’agressivité souveraine s’exprime alors que le fléau de la pandémie touche les pays de la zone.

Ayant déjà provoqué les réactions musclées de Djakarta qui surveille jalousement son riche gisement de gaz des Natuna à l’intérieur des « 9 traits » chinois, l’agressivité de Pékin a aussi suscité un rapprochement encore hésitant mais bien réel entre Kuala Lumpur et Hanoï. Tous deux sont exaspérés par les empiètements invasifs de Pékin sur une zone au sud des Spratlys où leurs plateaux continentaux se chevauchent.

Signe qui pourrait marquer un basculement, alors que chacun des acteurs pèse encore les avantages économiques du marché chinois et l’inconvénient de la menace navale de l’APL, les intimidations de Pékin viennent de faire sortir Manille de la prudente réserve affichée depuis l’élection de Rodrigo Duterte en 2016.

Le réveil nationaliste de Manille.

Le 8 avril, une semaine après le naufrage du chalutier vietnamien percuté par un garde-côte chinois dans les eaux adjacentes aux Paracels, une déclaration du ministère des Affaires étrangères philippin affirmait sa solidarité avec Hanoï.

Fait important, la prise de position de Manille solidaire de Hanoï évoquait un incident similaire survenu il y a moins d’un an, dans la nuit du 9 juin 2019, quand dans les parages du haut-fond de Reed, un garde côte chinois avait coulé un pêcheur philippin dont les 22 marins avaient été secourus par un chalutier vietnamien.

L’échange solidaire de bons procédé est un symptôme clair que la brutalité de la Chine réveille contre elle la solidarité hésitante des pays de l’ASEAN (lire, analysés par QC, les enjeux de ressources et l’arrière-plan des tensions entre Manille et Pékin, autour du haut-fond de Reed : Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte).

Ce n’est pas tout, l’insistante réclamation exprimée conjointement le 20 avril à Pékin par les ministères des ressources naturelles et des Affaires civiles définissant l’autorité administrative sur 25 îlots et récifs et 55 hauts fonds des Spratlys de la préfecture de Shansha située sur l’île de Hainan pourtant à plus de 1000 km au nord, a déclenché une réaction accusatrice et pleine de rancœur de Manille. A l’occasion le gouvernement philippin dévoila un incident militaire jusqu’à présent resté dans l’ombre.

Alors que le régime chinois impavide affirme ses prétentions territoriales, faisant suite à celles déjà anciennes datant de 1983 qui réclamaient déjà 287 structures de la mer de Chine du sud, le ministre des Affaires étrangères philippin Teodoro Locsin accusa la marine chinoise d’avoir pointé un radar de tir sur un bateau de guerre philippin, « violant ainsi le droit international et la souveraineté des Philippines ».

L’incident, rendu public par la 2e protestation officielle de Manille, donna lieu à une controverse interne au gouvernement philippin révélée par un échange de tweets entre le ministre de la défense qui tenta de minimiser l’incident et le MAE exprimant une réaction souverainiste outrée : « A moins que vous ne vouliez la guerre, ne pointez plus jamais un canon sur mon pays. »

Quel que soit l’angle de vue, force est de reconnaître que l’agressivité chinoise en pleine pandémie contredit sérieusement le discours de « puissance douce » que Pékin oppose traditionnellement à la stratégie militariste de Washington.

Mécaniquement elle déclenche les réactions de l’US Navy.

En dépit des atteintes de covid-19 frappant l’équipage du porte-avions Th. Roosevelt et d’un probable déclin opérationnel dénoncé par nombre d’experts américains de la défense, résultat de problèmes d’entretien, de recrutement et d’entraînement, le Pentagone a notablement augmenté le rythme de ses intrusions dans les eaux réclamées par Pékin. Destinées à réaffirmer la liberté de navigation, elles provoquent chaque fois la réaction crispée du gouvernement chinois.

Alors que les démonstrations de force chinoises et les réactions de l’US Navy, dessinent un paysage sous tension propice à un dérapage militaire, sur fond de sévères attaques de la Maison Blanche soupçonnant une fuite accidentelle d’un laboratoire de Wuhan d’être à l’origine de la contagion, il faut tenter de comprendre l’arrière-plan idéologique des insistantes pressions chinoises portant le risque de cristalliser l’hostilité inquiète d’une partie des pays de l’ASEAN.

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Du patriotisme victimaire au nationalisme conquérant.

L’incompréhension entre la Chine et l’Occident est une vieille histoire remontant au XVIIe siècle. Mais pour beaucoup de Chinois, la mémoire des humiliations subies par la Chine aux XIXe et aux XXe siècles reste une souffrance toujours à vif.

