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›› Politique intérieure

L’inflexible opacité normative du pouvoir et le chassé-croisé des transparences

Le 17 mai dernier, le Dr Zhong Nanshan, 钟南山 pneumologue de 84 ans, Directeur de l’Institut des maladies respiratoires de Canton et conseiller du gouvernement chinois dans la lutte contre l’épidémie Covid-19 donnait une interview à CNN dont certains aspects éclairent le fonctionnement interne de l’appareil politique chinois à l’origine du cafouillage initial du régime à Wuhan.

Officiellement Zhong Nanshan est connu en Chine et dans la communauté internationale comme une référence de courage et de déontologie. Il serait la conscience morale de la communauté médicale chinoise pour avoir, en 2003 contesté la ligne officielle et démontré que la maladie pulmonaire qui se développait dans la région de Canton était due à un nouveau virus, ce que le pouvoir, craignant de propager la peur, refusait d’admettre.

La vérité est cependant différente. La mémoire de cette vertueuse transparence est elle-même voilée par le poids du centralisme politique allergique à toute contestation.

Ainsi, s’il est vrai que le Dr Zhong Nanshan, avait en 2003 acquis la notoriété d’un praticien qualifié, ayant depuis Canton rendu public un traitement du SRAS contre un virus qu’il avait lui-même identifié, le véritable lanceur d’alerte que la norme politique centrale tient cependant à distance pour cause de dissidence politique, fut Jiang Yanyong, le médecin chef de l’hôpital militaire 301 à Pékin.

En 2003 déjà, la férule paralysante de l’appareil.

C’est en effet Jiang qui en avril 2003 décida de rendre publique sa lettre confidentielle au Parti révélant que le nombre de malades du SRAS dans les hôpitaux de la capitale était bien plus important que les chiffres officiels.

La révélation provoqua un séisme politique et la chute du ministre de la santé de l’époque Zhang Wenkang, remplacé en catastrophe par Madame Wu Yi, alors vice-premier ministre que le Time Magazine d’avril 2004 avait surnommée « La déesse de la transparence » [1].

Dans la capitale, le maire et le secrétaire général du Parti furent démis de leurs fonctions. C’est à Wang Qishan, l’actuel vice-président qu’incomba la difficile mission d’éteindre l’incendie politique et de réparer l’image passablement abîmée de l’appareil à Pékin. Depuis, la parole publique qui admira sa vivacité, l’a affublé du sobriquet élogieux de « pompier du premier feu ».

Il reste que la personnalité du vrai lanceur d’alerte qu’était Jiang Yanyong, son caractère entier, sa posture d’adversaire politique ont fait qu’il n’a pu être coopté par l’appareil. L’absolu moral, même exemplaire, reste subordonné à l’approbation du parti. Ne pouvant être porté par un opposant, il doit céder le pas à la norme politique.

Jiang, une dérangeante obsession de vérité.

Le problème avec Jiang (88 ans) c’est en effet que, contrairement au très consensuel Dr Zhong, il s’était toujours élevé, et aujourd’hui encore, contre la manipulation de l’information et plus largement contre le système politique lui-même.

14 ans plus tôt, il avait d’autant plus fustigé la répression violente du 4 juin 1989 à Tian An Men, qu’à l’hôpital, son équipe de chirurgiens avait soigné les étudiants victimes de la fusillade. « Cette nuit là, en 2 heures de temps, mes services d’urgence avaient reçu 89 blessés par balles (…) En Chine, la grande majorité des gens que je connaissais savaient que la répression des étudiants était une erreur. Mais la pression exercée par le Parti les avaient dissuadés de protester ».

Après le scandale de 2003, Jiang qui continue de répéter que « pour un médecin la moindre des choses est de dire la vérité », a continué à réclamer que l’appareil reconnaisse l’erreur de Tian An Men. Non seulement, le Parti ne l’a pas fait, mais il a effacé l’épisode de la mémoire des livres d’histoire, tandis qu’il harcèle Jiang soumis à des séances de lavage de cerveau. Relâché en 2004 après 45 jours de détention, il fut à nouveau été arrêté en 2005.

Depuis avril 2019, l’inflexible docteur, ayant le rang de Général dans le service de santé de l’APL, est en résidence surveillée, isolé et privé de voir sa famille. Malade, il a été hospitalisé à l’hôpital 301, là même, d’où, il y a quatre décennies, une nuit de juin 1989, il avait commencé son combat contre le mensonge.

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Zhong Nanshan, tour à tour consensuel et rebelle.

