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›› Editorial
Guerre totale contre Huawei. Les intérêts américains en Chine menacés. Sévère discorde entre Pékin et Washington
Alors que D. Trump et Xi Jinping qui ne se parlent plus, viennent de se livrer à une passe d’armes théâtrale lors de l’assemblée générale virtuelle de l’OMS, les 18 et 19 mai derniers, depuis trois mois, les actions des fabricants de microprocesseurs américains sont fébriles.
De la mi-février au 20 mars la valeur de leurs actions a sévèrement chuté de 44,6% pour Lam Research : 32,7% pour Qualcomm ; 31,5% pour Intel ; 42,2% pour Micron, avant de reprendre un peu de couleurs. Le 19 mai, la baisse était stabilisée à -20% pour Lam Research, tandis que Qualcomm, Micron et Intel limitaient la casse, respectivement à -11 %, -6 % et -4,2%.
La raison est simple. Haussant d’un cran la guerre totale déclenchée contre Huawei, l’administration Trump a entrepris de fermer l’accès du groupe chinois aux fabricants de microprocesseurs qui utilisent les logiciels et les technologies américaines.
Tous les acteurs américains de l’industrie craignent que les effets collatéraux de la manœuvre, nouvelle péripétie de la guerre sino-américaine destinée à fermer à Huawei les solutions de contournement de l’embargo décidé l’année dernière, heurtent leurs affaires dont une partie non négligeable est en Chine.
Le 19 mai une analyse très pessimiste de David Goldman dans Asia Times anticipant des contrecoups sévères pour les groupes américains en Chine estimait que la guerre déclenchée par D. Trump pourrait coûter infiniment plus à l’industrie high-tech américaine que les bénéfices attendus par la Maison Blanche.
Il ne fait pas de doute que la salve tirée par D. Trump qui prive Huawei des microprocesseurs haut de gamme fabriquée par le Taïwanais TSMC n°1 mondial de la sous-traitance des puces informatiques notamment pour Apple, listé à la bourse de New-York également fournisseur des grands du secteur freinera sérieusement le déploiement de la 5G par Huawei dans le monde et même en Chine où Asia Times évalue la perte pour le géant chinois à 170 Mds de $.
La guerre des « puces » modifie le paysage des télécoms.
Depuis le début de l’année, la Maison Blanche dont la campagne globale contre Huawei a eu des succès variables dans les pays occidentaux [1], avec cependant un durcissement général contre la Chine après les ratés et les camouflages à Wuhan en janvier, laisse filtrer des stratégies de contre-attaque, dont une des plus sérieuses fut le projet de racheter le suédois Ericsson n°2 du secteur de la 5G (valeur initiale 28 Mds de $ + 15 Mds pour le prix des R&D en cours). La fusion acquisition créerait une géant américain capable de concurrencer Huawei.
En réalité la guerre des microprocesseurs est engagée depuis de longues années, l’administration américaine ayant même dès 2014 pris pour cible les groupes américains tels que Intel, Nividia et MDA - les plus connus parmi une dizaine d’autres – accusés par la Maison Blanche de céder trop facilement leur technologie aux acteurs chinois pour des raisons commerciales - (lire : Compétitions, libre marché, transferts de technologies et sécurité nationale. La psychose sino-américaine des microprocesseurs.)
Cette fois, l’offensive de la Maison Blanche imposant un embargo sur les produits d’un fabricant non américain fait entrer la guerre dans des eaux mal balisées. La mesure avait été envisagée en 2019, puis abandonnée. Mais les tensions nées de la pandémie disséminée depuis Wuhan ont contribué à déterrer la hache de guerre et modifié l’approche américaine.
A la mi-mai, le très conservateur économiste Peter Navarro 71 ans, conseiller commercial de la Maison Blanche et coordonnateur des stratégies de relocalisation de la production au nom de la défense nationale, haussa violemment les critiques contre la Chine et l’OMS. « Sous couvert de l’OMS, les Chinois ont caché au monde le virus puis l’ont disséminé par les voyages de milliers de Chinois vers Milan, New-York et autour de la planète » - Tweet de l’intéressé du 17 mai - [2].
Une certitude, le paysage global des microprocesseurs est en train de changer. Le bouleversement en cours, marqué par un implacable raidissement américain dont la première conséquence sera d’accélérer les progrès chinois – leur rythme reste cependant encore incertain -, menace en effet la confortable position des monopoles américains en Chine comme Qualcomm qui tire 65% de ses revenus globaux des « royalties » touchés sur le marché chinois.