Aujourd’hui, elle est plus que jamais le fond de tableau de l’actuel raidissement nationaliste chinois que Xi Jinping a exprimé le 1er octobre 2019, 70e anniversaire de la RPC, par une revue militaire monstre à l’ombre de son portrait haut comme une maison de trois étages.

La genèse moderne du durcissement est connue.

Sa 1re étape remonte au 4 mai 1919, huit années après la chute du système impérial, quand la jeunesse et les intellectuels furent justement révulsés par l’attribution au Japon des colonies allemandes en Chine, décidée par le traité de Versailles. Lire : Le 4 mai, genèse du nationalisme chinois.

Trente ans plus tard, du balcon de la Cité Interdite, proclamant la République populaire après une longue période de guerre civile et de chaos, Mao exprimait aussi un puissant nationalisme idéologique dont la force intraitable et démesurée à prétention universelle et hystérisée, provoqua d’épouvantables catastrophes et la rupture avec Moscou.

En 1979, Deng Xiaoping promoteur des 4 modernisations (agriculture, industrie, sciences-technologies, défense), ayant habillé le nationalisme chinois de son habile pragmatisme économique, heurta de plein fouet l’espoir démocratique violemment écrasé à Tian An Men, 10 ans plus tard.

C’est à cette époque où de jeunes intellectuels admirant l’Occident et les États-Unis mais dépités par leur propre expérience aux États-Unis puis humiliés par les sanctions occidentales ayant frappé la Chine après la répression militaire du 4 juin 1989 sur la place Tian An Men, que la pensée nationaliste commença à se durcir.

« La Chine peut dire Non » et « Le Totem du Loup. »

Fondant, après la protestation victimaire du 4 mai 1919, la genèse de l’actuel raidissement anti-occidental de la Chine, un groupe de jeunes étudiants pro-américains, mais discriminés durant leurs études aux États-Unis et heurtés par le déni de la culture chinoise, ulcérés par la porte restée fermée de l’OMC et humiliés par les images négatives de la Chine diffusées par les médias américains, publièrent en 1996 un manifeste politique à succès, intitulé « La Chine peut dire non – 中国 可以 说 不 –. ».

Dénonçant la prévalence de la culture occidentale ainsi que l’appui de Washington à Taïwan, clamant au passage son admiration de la révolution cubaine, le livre critiquait aussi l’allégeance du Japon à Washington.

Ne reconnaissant pas à Tokyo le droit à un siège au Conseil de sécurité, le pamphlet ajoutait sa voix à ceux qui lui réclamaient des dommages de guerre. En mars 2009, le livre eut une réplique intitulée « La Chine n’est pas contente – 中国不高兴 ».

On pouvait déjà y lire le thème des discours du Parti quand, aujourd’hui, il fait la promotion des « nouvelles routes de la soie ». « Alors que la puissance nationale chinoise connaît une expansion sans précédent, la Chine doit arrêter de se dénigrer et reconnaître qu’elle a la capacité de guider le monde, et qu’elle peut se soustraire à l’influence occidentale ».

Entre ces deux accès de fièvre nationaliste et anti-occidentale attisées par l’amertume et les malentendus, en 2004 paraissait un livre étonnant adapté à l’écran par le cinéaste français Jean-Jacques Annaud : « Le Totem du loup. 狼图腾 ».

Roman d’aventure d’un jeune citadin exilé durant 11 années en Mongolie à l’époque de la révolution culturelle, le livre est écrit par Lü Jiamin, plus connu sous le pseudonyme de Jiang Rong. Inspirée de faits réels, l’œuvre n’est pas un brûlot nationaliste anti-occidental, mais une introspection critique de la culture confucéenne et des Han présentés comme des moutons bêlants et grégaires.

Le troupeau fait contraste avec les Mongols farouchement indépendants, dont l’emblème est le loup. A la fois craint et vénéré par les grands nomades qui l’ont adopté comme emblème, le loup est décrit comme un animal fier, libre et individualiste, mais à qui la nature a conféré l’instinct de meute que chaque individu défend contre les agressions extérieures.

A sa publication en Chine, le Totem du Loup eut immédiatement un succès phénoménal. A côté de quelques quelques controverses, il inspira surtout de nombreuses louanges. En France, se souvenant que Jiang Rong était un ancien étudiant de Tian An Men, harcelé et emprisonné par le pouvoir pour avoir fustigé Lin Biao, le successeur désigné de Mao, les critiques furent louangeuses. Elles voyaient surtout dans le livre un manifeste pour la liberté contre l’autocratie.

En Chine pourtant le livre eut un tout autre écho. S’il est vrai que, pour beaucoup, la thèse qui dévalorisait la culture chinoise, n’était pas acceptable, certains ne furent pas choqués. Pour eux, Le Totem du loup fut considéré comme un appel à une plus grande fierté nationale et à moins de soumission confucéenne.