Zhong Nan Shan en revanche, qui ne conteste pas le régime et approuve sa réponse à l’épidémie par la fermeture totale du Hubei, est la rassurante caution scientifique de Pékin, n’hésitant pas à relayer la théorie complotiste d’une origine américaine du virus. Le parti non seulement laissa dire l’énormité, mais la relaya par son porte parole.

Il reste que dans la Chine confucéenne où la vertu du Prince est un exigence, la manipulation a choqué et la réputation de Zhong en a souffert. Sur les réseaux sociaux, le public ne fut pas dupe. « Zhong a été kidnappé ? J’ai l’impression qu’il est devenu une mascotte du pouvoir », s’exclama un internaute.

Zhang Wenhong, directeur du département des maladies infectieuses de l’hôpital de Huashan, nouvelle coqueluche des réseaux sociaux, prit le contrepied de son vieux collègue et lui ravit la place de virologue préféré du public : « Si le virus était venu de l’étranger, plusieurs villes chinoises auraient été touchées en même temps. Or Wuhan a été la première ».
Pris de court, les censeurs qui n’aiment ni la logique ni la vérité, effacèrent message.

Voulant restaurer son crédit Zhong Nanshan, écrivit alors une forte évidence dans le Journal of Thoracic Diseasen créé à Canton en 2009 dont il est l’éditeur. « La Chine aurait pu réduire de deux tiers le nombre de contaminés si elle avait pris ses mesures drastiques trois semaines plus tôt ». Le jugement critique tomba à plat.

Du coup, voulant rester le champion de la transparence, Zhong décida de frapper plus haut et plus fort.

Hésitations doutes et inquiétudes.

Le 17 mai, dans une interview exclusive à CNN - une initiative qui risque de lui attirer des ennuis - il dit haut et fort ce que le Parti qui a sanctionné les responsables locaux a lui-même reconnu, mais que tout à sa stratégie planétaire de réhabilitation de son image, il aimerait bien faire oublier : « Les autorités locales de Wuhan ont supprimé les informations clé sur l’ampleur et la nature de l’épidémie ».

Zhong Nanshan lui-même qui a attendu le 20 janvier pour donner l’alerte sur les risques de transmission directe du virus a lui-même succombé à la puissante emprise de l’appareil.

A l’origine des pression exercées sur les lanceurs d’alerte, le quadrillage politique implacable de la préparation des réunions des « deux assemblées » en amont des sessions nationales de mars où il était exclu que la moindre fausse note perturbe la grand-messe annuelle du léviathan politique chinois.

Une fois la catastrophe déclenchée les langues se sont déliées. Le 15 mars, Wang Guangfa, qui dirigea une équipe d’investigation et tomba malade à son retour à Pékin le 16 janvier postait sur WeChat « j’ai toujours suspecté une transmission humaine directe ».

Il reste cependant une inquiétude majeure. Avant d’être limogé, Zhou Xianwang, le maire de Wuhan, celui-là même qui, avant le 23 janvier, soulignait qu’au moins 5 millions d’habitants avaient quitté la ville, expliqua qu’il n’avait pas été autorisé à divulguer les informations. La question qui est peut-être explosive est : d’où venait l’interdiction ?

Autre interrogation, bouteille à l’encre de l’avenir politique du pays : combien de temps encore, la muraille normative de l’opacité, surveillée par une armée de censeurs résistera t-elle aux assauts de la transparence quand monte le flot de plus en plus rapide des échanges connectés bientôt à la vitesse de l’éclair par le quadrillage de la G5 dont la Chine est elle-même le champion ?

La dernière alerte sérieuse eut lieu le 8 février dernier quand la toile chinoise entra en effervescence à la mort du Dr Li Wenliang. Décédé du covid-19 contre lequel il avait tenté de mettre en garde l’opinion, l’appareil l’avait censuré avant d’en faire le héros national de la lutte contre l’épidémie. Au-delà de l’acrobatie normative, personne n’est dupe.

Note(s) :

[1On le voit, l’exigence de transparence traverse le temps et les cultures. En baptisant ainsi Wu YI, Le Time, par contraste, pointait du doigt l’opacité de l’appareil. Mais il manquait une importante partie de l’image.

En cette Chine encore très patriarcale du début du XXe siècle Wu Yi, une des personnalités les plus aimées des Chinois et très respectée par les étrangers, symbolisait bien plus que la transparence. Dans les campagnes très religieuses - superstitieuses disent les communistes -, où pèse malgré l’athéisme ambiant l’influence bouddhiste partie des croyances syncrétiques, les paysans voyaient en elle la réincarnation de Guanyin, la déesse de la miséricorde.

 

 

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