A court terme, le secteur high-tech américain craint les représailles chinoises inévitables dans cette ambiance de surenchère nationaliste. Apple (avec 16% de ses revenus en Chine), presque aussi vulnérable que Qualcomm, Cisco et bien d’autres groupes américains (voir la liste) seront dans le collimateur des ripostes chinoises, d’ailleurs déjà déclenchées depuis que la guerre commerciale a pris de l’ampleur.
Voilà déjà un an que la Chambre de commerce américaine en Chine signale que 50% des groupes américains sont la cible de mesures non tarifaires, notamment des tracasseries administratives et commerciales telles que la multiplication d’enquêtes sur les monopoles, les contrôles répétés de cyber-sécurité et les investigations anti-espionnage.
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Huawei et Pékin se braquent.
Le 16 mai, un article du Global Times au ton très agressif reflétait la colère de l’appareil. « La Chine prendra des mesures radicales pour protéger ses intérêts légitimes ».
Sur WeChat on lit qu’à Huawei on se prépare à une guerre de tranchées « Abandonnez les fantasmes, préparez-vous pour la véritable bataille ». « Nous n’avons pas d’autres voies que celle de la victoire ». Déjà le groupe a commencé à se libérer des composants américains.
S’il est vrai que les téléphones portables P40 Pro de Huawei continuent à utiliser le système d’exploitation Android – « open source » -, mais sans la suite des applications Google, privés d’accès à Play Store, Youtube et Gmail, avec cependant des puces radio venant de Qualcomm, Qorvo et Skywork, le Mate 30 Pro s’est sérieusement libéré de la technologie américaine.
Débarrassé de la mémoire NAND Flash fabriqué par Micron et remplacé par la même produite par Samsung, il est doté du microprocesseur Kirin 990, dont le constructeur dit qu’il est plus rapide que ses concurrents américains notamment pour les tâches de l’intelligence artificielle et qu’en plus il intègre un modem 5G.
Quant à la 5G, Huawei a, en septembre dernier, annoncé qu’il avait commencé à construire des relais sans la technologie américaine à un rythme de 5000 par an, en baisse par rapport aux plans initiaux du groupe.
Commentant la guerre sino-américaine Ren Zhengfei dont la première salve a été tirée le 19 mai 2019, le fondateur a admis que l’embargo avait durement touché la division des portables du groupe dont les revenus ont baissé de 10 Mds de $ en 2019. Il y a un an, dramatisant l’embargo, il avait même affirmé que l’agressivité américaine menaçait la survie de son groupe.
Conscient que l’Amérique entend faire obstacle à sa vision d’une 5G mondiale largement contrôlée par son groupe et fidèle à sa stratégie selon laquelle la meilleure défense est l’attaque [3], il avait aussitôt proposé de vendre des licences de sa technologie 5G aux compagnies américaines, ajoutant qu’il était prêt à s’associer aux États-Unis avec un partenaire américain et même à partager avec lui sa technologie des microprocesseurs.
Mais cette fois, la charge menée par Trump frappe le groupe de plein fouet.
Résilience de Huawei et sombres perspectives.
A la date de la rédaction de cette note, la nervosité des acteurs des nouvelles technologies n’avait pas baissé. Dans le Financial Times Kathrin Hille écrivait que la guerre de tranchées touchait toute la chaîne mondiale des approvisionnements.
HiSilicon, le fabricant chinois de puces affilié à Huawei qui vient de prendre rang dans les 10 premiers vendeurs mondiaux et de doubler Qualcomm sur le marché chinois, pourrait être un des premiers affectés. Sa production à grande échelle de puces chinoises dépend encore du Shanghaïen SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation- 中芯国际集成电路制造有限公司 中芯国际), et du Taïwanais TSMC, dont nombre de produits et de procédés de fabrication dépendent encore de technologies nées et développées aux États-Unis.
L’heure n’est plus aux faux semblants.
Le 18 mai, dans une conférence de presse, le PDG de Huawei, Guo Ping accusait les États-Unis de violer les principes élémentaires d’équité « 美国政府的行为, 违背了最基本的公正原则 », « infligeant non seulement des dommages à tout le secteur 不仅会给芯片行业带来巨大的冲击 », mais « détruisant les bases mêmes de la confiance globale de l’industrie des microprocesseurs 也将破坏全球产业合作的信任基础 . »
Aussitôt après la décision de Trump, Pékin a injecté 2,5 Mds de $ dans SMIC, le n°1 chinois dont la technologie est cependant encore loin d’avoir atteint le niveau de son concurrent Taïwanais.
Alors qu’il est difficile de prévoir jusqu’où iront les représailles chinoises dans un contexte où le secteur se fracture, tandis que les attaques américaines accélèrent les progrès de l’industrie des microprocesseurs chinois, Huawei dont l’expansion globale pourrait souffrir, a cependant la solution d’attente de son très vaste marché intérieur.