Sur la 4e de couverture, on peut par exemple lire les louanges de Zhang Ruimin le PDG de Haier géant mondial de l’électroménager : « Après avoir lu le Totem du loup, j’ai compris qu’il valait la peine d’emprunter de nombreuses méthodes de combat utilisées par les loups : ne pas s’engager sans préparation, savoir choisir le meilleur moment pour frapper, attaquer par surprise. »

Le nationalisme des « caractéristiques chinoises. »

La dernière pierre de l’édifice nationaliste chinois au parfum très anti-occidental a été posée par Xi Jinping, l’actuel n°1 du Parti fortement influencé par son maître à penser : Wang Hunning, 64 ans.

Actuel n°5 du régime, membre du Comité Permanent du Bureau Politique, exception et rare privilège pour un intellectuel dans le sérail politique dont le sommet de l’appareil est tenu par des vétérans ayant tous dirigé des provinces, Wang est le théoricien chinois le plus en vue de la souveraineté nationale dont il a fait sa thèse universitaire inspirée des théories de Jean Bodin et de la droite française. Lire : Wang Hunning, l’architecte « du rêve chinois. » Par Théophile Sourdille. (IRIS).

Sa réflexion puisée dans ses lectures et une expérience édifiante de voyage aux États-Unis où il mesura les limites des systèmes démocratiques, l’a progressivement conduit à forger une architecture de pensée néo-conservatrice dont l’intransigeance nationaliste, articulée aux racines multiples de la pensée chinoise, se démarque clairement des valeurs occidentales qu’il considère comme nuisibles à l’épanouissement national et à l’esprit collectif.

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Depuis 2012, la théorie du « socialisme aux caractéristiques chinoises » popularisée entre 1978 et 1981 par Deng Xiaoping qui, par sa politique « de réformes et d’ouverture » arracha la Chine aux tourments idéologiques du maoïsme, n’est plus seulement une théorie du développement du pays.

Par l’apport de Wang Hunning, elle est aussi devenue un instrument d’affirmation global de la Chine dans le Monde, en opposition à l’Occident et à la pensée politique démocratique.

Le parti-pris d’efficacité par la centralisation d’une pensée unique assimilée par opportunisme politique à toute la pensée chinoise, véhiculant un nationalisme sans nuance, est peut-être à l’origine d’une démesure.

En interne, elle a conduit à la très contestée suppression constitutionnelle de la limitation du nombre de mandats présidentiels à l’origine de discrètes mais bien réelles contestations politiques qui montent, tandis que se développe une paranoïa du contrôle jalon et symptôme préoccupant d’une normalisation « orwellienne » de la société pouvant confiner à la nécrose.

A l’extérieur, l’hubris nationaliste produit une « fuite en avant » de la puissance économique et financière chinoise, traînant dans son sillage une prétention d’influence politique globale dont l’ampleur crée de puissantes réactions anti-chinoises dans une partie du monde, d’abord en Occident, mais pas seulement, comme on peut de plus en plus l’observer en Asie du Sud-est et dans certains pays africains.

Il faut le constater, durant le siècle qui court de 1919 à 2019, le patriotisme humilié par le traité de Versailles des jeunes intellectuels s’est mué en une pensée ultra nationaliste conquérante qui, au nom de l’efficacité de la culture chinoise, télescope de plein fouet l’Occident et ses principes démocratiques.

Une stratégie de conquête inspirée du Grand Kahn.

En gardant en mémoire le non-dit que l’obsession de contrôle paranoïaque de la société et le rejet de toute opposition politique sont aussi les moyens de protéger la prévalence du parti unique contre une éventuelle contestation de son pouvoir, on notera que c’est en mer de Chine du sud, que la stratégie de Pékin ressemble le plus à celle des armées mongoles dont l’auteur du Totem du loup fait l’éloge.

Rejetant par son affirmation des caractéristiques chinoises les réfutations du droit de la mer niant la souveraineté de Pékin sur la mer de Chine du sud grande comme la Méditerranée, le régime dispose ses harcèlements dans les ZEE des riverains exactement comme une armée mongole en campagne.

En premier échelon, la nuée de paramilitaires déguisés en chalutiers civils à coque bleue, suivis des grands garde-côtes blancs dont la coque d’acier est spécialement conçue pour couler un chalutier par simple abordage.

En troisième échelon, enfin, à distance de tir, les navires de la marine de l’APL, dont l’omniprésence dans la zone est facilitée par les bases navales désormais installées dans le îlots des Paracel et des Spratlys.

 

 

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