Objectivement deux hypothèses peuvent être envisagées.
Soit Ren Zhengfei le fondateur pas tout à fait rassuré par les progrès de ses microprocesseurs et mesurant les risques pour Huawei et HiSilicon d’une guerre de tranchée sans merci, abandonne la stratégie de la « riposte offensive » qu’il affectionne et tente une forme de compromis. Aidé par les géants américains installés en Chine que la bataille ébranle à un niveau jamais observé auparavant, l’armistice ainsi conclu stabiliserait le secteur pour un temps.
Soit, il choisit d’accélérer la rupture en augmentant encore ses capacités de R&D, déjà grandes pour rattraper la technologie américaine. Comme le souligne Zak Doffman dans un article de Forbes du 19 mai, « il y faudra encore un peu de temps, mais la Chine n’hésite jamais à investir sur le long terme. »
Après tout, quand on interroge Ren Zhengfei sur sa vision du succès il répond « Voyez les groupes japonais qui survivent après avoir trépassé 9 fois. Voilà le vrai succès. Huawei, n’a pas gagné, mais il progresse ». Ce qui rejoint Confucius : « La plus grande qualité, n’est pas de ne jamais tomber, mais de toujours se relever ».
*
Ren Zhengfei le sait. Huawei est trop puissant et trop emblématique de la modernisation du pays pour que Pékin ne lui apporte pas un soutien maximum, y compris à l’étranger, comme le font déjà tous les ambassadeurs de Chine confrontés à l’ostracisme décrété contre Huawei par la Maison Blanche.
Si un compromis n’était pas possible, les répercussions seraient immenses. D’abord contre les groupes américains installés en Chine. Simultanément, le développement global de la 5G serait freiné, tandis que Huawei continuera de se libérer de l’emprise américaine, ce qui modifiera complètement le paysage des télécoms globales.
Enfin, au-dessus de ces incertitudes plane la carte sauvage des élections américaines en novembre prochain. D’ici là Trump tentera d’actionner le levier des accusations largement partagées au Congrès par les démocrates, d’une grave absence de transparence de Pékin sur la nature réelle de l’épidémie en janvier dernier.
Ajoutées au découplage technologique en cours qui éloigne radicalement la situation de la vision de Kissinger datant d’un demi-siècle d’une connivence stratégique entre Pékin et Washington pour le contrôle de l’Eurasie, la chute brutale de la confiance réciproque, encore aggravée par le nationalisme anti-occidental de Xi Jinping, pèse désormais lourdement sur la relation sino-américaine.
Alors que les deux chefs de l’État ne se parlent plus, les plus pessimistes affirment qu’elle influencera la relation pendant une génération.
Note(s) :
[1] Exemples : au Royaume Uni, la position de Boris Johnson flotte. Ayant initialement exprimé une réticence à suivre l’embargo américain, il a ensuite limité les autorisations, ce qui s’est traduit par les déclarations de Vodafone qu’il allait retirer de ses installations les composants Huawei. Aux dernières nouvelles, les réticences de Londres pourraient se durcir sous la pression des conservateurs exigeant une refonte des relations avec la Chine, après les doutes surgis à l’occasion de la pandémie.
Les mêmes tergiversations existent à des degrés variables en France, en Allemagne et au Canada. En Australie, les préventions contre Huawei ont commencé à entamer sérieusement les bénéfices du groupe chinois. En Nouvelle-Zélande, le souci de ne pas paraître sous l’influence de Canberra, produit une stratégie plus ouverte à l’égard de Huawei.
[2] Il est vrai que le parti a d’abord tenté de cacher l’épidémie et qu’avant la 23 janvier aux dires même du maire de Wuhan au moins 5 millions de personnes ont quitté la ville. Jusqu’à cette date l’attitude de l’OMS est restée aussi ambiguë que celle de Pékin.
Après le 23 janvier, date du confinement de Wuhan et du Hubei, contrairement aux accusations de Navarro, plus aucun vol n’a quitté Wuhan ni vers la Chine ni vers l’étranger et l’OMS a rempli son rôle d’alerte, de coordination de l’information et de conseil. Lire : L’influence du parti communiste chinois sur l’OMS.
[3] Lire notre article écrit en 2011 décrivant la stratégie circulaire de Huawei.
Objectivement et quelles que soient les convictions des adeptes d’Adam Smith et du « libre marché », le fait qu’un groupe sous la coupe d’un régime autocrate exprimant à ce point un refus des valeurs démocratiques, contrôle sans concurrent occidental un système global à haut débit de transmission d’informations toutes interconnectées commandées à distance ayant de tels impacts sur l’organisation de la planète, pose un problème de sécurité.
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